Électrons libres
L’Adoucisseur
Le lendemain, on se retrouve Cathy et moi ; c’est-à-dire : moi, Cathy et la honte secrète que je me traîne après la scène de rentre-dedans que j’ai commise hier soir et qui a tourné à la débâcle d’ivrogne. Cathy passe me prendre à 11 heures du matin, mais avant d’aller aux Zones, nous faisons un crochet par les bureaux fédéraux de la ville, afin de m’y procurer un laissez-passer. Ce qui implique pas mal d’attente, notamment parce que mon hôtesse discute longuement avec chacune des personnes qu’elle rencontre. L’ambiance est presque aussi pénible que lorsque Janet et Matthew me traînaient avec eux aux ventes de charité qu’ils organisaient à Nottingham ; toute cette politesse affichée et ces conversations enthousiastes qui parlent de tout et de rien-à-foutre.
Quand on se remet enfin en route, c’est pour prendre la super-autostrade à six voies qui mène vers le nord, droit dans le désert.
— Pourquoi la route est-elle aussi énorme ? demandé-je vu l’absence manifeste de voitures en dehors de la nôtre.
— Vous devriez voir ça aux heures de pointe ! me répond Cathy. Trente mille personnes au bas mot l’empruntent chaque jour dans les deux sens. Même avec toutes ces voies, il y a des embouteillages.
— Pourquoi vous ne construisez pas une navette ou un train ? »
Elle me regarde comme si j’étais dément.
Ainsi décrété trop européen (et donc mis sur la touche), je regarde par la vitre un moment, trouvant une sorte de consolation dans le fait que le ruban d’asphalte qui traverse les massifs d’armoise semble avoir la ferme intention de faire le tour de la planète pour se rejoindre lui-même. Bientôt, on passe un écriteau qui annonce que “Vous pénétrez sur un site nucléaire des États-Unis”, même si Cathy me dit qu’il est seulement là pour impressionner, dans la mesure où techniquement, nous sommes sur le site depuis que nous avons quitté l’agglomération. Un peu plus loin, on passe un autre écriteau. Celui-ci est plus kitsch ; on y voit Superman, les poings sur les hanches, la cape flottant au vent, bardée des mots : “La sécurité est une responsabilité individuelle. Soyez individualiste”.
— Chouette, non ? Ce sont des originaux, des années 50. Il y a quelques années, ils auraient dû être démontés, mais nous avons organisé une pétition et du coup, à la place ils ont été rénovés. C’est étonnant ce qu’on peut faire avec un peu d’organisation. Nous y voici ! »
Elle prend une bretelle de sortie marquée “SURGEX/NEURAP”, veine secondaire de la puissante artère que nous avons empruntée jusque-là. Nous roulons encore deux ou trois kilomètres en silence ; je commence à ressentir les premières bouffées d’impatience infantile, à la mode “quand-c’est-qu’on-arrive ?”, lorsqu’une ligne courbe et blanche apparaît entre les parois irrégulières des canons. Sur un ton didactique un peu agaçant, Cathy m’informe que ce dôme parfaitement hémisphérique est plus grand que celui de Saint-Pierre, “à Rome”. Entouré sur trois côtés de bâtiments jaunes surmontés de cubes noirs et trapus (des buses de dispersion de chaleur), il a effectivement l’air d’une cathédrale ou d’un temple quelconque.
Une fois sorti de la voiture, je regarde un peu mieux le complexe où trône le réacteur. Dans le quart nord-est s’étend un grand bâtiment jaune oblong qui pourrait tout aussi bien être un magasin Ikea ; au-delà, il y a une énorme grue montée sur chenilles, à côté d’une rangée de caissons cylindriques blancs de huit mètres de haut, chacun arborant sur son flanc le symbole orange de la radioactivité. Le tout est cerné d’une double enceinte de grillages entre lesquels serpente un no man’s land lardé de passages sécurisés, avec des détecteurs de mouvement à tous les coins et des rondes de maîtres-chiens. Il y a des miradors et un baraquement. Quels que soient les responsables de la protection de cet endroit, ils ne font pas les choses à moitié.
— Avant d’entrer là-dedans, je voudrais vous montrer notre centre d’accueil pour les visiteurs, dit Cathy en se dirigeant vers une paire de préfabriqués bleus. Jack aimait beaucoup ; il y venait souvent. »
Nous montons la rampe d’accès pour fauteuils roulants et entrons. Là, derrière un comptoir de réception en formica, juste après la porte, se tient une dame d’un certain âge. Elle est vêtue d’un cardigan de laine grise sur un chemisier couleur de l’orge ; elle porte aussi un pantalon de survêtement framboise relativement incongru. En nous voyant entrer, elle chausse les lunettes mauves qui pendaient à son cou par une chaîne d’argent et, reconnaissant Cathy, l’accueille avec entrain. Elle s’appelle Eileen. Des plaisanteries sont échangées tandis que je signe le registre des visiteurs. Puis nous entrons.
L’exposition s’ouvre par une grande vitrine pleine de souvenirs issus de l’histoire du SURGEX. Quelques photos montrent des étapes de la construction du site ; il y a un joli morceau hexagonal de basalte issu du soubassement rocheux où furent creusées les fondations, des exemplaires de dosimètre à radiation et des films de badges utilisés par les ouvriers, quelques certificats par lesquels l’industrie se félicite elle-même de l’excellence de ses services et des opérations qu’elle conduit.
Je désigne une étagère pleine de coupes, de plaques, de fanions et autres breloques de ce style. « Ça ressemble plutôt à des trophées sportifs, dis-je non sans penser à l’arsenal de Todd.
— C’est exactement ça. Ils proviennent tous de notre propre équipe de softball. Chaque réacteur a sa propre équipe, nous avons même un petit terrain près de la rivière. »
Évidemment. À côté de la vitrine, il y a un présentoir individuel tendu de reps, sur lequel sont épinglés des images de plantes et d’animaux, des graphismes et des histogrammes, des articles de journaux photocopiés. « Une bonne partie des Zones n’a pas été touchée par la main de l’homme depuis cinquante ans. Il y a pas mal de plantes rares là-bas, et depuis peu nous recevons des subventions pour les étudier ; cet été, pour la deuxième année successive, un groupe d’étudiants en botanique est venu travailler sur des thèses. Vous voyez cet élan ? » Elle frôle d’un ongle verni l’une des photographies 13x19 centimètres. « Grâce à une étude faite ici à Atomville, il est désormais prouvé que les modèles de migration caractéristiques de ces animaux ne sont pas le résultat de leur programmation génétique comme on le croyait, mais qu’ils ont été provoqués par l’homme. Il y a trois ou quatre siècles, l’élan était exclusivement un animal des plaines. C’est parce que la population humaine a augmenté qu’ils se sont mis à gagner les montagnes en hiver. Maintenant que les terres basses sont de nouveau inoccupées, ils ont saisi l’occasion de revenir à leur habitat naturel ; ils restent ici toute l’année, en général sur les rives de la Chiawana. C’est la seule espèce de tout le pays qui a pu le faire. »
Nous continuons. Maintenant que nous avons reçu une double dose de trucs qui-guérissent-le-mal-du-pays, il semble que nous soyons prêts à être exposés à des informations concernant ce qui se déroule réellement ici ; la tâche en a été dévolue à une espèce d’atome tout droit sorti d’un dessin animé, du genre à se rouler les pouces sur le tournage d’une pub pour Ribena où il jouerait le rôle du grain de cassis en chef. L’atome en question rebondit de panneau mural en panneau mural, expliquant gaiement en termes d’une syllabe maximum ce qu’est un surgénérateur (au cas où vous ne le sauriez pas, il s’agit d’un réacteur qui, de par la nature même des procédés qu’il emploie pour générer de l’énergie, produit un surplus qu’il peut réutiliser pour lui-même).
Je fais remarquer à Cathy que ce qui est décrit par l’expo n’est rien de moins que la mythique machine à mouvement perpétuel. « C’est ça ! s’exclame-t-elle rigoureusement imperméable à mon sarcasme. Vous savez, vous êtes vraiment comme votre père. C’est exactement la première chose qu’il a dite quand je lui ai expliqué le SURGEX la première fois. »
Ne sachant pas très bien comment je dois prendre la chose, je lui pose la question à cent balles. « Et… ça marche ? »
Elle rit sans répondre. Au lieu de ça, elle me montre la photo d’une structure en plaques de métal brillant, assemblées selon un motif en nid-d’abeilles. « Voici le couvercle du réacteur. N’est-il pas magnifique ? Comme tous les éléments qui constituent le cœur, il est fabriqué en acier inoxydable à faible teneur d’alliage avec une tolérance de l’ordre du quart de centième de millimètre, parce que c’est le seul matériau capable de résister aux pressions imposées par du sodium liquide qui circule à ultra-haute température. N’est-il pas étrange que leur formation hexagonale soit comparable à la façon dont le basalte se dispose dans les soubassements rocheux ? C’est une chose que Jack a remarquée tout de suite, alors qu’aucun d’entre nous ne l’avait vue. Il faut être un artiste pour voir ça.
— Pourquoi en hexagones ?
— Parce que les assemblages de la couverture fertile qui se trouvent dessous et qui contiennent l’uranium épuisé prêt à être transmuté en combustible supplémentaire sont eux aussi à section hexagonale. »
J’aimerais bien avoir une explication, mais la voilà qui s’éloigne. Oh bof. Au moins cette fois j’ai eu une réponse, même si elle n’a rigoureusement aucun sens.
— Regardez ça. Jack était littéralement fasciné par ça. Il lui arrivait de venir ici rien que pour l’observer. » Je me penche sur l’objet en question. C’est une petite section de canalisation métallique, et d’après le cartel qui repose à son côté dans l’espèce d’aquarium qui lui sert de vitrine, elle est en acier inoxydable 316. D’environ quarante-cinq centimètres de long pour une quinzaine en diamètre, le tube est fortement isolé et tout enrobé de capteurs de température. Mais à part le fait qu’il est très sophistiqué et que c’est exactement le genre de machin qu’on s’attend à trouver dans un réacteur nucléaire, je ne vois pas du tout ce qu’il a de spécial, à part peut-être le socle sur lequel il repose, qui est mignon tout plein ; plus mignon que ce qu’on trouve en général dans un musée. Ses quatre angles ont été savamment biseautés et le tourneur qui l’a usiné a exécuté sur toute la surface un joli motif chargé de fioritures.
— Vous voyez la finition ? me dit Cathy. Encore une chose que Jack a vue tout de suite et que nous n’avions même pas remarquée. Ça s’appelle un moletage ; c’est un vieux procédé qui permet à une substance oléagineuse de bien circuler entre deux éléments métalliques ajustés. Jack disait qu’aujourd’hui, on ne se sert plus de ce système, du fait que les lubrifiants ont été améliorés, mais que c’est très difficile à faire, et que la personne qui l’avait exécuté a voulu faire de l’épate en exhibant son talent de tourneur. Fascinant, n’est-ce pas ? » Je ne vois pas pourquoi elle reste plantée là, en attendant que je comprenne. En fait, je ne vois même pas ce qu’il y a à comprendre ; jusqu’à ce que je fasse le tour du tuyau, ce qui me permet de voir ce qui est gravé dans un coin inférieur du socle.
Ça commence à me foutre les jetons, cette histoire.
Quand nous avons fini notre petit tour, nous disons au revoir à Eileen et nous allons à pied vers la cahute qui garde l’entrée et qui rappelle fortement celle de Checkpoint Charlie. Derrière une vitre blindée se tient une femme au teint d’ardoise, une femme tout ce qu’il y a d’officiel, en chemise bleu pâle et pantalons bleu marine, dont l’attitude générale n’est guère améliorée par la double affliction d’un nez cassé mal redressé et d’un bandeau oculaire en cuir brun assez semblable (encore que le sien soit plus propre) à celui de Cox. Après un coup d’œil dédaigneux à mes papiers, elle me donne trois formulaires de plus à remplir. Pendant que je m’exécute, tout en me demandant si quelqu’un du bureau fédéral de la ville a pris la peine de contacter les services d’immigration (auquel cas, on aurait découvert que mon visa expirait hier), Cathy a l’air nerveux. La factionnaire est, je dirais, la première personne que je croise à Atomville qui ait l’air d’être sur ses gardes. À moins que la nervosité de Cathy ne soit plutôt due aux deux vigiles qui glandent là-bas, près du mur kaki, nous dévisageant derrière leurs verres-miroirs, tripotant leur foultitude d’armes comme si c’étaient des jouets sado-maso. Grâce à ma séance éclairée dans la cave de Todd, je peux vous dire exactement de quoi il s’agit. À eux deux, ils portent : un fusil de chasse semi-automatique de calibre 12 ; un fusil d’assaut M-16 avec anti-retour de flammes ; un Uzi muni de trois chargeurs qui pendouillent à la bandoulière en fibres de carbone renforcé ; et deux Beretta automatiques calibre 9mm.
Quand j’ai fini mes devoirs, Cathy attrape deux casques de chantier sur un râtelier. « Pas très élégants, j’en ai peur, mais le règlement c’est le règlement. » Nous les mettons puis, après avoir quitté la cahute de la gardienne, nous suivons une allée de béton qui traverse une cour intérieure gravillonnée pour atteindre une porte surmontée d’un écran à LED. “… Le réacteur est actuellement en Mode 1…” annonce l’écran. “… Recharge effectuée avec deux jours d’avance… Notre objectif : la qualité ABSOLUE…”
Après la porte, je vois quelque chose que je reconnais. « Je connais ce vert, dis-je à Cathy. Les couloirs à Featherbrooks sont exactement de la même couleur. On nous a fait une conférence là-dessus, un jour ; c’est une couleur qui a été sélectionnée suivant une méthode scientifique, parce qu’elle instille un sentiment de sécurité et de vigilance chez ceux qui la contemplent. »
Je dis ça par ironie, mais Cathy, elle, ça la met en joie. « C’est ça, dit-elle. Je savais que vous étiez des nôtres. J’espère que vous vous sentez bien vigilant ! » Bien que ça n’ait rien de drôle, nous rions tous les deux, et lorsque nous arrivons devant une nouvelle paire de gardes, nos visages arborent des sourires niais ; ceux-là sont moins armés que leurs collègues de l’entrée. Ils manipulent un assortiment de grosses boîtes à parois de verre avec des trous cerclés de métal dans lesquels on me demande de passer les mains.
— Vous voulez aussi que j’enlève mes chaussures ? » dis-je, mais les gardes ne saisissent pas la blague ; ils croient peut-être que je fais allusion à un écriteau, que je remarque seulement maintenant, vu qu’il était dans leur dos.
— Tout le monde subit un contrôle du niveau de radiations avant d’entrer, et aussi avant de sortir, m’explique Cathy. C’est la procédure de sécurité normale. Vous seriez surpris de savoir à quel point il est fréquent que les détecteurs de centrales nucléaires franchissent leur seuil d’alerte à cause des gens qui ramènent de la contamination contractée accidentellement à l’extérieur en s’approchant d’un matériau-source. Votre père en a été un bel exemple. La première fois qu’il est venu ici, toutes les alarmes se sont déclenchées. Nous avons dû lui faire un lavage au grand complet, il a fallu brûler ses vêtements, tout. Il s’est avéré qu’il rangeait ses pantalons dans un tiroir où il y avait aussi un vieux pot de peinture au radium qu’il avait oublié. Quel boulet il pouvait être, parfois ! » Elle dit ça gentiment, le souvenir la fait sourire. J’ai l’impression que Cathy appréciait vraiment Jack, encore qu’ils devaient former une drôle de paire. Le Jack que j’ai connu l’aurait considérée comme le démon. Stasie aussi, ça va sans dire.
Les loupiotes des boîtes s’allument quelques instants puis s’éteignent, après quoi les gardes nous laissent passer. Nous enfilons un couloir, montons un escalier de béton, tournons, virons, puis nous arrivons à une grosse porte d’acier flanquée d’un regard en verre blindé. « Premier arrêt : la salle de contrôle », dit Cathy. La porte est équipée d’un digicode assez semblable à celui de l’arsenal privé de Todd ; Cathy tape un code puis se campe devant le regard afin d’être bien en vue de la personne qui se trouve à l’intérieur. « La porte est asservie à un chronomètre, me dit-elle. Quand elle s’ouvrira, dépêchez-vous de passer. Si elle reste ouverte plus de trente secondes, Rambo et compagnie se pointeront et alors là, vous en verrez de la paperasse ! »
La salle de contrôle ne correspond pas à mes attentes. J’imaginais un truc bien carré, tout blanc et ultra-moderne ; ce que je découvre est un demi-cercle décoré de ces mêmes panneaux de bois à fines rayures qui faisaient fureur dans les cuisines en 1970. Un peu partout, il y a des cadrans, des consoles farcies de curseurs et de loupiotes, mais tout a l’air vieillot, pour ne pas dire analogique, et ce à un point dérangeant ; on n’a vraiment pas l’impression que tout cet appareillage est à la hauteur de la tâche qui lui incombe. La pièce sent bizarrement bon (huile de sésame, je dirais, ou peut-être caramel), et il règne en fond sonore ce genre de ronronnement parsemé de cliquetis, de babil et autres mignons petits bruits que produisent les machines heureuses. Il y a aussi (allons bon !) trois lampes à plasma disposées sur une étagère spéciale, sous le regard inébranlable d’une mini-caméra. L’impression générale que dégage cet endroit se situe à mi-chemin entre le plateau de film porno et le sous-marin.
— Des lampes à plasma ? dis-je.
— Oui, on s’en sert pour générer les nombres aléatoires qui alimentent nos codes d’encryptage, m’explique l’un des contrôleurs. Et puis ça fait joli. »
Quand nous en avons fini avec la salle de contrôle, nous nous enfonçons dans les entrailles de la machine. On redescend l’escalier, on prend un autre couloir, on passe par un autre poste de sécurité, ensuite nous empruntons une étroite passerelle qui se fraie un chemin parmi un entrelacs de canalisations chantournées, tandis que Cathy m’expose en détail les usages du sodium liquide, lequel circule tout autour de nous, sous pression, à des températures avoisinant les sept cents degrés Celsius. Certaines canalisations sont plus larges que mon torse, d’autres plus fines que mon petit doigt. J’ai l’impression de me balader parmi les vaisseaux sanguins d’une jambe de géant sectionnée. Ce qui me rappelle un peu ce que j’avais ressenti lors de la nuit de la mine d’or, quand j’ai cru que la forêt n’était plus qu’une seule et gigantesque plante qui m’avait pris au piège.
La passerelle nous conduit à une grosse porte ovale qui, une fois de plus, évoque un sous-marin. Je fais remarquer qu’elle ressemble à un sas, et Cathy me répond que c’est précisément ce qu’elle est.
— C’est une autre de nos mesures de sécurité, dit-elle toute faraude. De l’autre côté se trouve le dôme de confinement, qui est maintenu à une pression inférieure à la pression atmosphérique afin qu’en cas de brèche, l’air s’engouffre au lieu de s’échapper. Simple, mais efficace. » Elle me dit ça comme si elle parlait d’un aérosol contre les pucerons qu’elle vient d’acheter pour ses rosiers.
Tout autour du sas, un périmètre de sécurité a été délimité avec du ruban jaune et noir. La porte elle-même est décorée d’un gros symbole des radiations et le mot “FISSILE” est écrit en travers en rouge mangue. À hauteur d’yeux, une plaque en laminé délivre ce message d’avertissement :
Veuillez prendre connaissance des divers types de signaux
d’alerte :
1. Un mugissement (Ha-hou-ga ! Ha-hou-ga !) indique une fuite
gamma.
Ne marchez pas, courez, et éloignez-vous de la zone confinement
de 100 m.
2. Un gong (Dong ! Dong !) indique un incendie. Évacuez calmement les lieux par la sortie normale la plus
proche.
3. Une sonnerie de téléphone (Dring ! Dring !) indique un appel
téléphonique.
Répondez sans tarder, écoutez avec soin.
Je fais remarquer que la troisième instruction me paraît un tantinet surfaite.
— La sécurité avant tout ! » me répond Cathy sans la moindre trace d’ironie.
Nous entrons dans le sas, attendons une minute que la pression s’ajuste, puis nous franchissons l’autre porte, nous retrouvant dans une atmosphère qui, paradoxalement, fleure bon l’air libre. Loin au-dessus de nos têtes, le dôme de confinement décrit une courbe qui évoque un ciel intérieur. Sur le pourtour de son hémisphère brillent des lampes à arc, qui illuminent un robot de douze mètres qui sert à insérer et extraire les crayons de combustible, je le sais parce que je l’ai vu en photo dans le centre pour les visiteurs ; il y a aussi un monstrueux portique à monte-charge de deux cent cinquante tonnes qui envahit l’espace, comme un ogre qui s’accroupirait pour chier un coup.
— Impressionnant, hein ? » me hurle Cathy pour couvrir le boucan, inconsciente du fait que je compare mentalement cet endroit aux plus grandes latrines du monde. Le sol est immaculé, légèrement convexe, pavé de dalles hexagonales en acier inoxydable 316, dont Cathy me dit qu’on les appelle des bouchons. Les bouchons situés vers l’extérieur présentent une finition différente et sont creusés d’un point d’ancrage en leur centre. « Sous ceux-ci, dit ma guide, se trouvent les assemblages de la couverture fertile. Et au centre, c’est le cœur. » Nous effectuons le tour de la bête sur une passerelle incurvée, fort semblable à celle des Ateliers Electroworks (à part qu’elle était rectiligne) puis nous nous retrouvons directement au-dessus du cœur en empruntant une passerelle amovible qu’on peut escamoter quand les grues ont besoin de passer. Avec rien d’autre sous nos pieds qu’un caillebotis, j’ai vraiment l’impression de traverser un abîme. « On dirait le pont de la Moria », je marmonne dans le boucan, du coup une fois de plus, je pense au moine emporté tel Gandalf, et je me demande si la réponse à l’énigme des cendres ne se trouve pas dans sa direction à lui plutôt que dans la visite spectaculaire de cette énorme machine.
La passerelle nous mène à un second sas dont la porte est entrouverte, après laquelle descend un escalier en colimaçon très étroit. En bas, nous allons, effectuant neuf, dix, onze révolutions ; Cathy m’avertit en criant que nous ne devons pas aller trop vite de peur d’être pris de vertige ; et puis nous arrivons en bas, face à une nouvelle porte. “Cellule d’entretien et d’examen provisoire : réservé au personnel autorisé”, proclame un écriteau de plastique.
— Nous y sommes. »
La pièce ressemble à un studio d’enregistrement, vu qu’elle est farcie de pupitres de commandes, de postes de travail et fermée sur un côté par une vitre blindée en verre jaune. Encore que la ressemblance s’arrête là. Au lieu de musiciens avec leurs instruments, la vitre donne sur un énorme cylindre bardé d’acier qui, pour ce que j’en peux voir, descend jusqu’au soubassement de basalte. Au centre pendouille un tube d’acier alvéolé en nid-d’abeilles de douze mètres de long et équipé de petites portes ; tout autour, comme une famille de mantes religieuses qui encerclent un malheureux insecte, une demi-douzaine de bras articulés télécommandés sont au repos.
— Voici le LEAM, dit Cathy. Laboratoire d’expérimentation sur assemblages de matériaux, dans notre jargon. Entre lui et nous, il y a un feuilletage de verre plombé et d’huile végétale de un mètre quatre-vingts d’épaisseur, ce qui explique la drôle de lumière. Chacune des cinquante-six alvéoles que vous voyez peut accueillir un boîtier, et chaque boîtier peut contenir un échantillon de matériau au choix. Quand les boîtiers préparés sont insérés, le LEAM est hissé droit dans le cœur de l’Adoucisseur où il est exposé au flux de neutrons pendant des durées extrêmement précises. C’est le principe même du procédé ASTRID, atomes séparés par techniques de rayonnement sur isotopes déclassés. En faisant varier la durée d’exposition, nous pouvons décomposer les éléments et les recomposer à peu près comme nous l’entendons. Nous pouvons transmuter n’importe quel élément en n’importe quel autre, à peu de choses près.
— Y compris le plomb en or ? » dis-je tout en me demandant entre deux accès de fascination si je n’ai pas enfin trouvé la charnière, le point précis où Jack s’est transformé de pseudo-alchimiste en ingénieur nucléaire amateur.
— Même le plomb en or, répond Cathy d’une voix apaisante.
— C’est incroyable.
— Absolument. Jack le pensait aussi. La première fois que nous l’avons mené ici, il a dit que c’était la plus belle chose qu’il avait jamais vue ; “tous les rêves de l’alchimie enfin réalisés”. Ce sont ses propres termes. »
Qu’il ait vraiment dit ça ou pas, certaines pièces du puzzle que je m’efforce de reconstituer depuis quinze jours se mettent en place. « Vous êtes en train de me dire que vous pouvez transmuter n’importe quel élément ?
— Dans une certaine limite, oui.
— Autrement dit, vous pouvez transmuter des éléments dangereux… en éléments non toxiques ? »
Le sourire de Cathy vaut tous les levers de soleil. « Cooper, vous êtes le digne fils de votre père. Je savais que ça valait la peine de vous amener ici. Vous voyez, c’est exactement ça, la puissance d’un surgénérateur. Oubliez l’enfouissement ; la vraie solution au problème des déchets nucléaires, c’est ça. Non seulement nous pouvons prendre tout le combustible épuisé par un réacteur nucléaire normal pour en séparer l’uranium et le plutonium afin qu’ils soient réutilisés dans un surgénérateur comme l’Adoucisseur, par exemple ; non seulement nous pouvons recycler les produits dérivés de ce combustible pour les réinjecter dans la machine après traitement approprié, mais nous pouvons aussi recueillir les isotopes que personne ne peut traiter, ceux qui sont vraiment nuisibles, ceux qui n’ont pas d’application industrielle ou médicale, ceux qui vont rester hyper-toxiques pendant des dizaines voire des centaines de milliers d’années, et changer leur disposition neutronique. Nous ne pouvons pas encore éliminer la totalité des dérivés par ce procédé, mais nous pouvons en théorie réduire leur volume au centième du volume initial, et ramener la durée d’entreposage nécessaire de plusieurs milliers d’années à seulement cinq ou six siècles, ce qui est beaucoup plus facile à gérer. Et tout ça, nous pouvons le faire avec des machines qui, en plus, produisent de l’électricité. C’est la solution, et votre père l’avait compris. Depuis des années, il avait réfléchi à la meilleure manière d’aborder la “question des déchets” (cette fois, Cathy a fait les guillemets avec les doigts en crochets) grâce à son travail artistique, et quand il a vu le LEAM, quand il a compris toutes les potentialités de l’Adoucisseur, il a aussi compris qu’il avait trouvé la technologie dont il avait besoin pour atteindre son but.
— À savoir ?
— Il voulait soumettre un échantillon de déchets hautement radioactifs au LEAM, le transmuter en une substance dont la demi-vie serait radicalement raccourcie et l’incorporer à l’une de ses sculptures. »
Ce qu’elle dit me fait penser à l’ourson du cimetière de Graniteburg, celui qui contient la petite fille. « Peut-être que c’est ce qu’il voulait faire avec le bloc de granit ? dis-je. Le sculpter pour en faire une espèce de conteneur et y mettre des déchets transmutés ?
— Peut-être. C’est en effet le genre de choses dont il parlait. »
Je réfléchis à ça un moment. C’était quoi, son idée ? Jack imaginait-il qu’il pourrait opérer sa propre transmutation grâce à la machine, qu’elle le changerait en grand artiste comme il y aspirait ? Voyait-il là-dedans la possibilité d’une sorte de réconciliation entre Biringuccio et l’alchimie, entre l’écologie et la science nucléaire, la résolution de toutes ses contradictions ? Après tout, si Cathy a raison sur les capacités de l’Adoucisseur, alors les problèmes du cycle terminal du combustible sont réglés de fait ; alors, de pire cauchemar universel, cela pourrait devenir une source d’énergie alliant haute productivité et faibles conséquences, celle-là même qu’on nous vantait dans les années 50 en parlant du nucléaire.
Je ne sais plus. Il y a quelque chose dans cette histoire qui m’a l’air trop simpliste, trop premier degré. Je ne parviens pas à imaginer mon père en chargé de relations publiques pur sucre pour le nucléaire, quelle que soit la profondeur des changements qu’il avait entrepris depuis son retour en Amérique. Non que je n’arrive pas à croire qu’il ait gobé leur technologie ; possible qu’il l’ait fait. Mais je ne le vois pas réaliser une œuvre d’art aussi directement, aussi conceptuellement fonctionnelle. Ça ne lui ressemble pas. Il n’était pas aussi… Il n’était pas aussi prévisible.
— Ces machines…, dis-je. Je suppose qu’il va vous en falloir plus d’une ?
— Bien sûr.
— Ce qui veut dire que vous allez trimballer beaucoup de plutonium à travers le pays. Ce dont vous parlez là, c’est d’une politique économique de l’énergie entièrement fondée sur le plutonium.
— Où est le problème ? Nous y sommes bien mieux préparés qu’avant. La conception des réacteurs est meilleure, les méthodes d’entreposage et de transport sont meilleures. Nous avons compris beaucoup de choses. Et au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, nous avons besoin d’encore plus de plutonium. Vous travaillez à la Défense, aux missiles nucléaires, non ? À votre avis, les satellites, ils vont carburer à quoi ? Certainement pas aux panneaux solaires, croyez-moi. Ça ne suffit pas pour de l’artillerie aéroportée. Encore moins pour alimenter des lasers qui seront assez puissants pour abattre des missiles en plein vol. »
C’est là que je me braque comme un cheval habitué à ses œillères. Parce qu’on m’en a mis, des œillères. Ou plutôt, je me les suis mises tout seul. Je suis toujours là, à déconner comme quoi je ne sais pas à quoi sert mon boulot… C’est quoi, ce délire ? Je sais très bien à quoi il sert. Je ne comprends pas exactement comment mes codages sont utilisés, d’accord, mais il ne fait aucun doute qu’ils finissent intégrés au système dont Cathy est en train de parler. Sans ça, je n’aurais jamais choisi ce poste. Parce qu’en le choisissant, je faisais la nique à Jack, où qu’il fût, je faisais précisément la chose qu’il aurait le plus méprisée. Serait temps que je grandisse et que je l’admette.
— Mais est-ce que vous n’allez pas vous attirer des ennuis, avec tout ce plutonium en circulation ? » dis-je dans l’espoir d’apaiser les gremlins de la culpabilité qui sont occupés à me ronger la peau du cou. « Et les risques pour la santé publique ? Les risques de vol ? Et tout le travail que ça va entraîner, de séparer ces isotopes les uns des autres, et puis vous allez forcément contaminer… »
Avant d’avoir fini ma phrase, Cathy m’inonde d’opinions bien sondées et de statistiques ; j’ai encore mis le doigt sur un de ses chevaux de bataille. « Oh, ça me rend marteau les conneries que j’entends sur les effets néfastes de la radioactivité sur l’environnement ! Je vous recommande de lire un article, écrit il y a quelques années par des amis à moi, dont l’un est le plus éminent physiologiste de la santé du pays. Ces gens se sont livrés à un examen véritable des effets avérés de l’exposition au rayonnement ; pour ça, ils sont allés dans une communauté indigène d’Amérique du Sud, où le rayonnement de fond est deux à trois fois plus élevé que la moyenne dans le monde à cause d’une forte présence de granit dans leur sol. Savez-vous ce qu’ils ont découvert ? Que les gens là-bas vivaient plus longtemps et en meilleure santé ! Ce qu’ils ont découvert, c’est qu’un niveau de radiation supérieur au niveau de fond, en quantité non excessive, pouvait être bénéfique. Parce que les radiations stimulent les facteurs antioxydants des cellules, ce qui les protège de facto contre les dégâts que pourraient provoquer d’autres formes de rayonnement. Cela est parfaitement reconnu en ex-URSS, où ils n’ont pas nos préjugés. » Les yeux de Cathy brillent intensément pendant qu’elle me délivre cette merveilleuse info bidon. Puis elle cligne des yeux, une fois, deux fois, hoche la tête brusquement, re-cligne, se tord les lèvres en une moue de pitié et de compassion, avant de changer de mode : la chargée de rel-pub redevient la mère. « Ce que vous ne comprenez pas, murmure-t-elle, c’est que les gens qui travaillent ici, ce sont des héros. Si quelqu’un doit sauver la planète, c’est bien eux. » Moi aussi, je hoche la tête, déconcerté ; je n’arrive pas encore à me faire aux changements d’humeur ultra-rapides de Cathy.
— Ouais », dis-je.
Cette fois, ouf, elle n’ajoute rien et nous retombons dans le silence, peut-être pour nous permettre de mieux contempler les forces formidables qui sont à l’œuvre, quelques mètres seulement au-dessus de nos têtes. Des forces qui détiennent la puissance même du soleil. Des forces qui arrachent et recombinent les atomes des éléments et les retransforment, les métamorphosent d’une manière dont les alchimistes avaient à peine rêvé. Au bout d’un moment, nous sortons de l’Adoucisseur, pour nous retrouver à la cafétéria du réacteur, la même cafétéria que partout ailleurs, où nous consommons les mêmes lasagnes et les mêmes frites que je mangeais à Featherbrooks au moins une fois par semaine, en général le jeudi.
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