Électrons libres

James Flint · Chapitre 11 sur 25

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Électrons libres

Dr Metzger

 

Je quitte la route à un panneau qui dit “Centre-Ville” et je tourne au hasard en cherchant un endroit où me poser, me demandant pourquoi tout a l’air si étrangement familier, jusqu’à ce que je me rappelle avoir bâti cet endroit moi-même il y a un an et demi : Seattle ressemble exactement à ma dernière partie de Sim City. Finalement, j’atterris dans un Ramada sur la 5e Avenue, à côté du monorail (quartier bien connu pour ses hôtels), au bout de l’avenue des Drapeaux US. J’entre, je prends une chambre, une douche, je défais mes affaires. En tombant sur l’appareil photo, je m’aperçois que j’ai conduit depuis Graniteburg sans même avoir eu l’idée de prendre un seul cliché, ce qui me met aussi sec de mauvaise humeur.

Je la transmets sans tarder à la serveuse du morne petit restau attenant, réussissant à l’énerver le temps de commander un Coca, un hamburger et une salade. Quand le hamburger arrive, j’ai mal au ventre, mais je le mange quand même. Ce faisant, je termine la Pirotechnia. Il ne me reste qu’une douzaine de pages, et les débris de colle et de ficelle qui tenaient les feuillets entre eux ont fini par céder ; du coup, je tourne les pages une à une, comme si je lisais un manuscrit. Quand j’ai fini la dernière page du texte (laquelle est plutôt étrange dans la mesure où, après avoir parlé de métaux, de miroirs, de fourneaux et de canons, Biringuccio conclut par une brève monographie hyper-mélo sur les “brasiers de l’Amour” qui, prétend-il, le consument plus ardemment que ceux de l’économie, prétention d’une fausseté qui s’est avérée de plus en plus flagrante au fil des pages), je la retourne sur la pile des autres feuillets et y ajoute les deux dernières pages vierges ; ce qui me permet de découvrir, sur ce qui fut jadis la troisième de couverture, écrits de la main de Jack avec son écriture enfantine, un nom et un numéro de téléphone :

Dr Philip Metzger

206-555-5432

En voyant ça, j’oublie mon mal d’estomac. Je prends mes affaires, quitte le Ramada et je vais à pied à deux cents mètres de là, dans un cybercafé que j’ai aperçu tantôt en voiture. Une petite recherche sur la Toile (tiens, pendant qu’on y est, n’allez pas croire que je n’ai jamais cherché Jack sur la Toile ; je l’ai fait plusieurs fois. Nada) et je tiens le gibier dans mon viseur. Dr Philip Metzger, maître de conférences en physique nucléaire appliquée, université de l’État de Washington ; il y a une photo de lui, un cliché numérique flou, sur lequel il a un air étrange, comme si le logiciel qui a traité cette image avait interverti les axes x et y, ratatinant ses traits verticaux et lui donnant vaguement l’air d’un nain.

Le site Web indique un numéro professionnel, différent de celui que Jack a noté, lequel doit être daté.

 

Le lendemain matin, après le petit déjeuner, j’appelle ce numéro depuis ma chambre.

— Je voudrais parler au Dr Metzger, s’il vous plaît.

— Le Dr Metzger n’est pas disponible pour le moment. » Voix de femme ; pétulante et métallique.

— Quand sera-t-il de retour ?

— C’est de la part de qui, je vous prie ?

— C’est plutôt personnel. Me serait-il possible d’avoir un rendez-vous ?

— Pas tant que vous ne m’aurez pas donné votre nom.

— Pouvez-vous lui dire que c’est au sujet de Jack Reever ?

— Puis-je vous demander l’objet de votre requête, M. Reever ?

— Je ne suis pas… Écoutez, pouvez-vous lui dire que je suis le fils de Jack Reever ? Je ne suis en ville que pour quelques jours, mon père est mort il y a peu et j’aimerais vraiment…

— Veuillez patienter, je vous prie. »

C’est plus un ordre qu’une requête et avant même d’avoir pu y répondre, je suis largué au milieu de la chanson A Horse with no Name du groupe America que, pour quelque insondable raison, l’université de Washington a choisi comme musiquette idéale pour alimenter les conduits auditifs de ceux qu’elle expédie dans les limbes téléphoniques.

Une minute passe. Deux. La chanson s’amenuise, disparaît, fait une boucle. Les paroles me paraissent de plus en plus appropriées, voire de

circonstance{3}. Encore une minute. Une autre. Je trouve ces paroles aussi absurdes que ridicules.

Je m’apprête à retraverser le désert quand la chanson est interrompue ; on m’expulse du purgatoire en m’assénant ce jugement :

— Le Dr Metzger vous recevra cet après-midi à 16 h 15.

— Ah bon ?

— Si cela ne vous convient pas…

— Si si, c’est très bien, parfait ! J’y serai. » Je lui demande comment m’y rendre, ce qu’elle m’explique en peu de mots, tous efficaces. Je transcris du mieux possible sur le bloc Ramada avec le stylo-bille Ramada, ce qui ne va pas sans mal parce qu’à mi-chemin, je suis distrait par l’idée que lorsque je vais trop vite, mon écriture ressemble de façon agaçante à celle de Jack. Ce qui me désarçonne, à tout le moins. Durant toute mon adolescence, j’ai pourtant affûté et entretenu cette révulsion entre toutes, et aujourd’hui encore j’exècre l’idée que certaines choses en moi viennent de lui.

Malgré mes notes prises n’importe comment, je trouve l’endroit sans problème. Je gare la Honda (laquelle, après mon tonneau à Graniteburg et six jours de route ininterrompue, a l’air de sortir tout droit d’un Rallye Sega) et je parcours le labyrinthe de bâtiments universitaires jusqu’au moment où je repère la secrétaire à la voix d’acier, avec une minute de retard sur l’horaire. Pour me punir de n’être point en avance, elle me fait attendre sur un sofa ras-du-sol avec un exemplaire de Nuclear News à feuilleter jusqu’à 16 h 28, moment où elle se lève pour m’accompagner au bureau du docteur. Et là, je comprends qu’il n’y avait aucun problème avec sa photo sur le site Web… vu que le Dr Metzger est un nain.

 

Sans sortir de derrière son bureau de taille normale, perché sur un fauteuil dont la hauteur de pieds l’apparente à un tabouret de bar, Metzger me propose de choisir entre deux sièges baquets de cuir bordeaux, lesquels sont assez près du sol pour compenser notre différence de taille ; quand j’ai inséré mes fesses dans l’un d’eux (celui de droite), je me retrouve dans la position légèrement déstabilisante qui consiste à me faire toiser par le Dr Metzger.

Désavantagé, j’en bafouille mon texte : merci de me recevoir si vite, je suis bien le fils de Jack Reever, nous étions brouillés, j’essaie de découvrir comment il est mort et qui m’a envoyé ses cendres, j’ai trouvé votre nom sur des papiers qui viennent d’entrer en ma possession.

— Je peux comprendre pourquoi la chose est arrivée », me dit le Dr Metzger une fois que je lui ai raconté comment les cendres m’ont fait perdre mon accréditation de sécurité à la base. Il a une caisse en bois pour l’aider à monter et descendre de son fauteuil ; il a une échelle roulante à côté de ses étagères, et une autre pour ses classeurs de rangement.

— Et c’est pourquoi j’essaie de savoir qui m’a envoyé le colis, au cas où ça pourrait m’aider à récupérer mon boulot », dis-je en me concentrant sur ce qui me préoccupe plutôt que sur la gamme des accessoires à dimensions réduites du Dr Metzger.

Il pouffe de rire. « Vous voilà bien coincé, n’est-ce pas ? »

J’écarte les mains et lève les sourcils en une expression transculturelle d’impuissance et de défaite.

— J’ai bien peur de ne pouvoir vous être d’un grand secours. J’ignorais que Jack fut décédé jusqu’à ce que vous m’en ayez informé. Et ce n’est pas moi l’expéditeur de ces cendres. Je n’ai pas la chance de bénéficier de la plus extraordinaire des mémoires du monde, mais c’est là une chose qui ne s’oublierait guère. »

Je m’interroge : me parle-t-il ainsi tout spécialement parce que je suis anglais, ou bien ses tournures de phrases font-elles partie d’un style plus général ? Certes, il est fort sémillant dans son costume trois-pièces taillé sur mesure, sa pochette de soie et sa cravate à fleurs. Peut-être qu’il adopte des manières élaborées pour compenser sa carence de hauteur ?

— Mais vous avez connu Jack ? demandé-je.

— Oh oui, dit-il. Fort bien, même. Il suivait mon cours.

— Votre cours ? »

Metzger extrait une épaisse brochure d’un tiroir de son bureau, cherche une page, y souligne quelque chose d’un trait du stylo-plume qu’il a tiré de la poche intérieure de sa veste, la retourne et la pousse vers moi, ouverte, à travers le sous-main. Je me penche pour l’attraper ; la page montre une liste de cours et de programmes d’étude, dont l’un (Introduction à la physique nucléaire) a été mis en vedette d’un trait d’encre bleue.

— C’est l’un de ceux que je dispense, m’indique le bon docteur.

— Mon père a suivi celui-ci ?

— Tout à fait. Il était l’un de mes étudiants les plus atypiques.

— De quelle manière ? »

Le docteur produit un son, à mi-chemin entre la toux et le rire. « De bien des manières, dirais-je. La plus notable ? Sans doute son obsession maladive pour le Fiestaware.

— Fiestaware ? »

À cette interrogation, les yeux du docteur s’illuminent d’enthousiasme, comme ceux d’un labrador. Aussitôt, il se laisse glisser à bas de son fauteuil et, d’une démarche de gros bébé, s’approche d’un placard-buffet, sur ma droite. Son attitude affable et sa petite taille me font penser aux répliquants faits maison de JF Sebastian dans Blade Runner. Il vaut mieux ça que ce qui arriverait si Miles était là. Si Miles était là, il n’aurait de cesse de demander au Dr Metzger comment se procurer une bonne cotte de mailles en mithril. Metzger est si empressé qu’il se mettrait sans doute aussitôt en quête.

Quand il se met à parler, les mots font littéralement des cabrioles hors de sa bouche.

— Avant l’ère nucléaire, le seul usage véritable de l’uranium était sous forme de teinture, me dit-il. Les Romains s’en servaient pour colorer la céramique. Les Amérindiens en faisaient des peintures de guerre. En Europe médiévale, on en teintait des vitraux ; selon la concentration, on peut obtenir cinq couleurs différentes. Dans les années 1930, le fabricant de porcelaine Homer Laughlin, de Virginie occidentale, s’en servit pour créer le coloris “rouge mangue”, pour sa gamme de couverts de table Fiestaware. »

Il ouvre une porte du buffet et en sort un paquet emballé dans des sacs de plastique et tenu par des élastiques, puis un lourd boîtier métallique avec ce qui ressemble à un vieux micro radiophonique qui en sort au bout d’un tuyau en caoutchouc noir. Il pose le tout par terre et appuie sur un bouton noir, situé dans la poignée du boîtier. Aussitôt, la chose émet un grésillement électrostatique. « Ceci est un compteur Geiger, dit-il. Vous en êtes-vous déjà servi ? » Je secoue la tête de gauche à droite. « Ce que vous entendez là, c’est le rayonnement de fond, qui doit être légèrement supérieur à la normale du fait de la présence d’oligo-éléments dans le sol bétonné. » Après quoi, il défait le paquet, qui contient deux assiettes en porcelaine d’un orange uni. « Ceci est du Fiestaware », dit-il en m’en donnant une. Je la regarde d’un œil soupçonneux. « Ne vous inquiétez pas, elle ne va pas vous mordre. Pour qu’elle vous fasse vraiment mal, il vous faudrait la porter autour du cou pendant une ou deux semaines. »

Je la prends pour l’examiner. Elle a un air tout à fait normal. Puis Metzger prend l’espèce de micro sur le compteur et le place au-dessus de l’assiette ; aussitôt, l’aiguille bondit comme un essuie-glace, et les cliquetis intermittents augmentent en intensité, jusqu’à se fondre en un murmure sonore uniforme.

— Impressionnant, n’est-ce pas ? Je fais toujours cette démonstration à mes nouveaux étudiants. Ça fait passer le message.

— Quel message ?

— Que les radiations sont aussi ordinaires que naturelles. Laissez-moi vous donner quelques exemples. Les rayons cosmiques que vous absorbez durant un seul vol transatlantique sont équivalents en dose de rayonnement à une radiographie de votre thorax. Si vous fumez une cigarette, vous laisserez des traces du radionucléide polonium 210 dans vos poumons. Si vous passez une nuit au lit avec votre femme, vous serez exposé aux particules-β émises par le potassium 40 qui est présent dans son sang. Si vous portez des lunettes, vous absorberez 120 millisieverts par an, à peu près autant qu’un ouvrier de centrale nucléaire, parce que les verres correcteurs contiennent à parts égales de l’uranium et du thorium. On utilise également le thorium pour blanchir les pages des magazines et les faire paraître plus lisses. Si vous lisez un magazine, vous subirez autant de rayonnement que si vous regardez la télévision. Si vous subissez trop de radiographies médicales, elles vous sauveront peut-être la vie, mais elles pourront tout aussi bien vous tuer, de la même manière qu’elles tuent déjà quinze mille citoyens des États-Unis chaque année. » Il s’arrête, se penche en avant, met un doigt à un coin de sa bouche et s’étire une lèvre pour me montrer ses dents. Elles ont toutes l’air identique à un point effrayant, même qu’elles sont trop grosses pour sa tête. C’est un truc typiquement américain, ça ; je l’ai déjà remarqué. De vouloir agrandir et flatter les attributs personnels liés à la consommation. Les fesses, les ventres, les frigos, les moteurs, les dents. Et c’est partout pareil. « Même les dents, continue Metzger après avoir remis sa bouche en position normale. On utilise encore aujourd’hui l’uranium pour blanchir les prothèses, et chaque dent que vous remplacez par une fausse vous inflige 10 millisieverts par an. Entre 1945 et 1980, date à laquelle l’accord international interdisant les essais nucléaires en atmosphère entra finalement en vigueur, une grande quantité de strontium 90 a été libérée dans l’environnement. Le système climatique a répandu ce strontium partout sur la planète, dont une forte proportion a fini par se déposer dans le squelette des enfants en pleine croissance, par le vecteur du lait. Car figurez-vous que le strontium a de fortes affinités avec le calcium. »

Hé ho, moi je m’en fous, des histoires d’horreur du Dr Metzger sur la contamination par irradiation. « Et alors ? L’espèce humaine n’est pas près de s’éteindre, il me semble ? »

Metzger opine du chef, sourit et cligne des yeux. « Voyez-vous, c’est précisément parce que les radiations sont partout et dans tout », dit-il, pas le moins du monde désarçonné par mon commentaire intempestif, « que toutes les créatures vivant sur cette planète ont évolué de manière à en tolérer une partie. Dans certaines régions, cette tolérance peut être très élevée. » Il entreprend de me parler du gisement de thorium de Morro de Ferro au Brésil, où certaines plantes ont absorbé tellement de radiations dans le sol que si on les pose un certain temps sur du film à rayons X, elles laissent une empreinte radiographique d’elles-mêmes ; il me parle aussi du réacteur nucléaire naturel d’Oklo au Gabon où, il y a un sacré paquet d’années, une quantité d’eau suffisante a suinté jusqu’à un gros gisement d’uranium 235, assez pour modérer les neutrons qui s’y baladaient et provoquer une réaction en chaîne qui mijota pendant deux cent mille ans avant de finalement exploser.

— C’est ce que je voulais dire », interviens-je en souriant de plaisir à l’écoute de ces infos scientifiquoïdes que je suis déjà impatient de communiquer à Miles. « Comme toujours, les gens s’énervent pour un rien. »

Metzger regrimpe sur son fauteuil pendant que je tourne l’assiette Fiestaware et la retourne, comme si le fait de la toucher, de la renifler et de la tenir, pouvait m’éclairer sur les intentions de Jack.

— Que vouliez-vous dire par “son obsession” ? Il en collectionnait, c’est ça ?

— Oh oui, surtout de ça. Beaucoup même.

— Pourquoi ? Dans quel but ? »

Metzger étend les bras, paumes des mains tournées vers le haut en un geste élaboré. À cause de sa taille, son expression a l’air assez comique, pour ne pas dire contrefaite. « Il en avait besoin pour ses œuvres d’art, du moins à ce qu’il disait. La chose ne m’a jamais paru très claire.

— Ses œuvres d’art ?

— Cooper, je n’ai jamais eu d’autre étudiant comme votre père, ni avant ni depuis. Le premier jour des cours, je fais systématiquement le tour de mes étudiants, je leur demande pourquoi ils sont là, ce qu’ils espèrent en retirer. La plupart des étudiants d’âge mûr qui prennent ce cours travaillent pour le ministère de l’Énergie à un titre ou à un autre, ils ont besoin de qualification pour obtenir une promotion dans leur travail. Mais votre père… je ne l’oublierai jamais, ni moi ni personne. Il disait qu’il entendait faire des sculptures en déchets nucléaires et qu’il voulait s’assurer qu’elles ne seraient pas dangereuses. » Metzger est tout secoué de rire par l’hilarité du souvenir. « Au début, j’ai cru qu’il se moquait de moi. Mais pas du tout, il était 100 % sincère. Quand je lui ai demandé comment il comptait se procurer ce genre de matériau, il m’a dit qu’il avait déjà téléphoné à toutes les centrales énergétiques du pays, en leur demandant si elles ne pouvaient pas lui en céder de petites quantités. “L’ont-elles fait ?” lui ai-je demandé ? “Non”, a-t-il répondu. “On m’a pris pour un cinglé ou un terroriste.” Il avait l’air si désemparé en disant cela, comme s’il ne comprenait pas qu’on puisse ne pas le comprendre ! Mon Dieu, c’est bien l’une des choses les plus drôles que j’aie jamais vues, cette expression sur son visage. Jack Lemmon lui-même n’aurait pas su la refaire.

— J’ai vu le catalogue d’une exposition qu’il a montée. Il y avait des esquisses d’œuvres d’art qui utilisaient des détecteurs de fumée, des lampes de camping…

— Oui. De l’américium et du thorium. Exact.

— C’est donc vous qui lui avez indiqué tout ça ?

— Hé oui. Je lui ai expliqué qu’il n’était pas important que les centrales énergétiques ne se montrent pas coopératives avec lui ; il n’avait pas besoin de leur soutien. Il y avait quantité de matériaux autour de soi, pour peu qu’on sût où les chercher. C’est le Fiestaware qui a vraiment enflammé son imagination. Il a donc commencé à en rassembler. Je pense qu’il a écumé tous les antiquaires et toutes les brocantes d’ici à la Californie, tout ce sur quoi il pouvait mettre la main. Je n’en savais rien jusqu’au jour où il est venu ici avec une boîte de film 35 mm pleine de trioxyde d’uranium.

— Où l’avait-il trouvé ?

— Dans le Fiestaware, bien sûr ! Il avait tout réduit en poudre et avait plongé ça dans l’acide chlorhydrique pour en séparer le vernis ! L’échantillon qu’il m’avait amené était absolument pur. Il a propulsé l’aiguille de mon compteur Geiger au bout du cadran, en plus d’occasionner une méchante brûlure à Jack ; comme un idiot, il avait porté cette saleté ici, dans sa poche de poitrine. Quand je lui ai fait déboutonner sa chemise, il avait une marque rougeâtre, juste au-dessus du cœur, grande comme ma main. » Il lève les sourcils et me montre une de ses mains, en guise de démonstration.

— Bon sang ! » D’accord, Metzger a des petites mains, mais quand même !

— Comme vous dites. La première chose à faire était de jeter cette boîte dans une caisse plombée, après quoi j’ai prodigué une bonne explication à Jack. L’art pour l’art et tout ça, c’est bien joli, mais il n’irait pas loin s’il ne prenait pas un minimum de précautions ; j’étais un peu déçu, je dois dire, qu’il n’eût pas mieux tiré parti de mon cours, d’autant plus qu’il avait été un élève consciencieux. Je l’ai donc aidé à se procurer une combinaison isolante, une boîte à gants, un dosimètre et divers éléments d’équipement réservé à cet usage, lui répétant les instructions fondamentales concernant la manipulation de ces matériaux.

— Vous n’avez pas essayé de le dissuader ? »

Pour la première fois depuis que je suis en sa présence, l’expression de Metzger devient neutre, plus du tout joviale. « J’ignore à quel point vous vous souvenez de votre père, Cooper, mais l’impression qu’il m’a faite à moi était celle d’un homme qui, lorsqu’il a une idée en tête, ne se laisse pas arrêter. Je pouvais donc l’aider ou le laisser se débrouiller seul. De ces deux options, j’ai considéré que la première était la moins irresponsable. »

Difficile de ne pas être d’accord. « Et qu’est-ce qu’il s’est passé ensuite ?

— Jack est parti et je n’ai plus entendu parler de lui pendant un moment ; les cours étaient terminés. Un mois plus tard, j’ai reçu une lettre. Il me disait qu’il travaillait d’arrache-pied, qu’il suivait prudemment mes instructions et s’en sortait plutôt bien. Il s’était procuré un compteur Geiger – il l’avait bricolé à partir d’un kit amateur qui se vend dans les boutiques Radio Shack – il faisait développer ses dosimètres à l’adresse que je lui avais indiquée, afin de s’assurer qu’il n’était pas contaminé lui-même et qu’il ne contaminait pas son voisinage. Il avait accumulé des échantillons en grande quantité, gardait le tout dans un conteneur plombé et sécurisé, et souhaitait les faire analyser et certifier afin d’en avoir une reconnaissance officielle avant d’incorporer le tout à une sculpture. Il voulait savoir si je pouvais faire ça pour lui. Bien entendu, je ne pouvais pas. Je ne dispose pas des installations nécessaires ; et même si cela avait été le cas, il existe toute une panoplie de lois et de réglementations qui régissent ce genre de choses. Vous ne pouvez tout simplement pas manipuler ce genre de matériaux comme ça, pas sans une autorité compétente derrière vous, encore moins si vous occupez une position officielle. Je lui ai donc répondu en lui conseillant de faire un saut au Bureau de contrôle des radiations de l’État, précisément l’organisme qui développait ses dosimètres. Quelques jours plus tard, une autre lettre m’expliqua que c’était ce qu’il allait faire. »

Pour la seconde fois, Metzger descend de son fauteuil, mais il se dirige vers ses livres. Après avoir déplacé l’échelle à roulettes, il y grimpe pour attraper un gros classeur sur la cinquième étagère, classeur qu’il pose sur la marche supérieure de l’escabeau, avant d’entamer la descente. J’ai compris qu’il serait grossier de ma part de lui proposer mon aide, j’attends donc en le regardant faire sa gymnastique prudente : les mains sur les montants, le pied gauche descend d’une marche, le droit le rejoint, les mains décollent, le classeur descend d’une marche, les mains reprennent les montants, le pied gauche descend d’une marche, etc. Ça me fait penser à un Ewok qui tenterait de s’extraire d’un déambulateur par le haut. Le meilleur, c’est quand il se dresse sur la pointe des pieds pour hisser le classeur sur son bureau avant de se hisser lui-même dans son fauteuil. Metzger est visiblement un homme qui a décidé il y a longtemps qu’il n’allait pas s’en laisser conter par un monde qui n’a pas été organisé à ses dimensions. Je me demande si c’est pour ça qu’il est devenu physicien nucléaire ; parce que c’est un sujet qui représente une certaine victoire au niveau scalaire : le triomphe de l’infiniment petit sur l’infiniment grand.

Une fois dans son fauteuil, il tire le classeur à lui, en rabat la couverture, appuie avec ses doigts boudinés sur le levier à ressort qui libère le paquet de documents puis se met à les feuilleter, épluchant les coins de page comme un caissier qui compte des billets de banque. Quand il a trouvé ce qu’il cherchait, il soulève le paquet parcouru et le retourne d’un bloc, face contre le bureau.

— Voici la lettre suivante que j’ai reçue de Jack, dit-il en parcourant des yeux le papier qu’il tient. Je crois que son contenu peut vous intéresser. Je vais vous la lire. Mais d’abord, des rafraîchissements. » Par téléphone, il demande à sa secrétaire de nous apporter du café. Après quoi il s’éclaircit la gorge, chausse les lunettes qui, jusqu’ici, pendouillaient à son cou et, de sa voix étrangement atone et bourdonnante, se met à lire.

Mon cher Phil, dit-il d’après la lettre, j’ai donc suivi votre conseil et divisé mon échantillon, j’en ai apporté une partie au Bureau de contrôle des radiations de l’État, comme vous me l’aviez dit. J’ai trouvé l’endroit sans trop de problème et j’ai réussi à convaincre le gars du parking de me laisser garer là, alors que franchement, il n’en avait pas envie. J’ai vite compris pourquoi ; à côté des berlines, des coupés et des limousines, mon vieux pick-up délabré avait l’air d’une mycose en goguette aux floralies.

Une fois garé, j’ai suivi l’allée goudronnée qui menait à l’entrée, me laissant guider par les jolis petits panneaux qui indiquent la chouette rampe d’accès pour fauteuils roulants. Comme il n’y avait pas de sonnette, j’ai poussé la porte et me suis retrouvé dans un vestibule bas de plafond. Drôle d’endroit, mon vieux ! Ces murs verts, qui en a eu l’idée ? Franchement, c’est terne et pas accueillant. Pire encore, il n’y avait personne au comptoir de la réception, et je crois que j’aurais fait demi-tour s’il n’y avait pas eu un gros poisson rouge qui barbotait dans un aquarium si vaseux et si vert qu’il était parfaitement assorti au décor ambiant.

J’étais un petit peu en avance, mais, comme l’heure de mon rendez-vous approchait, j’ai décidé d’attendre en tournant en rond, espérant que quelqu’un se matérialiserait et m’indiquerait la marche à suivre. Au bout de cinq, dix minutes, je me suis aperçu d’un truc pas ordinaire. Le poisson rouge, là, dans son aquarium posé sur le comptoir ? Il avait l’air de suivre mes mouvements. J’ai fait quelques brusques changements de direction pour le perturber, mais rien à faire ; cette satanée bestiole me traquait. M’ouais, que je me suis dit… une carpe à tête chercheuse. Pensant que c’était là un animal bien peu ordinaire, j’ai eu envie d’en savoir plus, de faire connaissance. Mais en me baissant pour coller mon nez à l’aquarium et lui faire coucou, j’ai découvert un truc vraiment bizarre ! Ce poisson n’avait pas d’yeux !

À ce moment, on frappe à la porte et la secrétaire entre avec un plateau chargé de café. Metzger arrête de lire pendant qu’elle nous dépose les tasses.

— Où en étais-je ? dit-il quand elle est repartie. Ah oui, le poisson. Je ne sais que penser de cette histoire. Je suppose qu’il s’agit encore d’une blague de Jack. Je suis souvent allé à cet endroit, voyez-vous, et je n’y ai jamais vu de poisson. Enfin, allez savoir… Il y a des choses plus étranges… Bref, reprenons.

Le poisson n’avait pas d’yeux ! À leur emplacement, il n’y avait que deux orbites vides, seule une membrane transparente en forme de ménisque recouvrait l’absence de globe oculaire. Mais attendez ; maintenant que je le regardais, le poisson se mit à nager en ligne droite en longeant une paroi jusqu’au moment où il se cogna le nez ; là, il tourna de 90° sur sa droite, longea la paroi jusqu’au bout et se recogna le nez, puis il refit le même manège, encore et encore. Autrement dit, il se comportait en aveugle, comme s’il refusait d’admettre qu’il m’avait observé jusque-là. Mais quand je fis quelques pas en arrière pour reprendre mes va-et-vient dans le hall, il recommença à me suivre à la trace, comme auparavant. C’est-y pas carrément zen, ce truc ? Ça doit être spécial, d’être comme ce poisson, complètement aveugle, mais tellement en phase avec son environnement qu’il est conscient de tout ce qui se passe dans le hall… Cette poiscaille, c’est le Bouddha de tous les poissons. Du moins, c’est ce que je me suis dit.

Toujours est-il qu’à un moment, il s’éloigna de quelques centimètres et s’immobilisa. Quand je me suis tourné pour suivre son (non-)regard, sur qui je tombe ? Une femme qui avait dû se glisser en douce dans mon dos vu que je ne l’ai pas du tout calculée. “Puis-je vous aider ?” elle me dit sur un ton tout ce qu’il y a d’officiel, même si elle porte des baskets, un treillis, un sweater et que ses cheveux blonds sont noués en tresse, comme si elle venait juste de faire du jogging. “Hé !” je dis, ennuyé de ne pas l’avoir entendue arriver, “Vous savez que votre poisson est aveugle ?” “Vraiment ? qu’elle dit. Non, je l’ignorais.” Visiblement, elle s’en foutait pas mal. Tout ce qu’elle veut savoir, c’est si je suis là pour voir quelqu’un en particulier. Je plonge la main dans mes Carhartts pour en sortir un bout de papier où j’avais noté mon rendez-vous avec une Mme P. Flamel, que je lui tends. “C’est pour un scanner aux gammas”, je lui explique en lui montrant ma boîte d’échantillon. Elle pouvait avoir n’importe quel âge entre vingt et quarante ans ; peut-être même plus. Impossible à dire “Eh bien c’est votre jour de chance, qu’elle a dit. Je suis Mme Flamel”, sauf qu’à la façon dont elle a dit ça, on aurait plutôt cru que c’était mon jour de déveine absolue. “Si vous voulez bien me suivre…”

Suffisait de demander. On franchit une porte, on longe un couloir flanqué de douzaines de cellules identiques, certaines occupées par des ordinateurs avec des gens qui travaillent dessus, d’autres toute vides, peinardes. On va à gauche puis à droite, on monte et on descend, bientôt je suis complètement paumé et je commence à m’identifier à mon pote le poisson rouge maître-zen. Enfin, Mme Flamel pousse une porte et me fait entrer dans une salle pleine de bureaux, de costumes, de bruit et d’agitation.

Elle prend deux ou trois de ses collègues mâles dans son sillage erratique et nous entraîne dans un bureau attenant où tout le monde s’assoit pour écouter mon baratin, regarder deux ou trois dessins, après quoi je sors mon échantillon et je le pose sur la table. L’un des mecs enfile des gants de protection, sort un compteur Geiger, ouvre le conteneur, passe le compteur au-dessus de la boîte plus petite qui se trouve à l’intérieur. L’aiguille frémit, comme prévu, et ils échangent un regard entendu, celui qu’on leur apprend à faire dans les écoles de formation pour technocrates. Après quoi, Mme Flamel me remercie beaucoup et me demande de rappeler dans une semaine. Et puis on me raccompagne dehors, sans l’échantillon, qui reste entre leurs pattes.

Sept jours plus tard, je suis de retour. Cette fois, il y a une réceptionniste, qui fait venir Mme Flamel ; en l’attendant, je fais coucou au poisson et lui donne quelques miettes de bagel que j’ai gardées exprès pour lui depuis mon petit déjeuner. Mme Flamel vient me chercher, cette fois vêtue d’un tailleur-pantalon en worster gris visiblement bien chéros, et elle m’emmène. Mais on ne va pas dans le même bureau que précédemment, non môssieur, pas cette fois. Cette fois, on s’arrête dans l’une des cellules de moine du premier grand couloir. C’est là qu’elle me balance tout de go que son agence ne traite plus les “clients de passage” et que je devrais donc faire faire mes analyses ailleurs.

“Ah ouais, d’accord”, je réponds en m’efforçant de cacher une déception qui tire vers la fureur ; non, mais c’est vrai quoi, tout ce cinoche ma déjà fait perdre deux journées. “Dans ce cas, je lui dis, voulez-vous bien me rendre mon échantillon ?” Là, avec à peu près autant d’émotion dans la voix qu’une bassine de plâtre, Mme Flamel me dit qu’elle est désolée, qu’il a été égaré. “Égaré ?!” que j’y dis, et peut-être que j’y vais un peu fort en sens inverse pour compenser son absence d’émotion. “J’ai cru mal comprendre, là ! Qu’est-ce que ça veut dire, égaré ? Il m’a fallu des semaines… Non, des mois pour rassembler tout ça ! Sans parler du fait que c’est du matériau radioactif ! C’est pas possible que vous l’ayez laissé traîner n’importe où !”

“Il est inutile de hausser le ton, Monsieur Reever”, qu’elle me fait.

J’allais répondre que je n’avais pas du tout haussé le ton quand j’ai compris qu’elle me faisait un de ces plans de gonzesses, là, un de ceux que je perds tout le temps, alors j’ai laissé pisser le mérinos. J’ai quand même pas été marié pour des prunes, pas vrai ? Déployant ce que j’appellerais une maîtrise de soi de qualité quasi surhumaine, je lui ai demandé où je pourrais effectuer une autre analyse. “Nous ne divulguons pas ce genre d’informations”, elle dit. Ouais, j’avais senti venir le coup. Pensant que c’était cuit, je me suis levé pour partir. Mais elle ne m’avait pas encore sorti la grosse artillerie.

“Monsieur Reever, dit-elle d’une voix très très calme qui m’a glacé les sangs, si vous comptez de nouveau travailler sur du vernis à hase d’uranium, il y a quelques petites choses dont vous devriez être informé.”

“Ah oui ?” je dis en étouffant une furieuse envie de sombrer dans la violence physique. “Du genre ?”

Elle se tourne vers un classeur bleu qui, comme par hasard, se trouvait là sur le bureau, vide par ailleurs, et l’ouvre. J’ai su plus tard de quoi il s’agissait : Volume XIX des statuts et réglementations de l’État de Washington : protection contre les radiations. Pas vraiment un best-seller, à l’époque. Je ne doute pas que vous l’ayez parcouru, mais moi non.

Au bord du découragement, j’ai regardé ses jolis petits ongles bien apprêtés pendant qu’elle ouvrait le classeur. Or voici ! La réglementation adéquate avait été dûment marquée au préalable. Quelle étrange coïncidence. Vous en conviendrez avec moi. Elle m’a demandé quelle quantité de Fiestaware je possédais, et je lui ai répondu, de manière aussi aimable et facétieuse que possible, que j’en avais environ 150 kilos, à 20 kilos près. Elle m’a alors lu les passages qui expliquent que la possession de matières exemptées est limitée à 7 kilos à tout moment donné, et à 70 kilos cumulés sur une année calendaire donnée.

D’après les statuts, la seule façon pour moi de pouvoir continuer à travailler sur du Fiestaware, c’était de balancer la plupart de ce que j’avais rassemblé et de stocker le reste dans des sacs étiquetés de manière idoine. J’ai demandé quelle était la manière idoine d’étiqueter. Écoutez ça : l’étiquette idoine en l’occurrence doit porter la mention “Matières exemptées : pas d’étiquette nécessaire”. Il va sans dire que Mme Flamel n’a pas esquissé l’ombre d’un sourire devant cet exemple de démence bureaucratique ; moi, j’ai trouvé ça foutrement hilarant. “Vous vous moquez de moi ?” j’ai dit.

“Non, Monsieur Reever, je ne me moque pas de vous, elle a répondu. En plus de cela, vous devrez porter en permanence un dosimètre individuel lorsque vous travaillerez sur lesdites sources exonérées, et remplir des rapports trimestriels faisant état de votre degré d’exposition aux rayonnements.” J’ai essayé de lui faire remarquer que je le faisais déjà, merci, mais elle n’a même pas pris le temps de respirer avant de se lancer dans l’exposé suivant, selon lequel même si je faisais tout ça dans les règles, je n’aurais de toute façon que le droit de casser le Fiestaware en morceaux et rien d’autre. Toute tentative pour séparer le vernis de son support serait assimilée à de “l’extraction-production de matériaux-sources radioactifs”, opération pour laquelle il me fallait apparemment une licence.

“Et combien coûte cette licence ?” je lui demande, pratiquement convaincu maintenant que je suis en train de rêver. “Eh bien”, qu’elle fait en réfléchissant – oh elle s’amusait, je vous le dis, même si ça ne se voyait pas de l’extérieur – “il y a un droit d’admission unique de 27 000 $ plus divers frais. Ceux-ci se décomposent de la manière suivante : Attribution de licence : 165 000, Inspection : 90 000, Divers : 10 885, tous étant redevables annuellement. Vous devrez aussi faire installer une double protection anticyclonique autour de vos locaux, engager une équipe de sécurité à plein-temps, et mettre les bâtiments que vous occupez ainsi que les équipements d’entreposage aux normes de sécurité en vigueur. Ah oui, il faudra aussi des chiens de garde.”

“Ça, j’en ai déjà un”, j’ai dit en pensant à Thot. “Les animaux domestiques ne sont pas pris en compte”, qu’elle a répliqué aussi sec. Et puis voilà, c’était fini, pour de bon, je lui ai juste dit que j’allais réfléchir et elle m’a balancé que je pouvais réfléchir autant que je voudrais, en fin de compte je n’aurais pas plus le choix.

Vous savez, Phil, c’est comme ce que dit Biringuccio dans la Pirotechnia…

— La Pirotechnia ? dis-je en interrompant Metzger.

— Oui, fait-il en levant les yeux vers moi. C’est un livre sur la métallurgie. Italie, e XVI siècle. Jack le citait souvent. Il m’en a offert un exemplaire en cadeau d’adieu à la fin de l’année de cours ; je vous le montrerais volontiers, mais je ne l’ai pas ici. C’est assez obscur, mais très intéressant. » Là, sans attendre de savoir si j’ai autre chose à demander (ce qui n’est pas le cas), il reprend sa lecture.

… quand il dit qu’on peut avoir un bon flair pour détecter l’or, on peut travailler sans relâche pour l’extraire, on peut avoir autant de chance qu’on veut et tomber sur un filon, en réalité à moins d’être riche dès le départ, on n’a pas un pet de chance de faire fortune. Parce que c’est comme ça que va le monde, cette bonne grosse boule de merde.

J’ai donc fait la seule chose que je pouvais faire. J’ai rangé mon stock de Fiestaware intact dans des sacs, comme on m’a dit, je les ai étiquetés “Absence d’étiquette” et j’ai refilé ça aux quelques amis qui me parlent encore, en leur demandant de tout planquer dans un endroit sûr où le chat n’irait pas se lover pour faire la sieste.

N’allez pas croire que je laisse tomber. Pas question ; aucun bouquin de lois ne m’a jamais arrêté avant, c’est pas maintenant que ça va arriver. J’ai décidé de tenter une autre approche, c’est tout. J’ai entendu dire qu’on construisait une énorme décharge à Salt Mountain, au Nevada ; et puisque j’ai l’impression qu’ils essaient en gros de faire la même chose que moi, encore qu’à une échelle un tantinet différente (et avec un budget en conséquence), je me suis dit que j’irais voir là-bas si j’y étais. Pour voir si je peux les persuader de me confier un travail quelconque. C’est peu probable, je l’admets, mais il se trouvera peut-être un libre-penseur parmi tous ces ronds-de-cuir pour comprendre les avantages d’avoir un artiste à bord.

Faut vraiment que je sois fou. Mais bon, ça vous le saviez déjà, pas vrai Phil ? Encore que vous soyez foutrement trop poli pour l’avouer. C’est pour ça qu’il est d’autant plus incroyable que vous m’ayez autant aidé, en sortant des sentiers battus et tout ; pour ça, je ne pourrai jamais vous remercier. Ce que je peux faire, par contre, c’est comme Picasso quand il ne pouvait pas payer une de ses innombrables ardoises : en vous offrant l’image ci-jointe. C’est une esquisse d’un projet que je viens juste de commencer et que j’espère terminer un jour. Quand ce sera tout fini, vous serez le premier sur la liste des invités pour le vernissage ; mais bon, pour l’instant ça paraît loin, alors n’oubliez pas de respirer.

D’ici là mon pote, prenez soin de vous.

Sincèrement vôtre et tout le tralala,

Jack Reever, artiste

 

Metzger replie la lettre et me montre un dessin encadré au mur, qui trône parmi une certaine quantité de certificats et de photos du docteur posant en compagnie de gens variés, dont je suppose que ce sont des sommités universitaires ou politiques (j’ai même un sursaut en apercevant Bill Clinton), que je n’avais pas remarqués. « C’est cette image-ci, me dit-il, un peu macabre peut-être, mais je l’aime bien. »

Je me lève pour aller voir de plus près. C’est la petite esquisse d’un crâne ; un crâne de cheval je pense, exécutée à la plume et à l’encre, puis coloriée à l’aquarelle. C’est beaucoup plus sobre et solennel que tout ce que j’ai vu dans le catalogue de Macro, mais ça ne ressemble pas à une sculpture. Dans un coin, de l’écriture bouclée et pas nette de Jack, est écrit : Étude pour L’Herme.

— C’est quoi, une Herme ?

— Ah oui. Intéressant. À l’époque, j’ai consulté l’encyclopédie pour me faire une idée de ce que tout cela pouvait signifier, puisque Jack ne m’a pas donné la moindre explication. La seule référence que j’ai trouvée concernait une borne utilisée dans la Grèce antique pour marquer les propriétés ou les routes ; c’est un mot qui vient du dieu Hermès, dieu des voyages et des communications. Ce qui ne m’a pas beaucoup éclairé. C’est d’ailleurs tout ce que j’ai découvert, j’en ai peur. » Metzger sourit largement, très heureux de se conformer à la conclusion qu’il a atteinte il y a bien longtemps, à savoir que l’art, c’est pas son truc, qu’il n’y comprendra jamais rien, et que tout le monde se porterait bien mieux si ça n’allait pas plus loin.

L’Herme, hein ? Je me demande s’il ne pourrait pas s’agir du fameux “chef-d’œuvre” que Jack avait l’intention de sculpter dans le bloc de pierre qu’il a emporté avec lui en quittant Graniteburg. J’ai même dans l’idée que si cet objet existe bel et bien, il représente la clé de tout ça. Si j’arrive à le trouver (et regardons les choses en face : un bloc de pierre de deux tonnes doit se retrouver plus facilement qu’un cadavre), peut-être que le secret de ce qui est arrivé à Jack ne sera pas loin, ainsi que l’identité de la personne qui a envoyé ses cendres. Et où trouve-t-on de l’art, sinon dans une galerie ?

==> Prochain arrêt : les Ateliers Electroworks. CQFD.

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