Électrons libres
L’énigme des pierres
Après le déjeuner, Cathy me dépose au Tomsk-43 où je déboule à la réception pour tomber sur Lucille qui attend, debout derrière son comptoir, comme le barman dans Shining. Elle a enfin ôté les nullissimes frusques élisabéthaines, qu’elle avait gardées tout le week-end, pour reprendre son uniforme habituel : tee-shirt rose et poncho en nylon, ce dernier maintenu autour de ses hanches généreuses par une ceinture multifonction dont les nombreux étuis contiennent des bidons de produits ménagers. On dirait la tatie de Batman.
Dans sa main, il y a une enveloppe en kraft qu’elle pointe sur moi comme un flingue.
— Quelqu’un a laissé ça pour vous », dit-elle.
Je lui prends la lettre, je la lui arrache presque. « Qui ?
— Aucune idée. Je l’ai trouvée glissée sous la porte d’entrée il y a une heure. La personne qui l’a mise n’a même pas pris la peine d’entrer. Faut être joliment secoué, si vous voulez mon avis.
— Je ne vous l’ai pas demandé, mais merci quand même. »
Lucille a l’air choqué ; depuis mon arrivée, j’ai pourtant été tout sucre et tout miel. Sans plus me soucier d’elle, je me concentre sur la lettre. Il y a mon nom écrit au stylo-bille dessus, et c’est tout. Je l’ouvre. Si c’est de l’anthrax, trop tard. Bon, ce n’en est pas ; c’est un mot. Écrit à la main. Mal écrit. À un point effrayant. L’ARCHER D’AMESBURY vous attend à STONEHENGE, ça dit. VENEZ VITE si vous voulez des RÉPONSES à vos QUESTIONS. Venez SEUL. N’en parlez à AUCUN de vos amis à Atomville. Vous ne devez faire confiance à PERSONNE. Signé : UN AMI.
Ouais. Tu parles d’une surprise.
— Un truc important ? veut savoir Lucille.
— Euh… non. Je ne sais pas. Pas vraiment.
— N’empêche que ça vous a bien coupé la chique, dit-elle avec un petit air satisfait.
— Ouais, mais non, mais… c’est pas grave. Un truc dingue, une blague j’espère. Ça parle de Stonehenge, ce genre de trucs.
— Stonehenge ?
— C’est ça, oui.
— Quoi, le Stonehenge ?
— Oui. » Je pousse un petit rire nerveux. « Cette personne veut me rencontrer là-bas. C’est complètement con, vu la distance.
— Pourquoi ? Z’avez bien une voiture, non ?
— Hein ?
— Ça vous prendra une quarantaine de minutes, à cette heure de la journée. » Lucille se glisse derrière son comptoir, va au présentoir à dépliants touristiques, en extrait un et me le tend. « Et voili. C’est sur Eagle Mountain ; il y a une piste qui y mène. La carte vous explique comment y aller. »
Le pire, c’est qu’elle n’invente rien.
La route sort de la ville dans une direction que je n’ai encore jamais prise, vers l’ouest, le long de la rivière Kokanee, un affluent de la Chiawana, à travers un immense lacis de maïs irrigué. Les plants jaillissent du sol au beau milieu d’un désert autrement stérile, comme si quelqu’un avait découvert le code génétique des squelettes-guerriers qui poussent à partir des dents du dragon dans Jason et les Argonautes. Encore qu’il ne s’agisse pas ici de guerriers en maraude qui se battent en duel sur un lopin de terre caillouteuse. J’appellerais plutôt ça une armée parfaitement entraînée, une machinerie alimentaire très bien affûtée. Apparus par régiments entiers, ils surgissent du sol, encouragés à pousser bien droit, bien fidèles et bien uniformes, par les arrosoirs gigantesques aux bras écartés qui patrouillent les champs comme des sergents-majors robotisés et qui, tout en dirigeant la charge, n’oublient pas de leur prodiguer une pluie scientifiquement dosée.
Par-delà les champs, la route s’incurve pour révéler une autre armée, parvenue à maturité celle-là, et sur le pied de guerre : toute une colonne en marche d’immenses pylônes électriques. Si je ne le savais pas déjà, je croirais que la matrice dessinée par les câbles suspendus à leurs larges épaules sert à monter le courant vers Portland ou Seattle, le surplus produit par les réacteurs à plutonium. Mais ce n’est pas le cas. Ces câbles-ci descendent l’énergie depuis les grands barrages de la Chiawana, plus loin au sud, en amont. Car les réacteurs au plutonium ne produisent pas d’énergie ; ils en consomment en énormes quantités, lesquelles n’ont d’équivalent que les énormes quantités d’eau qu’ils aspirent dans la Chiawana pour leurs circuits de refroidissement, avant de l’y rejeter, assez bouillante pour élever sa température de sept degrés centigrades sur plus de cinquante kilomètres, ce qui, d’après Graham le batelier, suffit à tuer les œufs des saumons en frai. Ce sont de colossales sangsues qui sucent l’eau source de vie, qui engloutissent les ressources d’une région alors qu’elles sont censées la protéger par leur présence. Une armée de squelettes… je ne croyais pas si bien dire.
Venez seul.
J’arrive.
Nous sommes allés plusieurs fois à Stonehenge, mais, tel un souvenir d’enfance logé dans mon crâne comme un éclat d’hologramme brisé, notre dernière visite là-bas s’est enfoncée entre les plis de mon cortex comme un shrapnel jugé inopérable par les chirurgiens. Tout petit et fragile, depuis des années il reste là, trop sensible pour que je puisse m’amuser à le tâtonner, trop douloureux pour parvenir à l’oublier. La plupart du temps, il demeure inerte, comme un kyste qui lance à peine, juste aux franges de la conscience. Mais s’il se trouve mis en lumière de façon adéquate (et le théâtre des opérations peut être illuminé par n’importe quelle coïncidence, rencontre hasardeuse, odeur, voire un morceau de musique), il diffusera de nouveau l’intégralité de la séquence codée dans ses cristaux, pure comme de l’ambre jusqu’au moindre détail, tout en progressant de quelques millimètres vers le centre de mon être.
Nous sommes à cheval, c’est ce que nous sommes en train de faire. Il y a un quelconque festival en cours ; je ne sais plus lequel, un truc pour fêter un solstice. Bref, on est à cheval, Stasie, Jack et moi, on est à cheval sur une route qui traverse la plaine de Salisbury non loin des pierres. Elles sont bien là, visibles quelque part sur la gauche. Il y a des bruns et des ors dans le ciel, des pourpres aussi, de l’ombre, et il règne cette température parfaite qu’on trouve à la fin d’une chaude journée d’été quand elle a suffi à réchauffer la nuit ; le soleil est en train de se coucher juste devant nous, nous l’avons dans les yeux, et Jack trottine de-ci de-là. Donc, les pierres sont sur ma gauche et quelque part sur ma droite, il y a le campement avec le Volkswagen où nous dormons ; c’est là-bas que Jack a dû se procurer les chevaux, sans doute qu’il les a empruntés à un type qui tient un manège pour les gosses, il a dû proposer un échange, je ne sais pas, deux ou trois heures d’équitation tout-terrain contre un sachet d’herbe ou une sculpture ou un disque de Stasie dédicacé, allez savoir. C’était un des aspects de la personnalité de Jack, sa faculté à nous ménager des surprises. Stasie l’appelait le plus grand improvisateur depuis John Coltrane.
Bref, on était donc là sur cette route, enfin ce sentier de campagne plutôt, Jack devant moi, moi au milieu, Stasie fermant la marche, et Jack nous racontait une de ses histoires du temps où il était cow-boy, une de ces histoires qu’il racontait tout le temps parce qu’il savait que les gosses, au moins, en raffolaient, l’histoire qu’il raconte à ce moment-là, je suis presque sûr qu’il l’a déjà racontée ; disons que je n’ai pas le souvenir de l’entendre pour la première fois. Le souvenir que j’en garde est plutôt celui d’un ennui agréable, rassurant, celui qu’on éprouve quand on entend quelque chose qu’on tient pour certain et avéré.
Il nous parlait du béguin très sérieux qu’il avait eu pour un quarterhorse bai brun. C’était le printemps et ils avaient séparé une douzaine de chevaux du troupeau que le ranch conservait, pour le débourrage, c’est-à-dire pour en faire des chevaux de selle. Il s’agissait d’un travail bénévole, en sus, qui se faisait le dimanche après-midi. Jack avait choisi Babe, une jument baie brune de deux ans qui n’avait jamais porté de licou ni même approché un être humain à moins de cent pas.
Elle avait été difficile à débourrer, mais trois mois plus tard, vers la fin du mois de juin, Jack la montait tous les jours. « Elle était encore ombrageuse et il me fallait rester très vigilant quand je la montais, mais j’avais vraiment le béguin pour elle, nous disait-il par-dessus son épaule tandis que nous clopinions vers le soleil couchant. Elle était très vive et pouvait manœuvrer dans un mouchoir, et puis elle était belle avec sa crinière noire et sa robe comme une peau de daim. J’avais deux cents dollars d’économie, alors j’ai commencé à caresser l’idée folle de l’acheter. »
Or, de mon point de vue, cette idée ne m’avait pas du tout paru folle. « Pourquoi tu ne l’as pas fait ? » je me souviens d’avoir dit, perplexe. « Moi, je l’aurais fait.
— Eh bien… » fit Jack, et il avait l’air plus heureux en prononçant ces deux seuls mots qu’avec tous ceux qu’il avait pu dire depuis des mois, « quand tu es jeune, tout a l’air d’être en noir et blanc. Mais quand tu grandis un brin, tu t’aperçois que tout ce que tu tenais pour vrai s’est fondu dans la masse, et que le monde est composé d’un panaché de gris. C’est comme ça, c’est tout. Je crois que moi, c’est à ce moment-là que je m’en suis aperçu, dans la mesure où ce que j’économisais, c’était dans le but pas très réaliste et pas très net de faire les beaux-arts ; je crois qu’en fait, c’était ça que je désirais le plus, même si je ne m’en rendais pas vraiment compte. Ce que je veux dire, c’est que le prix minimum d’un jeune quarterhorse tout juste débourré était précisément de deux cents dollars, et un cow-boy avec son propre cheval pouvait en gagner cent cinquante par mois, autrement dit je tenais là l’occasion de me lancer dans une carrière. Même mon patron savait à quel point je tenais à cette jument, il espérait que je l’achèterais et que je resterais. Les jeunes gens aptes au métier de cow-boy sont plutôt rares. C’est un boulot très dur et très pénible, tous les jours sur la brèche, on crève de chaud en été, on crève de froid en hiver… Et pourtant, il n’y a rien de plus authentique, c’est quelque chose qu’on peut toucher du doigt. C’était donc vraiment tentant de rester là-bas éternellement, ouais, c’est sûr.
— Tu aurais dû rester », ai-je dit, prononçant ainsi un jugement.
À ces mots, Jack se tourna sur sa selle et me regarda droit dans les yeux, avec le soleil qui décrivait un halo derrière sa tête. « Tu sais, si j’étais resté là-bas, tu ne serais pas ici, dit-il les cheveux tout embrasés, le regard brillant. Alors, peut-être que j’ai fait le bon choix, finalement. Encore qu’à l’époque, ce n’est pas l’impression que j’ai eue. Je me rappelle des adieux à Babe, mes bras autour de son cou, j’ai chialé comme un môme. Elle m’a marché sur le pied, cette came… Remarque, ça traduisait bien la relation de haine et d’amour qu’il y avait entre nous. Alors bon, j’ai essuyé mes larmes avec mon bandana, j’ai raccroché mes chaparrals en forme d’ailes de chauve-souris à un clou dans l’écurie et je me suis fait accompagner par le contremaître du ranch voisin à Lincoln, où je me suis retrouvé au beau milieu d’une gare vide pleine d’échos avec en main un aller simple pour Seattle. J’avais seize ans et toutes mes possessions tenaient dans un sac de toile. »
C’est tout, figez l’image. J’ai oublié le reste, ça s’arrête là, sur cette image de Jack qui se retourne sur sa selle, du soleil qui m’aveugle pendant qu’il tourne la tête. Ce qui est assez curieux, c’est que tout ça a dû arriver après l’épisode de la baleine et de la bulla, et du pillage de la mine d’or, ça a dû arriver un peu plus tard cet été-là, et pourtant je m’en souviens clairement. Seize ans et toutes ses possessions dans un sac de toile… Vingt-neuf ans et tout ce dont moi j’ai besoin, dans une valise… Vachement moins romantique, pas vrai ? Me demande si je raconterais un jour cette histoire à mes gosses… Me demande si j’en aurais, des gosses… À ce rythme-là, c’est mal barré.
Idée qui me rappelle le méchant bide d’hier avec Kelly. Bon sang. Si je continue à ce train-là, je dirais que mes chances de me reproduire sont carrément risibles.
Quel gâchis.
Bientôt, Eagle Mountain se dresse devant moi, se soulevant doucement hors de terre comme une énorme bâche. La route s’en éloigne alors qu’il reste encore un petit kilomètre à parcourir, mais c’est là que je vois l’écriteau “Monument de Guerre” que Lucille m’a dit de surveiller. Je quitte la route pour prendre un chemin de terre, après quoi, ma progression se fait plus lentement. La Honda n’est vraiment pas prévue pour ce genre de terrain, aussi pour ne pas démolir sa suspension, je dois louvoyer entre les trous et les bosses, comme le faisaient les gens qui venaient à la ferme (à l’exception notable de Miss Banner).
La piste se met à zigzaguer en gravissant la pente ; tout en négociant les virages, j’ai un aperçu de plus en plus dégagé d’Atomville et au-delà. La ville, oblongue, miroite dans le désert, les champs et les parcs irrigués qui l’entourent lui donnent un air d’oasis, on dirait aussi une énorme broche de verre et d’émeraude. Par contraste, les Zones paraissent plus vagues, elles forment un vide qui se reconnaît surtout à l’absence de route, de bâtiments, de champs cultivés. Toutefois, en prenant de la hauteur, je reconnais quelques éléments : le dôme panthéonien du SURGEX ; les cheminées des Réacteurs-B, C, D et F, là-bas où la Chiawana décrit un énorme Ω dans la terre épuisée ; et la forme allongée des vieilles usines de décantation chimique qui, selon Cathy, furent en leur temps les plus gros bâtiments du monde.
Le jour de mon arrivée, j’ai découvert (grâce à un autre dépliant de Lucille) que cette région abritait un autre point commun assez insolite entre Jack et moi. J’en ai cherché les traces pendant le trajet depuis le SURGEX mais je n’ai rien vu ; ce n’est que maintenant qu’elles apparaissent avec clarté. Vous voyez les ondulations du sol dans le désert, comme elles sont parallèles ? On dirait des rayures géantes… Elles sont dues au fait qu’il y avait un grand lac à l’époque glaciaire, le lac Missoula, au nord d’ici, qui faisait la moitié de ce qui est aujourd’hui l’Alberta. Ce lac était fermé au sud par un mur de glace de trois kilomètres de haut, et quand la planète s’est réchauffée, le mur a fondu et s’est écroulé, ce qui a provoqué une monstrueuse inondation de toute la région ; des milliards de mètres cubes d’eau se sont précipités, entraînant des masses rocheuses de plusieurs centaines de tonnes chacune, qui ont défoncé le soubassement basaltique, en le rayant comme de gigantesques fourchettes.
Quand la température retomba, le mur de glace se reforma, le lac se remplit de nouveau ; et tout le cycle était prêt à recommencer indéfiniment… Ce relief en est le résultat, on appelle ça un sol à croûte chenalisée ; en gros, c’est le genre de relief qu’on trouve au fond de n’importe quel lit fluvial, sauf que là, c’est agrandi mille fois. Il n’y en a que quelques exemples dans tout le système solaire. L’un d’eux s’étend sous mes yeux ; un autre (le plus énorme) se trouve sur Mars, à la sortie des canaux de la Lunae Planum, dans la partie nord de la Valles Marineris. Et le troisième est un endroit qui s’appelle Newtondale, à quelques kilomètres au sud-ouest de Featherbrooks ; un endroit où je suis souvent allé faire de la randonnée. Curieux, hein ? Le père et le fils, se baladant chacun sur ce que la Terre présente de plus ressemblant à un relief martien. L’hérédité ou une coïncidence ? Appelez ce numéro pour voter (l’appel vous sera facturé 50 cents la minute).
Et donc je m’interroge à ce propos, et puis à d’autres, je m’interroge sur Babe, sur Jack et ses esquisses d’un crâne de cheval, est-ce que tout ça ne se rejoint pas quelque part, est-ce que ce n’est pas l’essence même de cette mystérieuse sculpture de granit dont personne ne sait rien, quand tout à coup, je déboule sur le sommet plat d’Eagle Mountain, ayant négocié sans le savoir le dernier tronçon de piste. Et les voilà soudain devant moi, dressées à la vue de tous. Bon Dieu. Elles existent pour de vrai.
Après avoir arrêté la voiture, je déambule autour du monument, trop inquiet à l’idée que quelqu’un m’attende en embuscade pour oser m’approcher des pierres. Encore que ce ne soient pas exactement des pierres ; même à distance, je vois bien que tout ça a été coulé dans du béton, il y en a pour des tonnes, du béton moulé avec des espèces de ridules à la surface pour conférer un petit air d’authenticité “lithique”. Stonehenge. C’était cassé, ils l’ont refait… en Amérique, évidemment. Stonehenge, et un pick-up blanc.
Bon. Il est là, donc. Qui que ce soit.
— Il y a quelqu’un ? » je crie. Comme il n’y a pas un souffle de vent, ma voix porte loin. Pendant un moment, tout reste silencieux ; la seule réponse que j’obtiens, ce sont les stridulations des cigales qui se planquent dans les touffes d’herbe sèche. Et puis le voilà qui surgit de derrière un bloc de fausse chalcolite, bien encadré sur un fond de ciel bleu délimité par les pierres levées ; comme s’il avait longuement répété son geste.
— C’est vous, dis-je, qui m’avez laissé le mot ?
— C’est bien moi.
— Et qui m’avez envoyé les cendres. » Ça, ce n’est pas une question.
Il ôte sa casquette rouge et passe ses doigts écartés dans le tapis emmêlé de ses cheveux couleur de glace. « Comment le savez-vous ?
— L’écriture ; c’est la même sur le mot et sur la boîte de café. »
Il sourit. « Bien joué. » Ses yeux font penser à deux pièces d’argent posées en équilibre sur des boules de billard toutes craquelées. Il me tend soudain la main, même si je suis à cinq mètres de lui. « Nick Lemery, dit-il. À votre service.
— Ah ouais ? Vous me devez un boulot. »
C’est très bizarre. Depuis presque un mois, je rêve de ce moment, je m’imagine que ce sera une épreuve de force, qu’il va falloir se battre, peut-être. Mais maintenant que j’y suis, je ne me sens pas du tout combatif. J’ai l’impression que c’est en partie à cause de Lemery lui-même. Il n’est pas comme Cox ou Belin, du genre coriace, ni à l’instar de Jack tel que je me souviens de lui, c’est-à-dire fou, mais animé d’une puissante folie. En le voyant là, debout sous sa casquette Massey-Ferguson tachée de cambouis, ses pantalons rentrés dans ses bottes en caoutchouc, toutes les images de Gandalf auxquelles je l’avais associé s’évanouissent d’un coup. Il n’a pas du tout l’air puissant. Il a plutôt l’air… sans défense, pour ainsi dire.
Ce n’est pas une raison pour que je lui fasse confiance.
— À quoi ça rime, les balivernes du style “Venez seul, n’en parlez à personne” ? » demandé-je, pas du tout décidé à réduire mes cinq mètres d’avance au cas où il faudrait soudain que je me mette à courir. « C’est quoi, ces conneries ? Pourquoi vous ont-ils foutu dehors, à la Feste ? Qui êtes-vous ? Cet enfoiré d’Unabomber ?
— Je suis fermier, dit-il. Et aussi un bon ami de votre père.
— C’est lui qui vous a dit de me contacter ? »
Pas de réponse.
— C’est lui qui vous a dit de me suivre ? »
Silence.
— Et l’incendie ? C’était un accident ? »
Haussement d’épaules.
— Oh, et puis merde… »
Je passe à côté de Lemery pour pénétrer dans le cromlech et je vais m’asseoir en m’adossant à l’autel. Il ne me flanque plus du tout la trouille. Quelqu’un d’aussi agaçant n’a aucune chance de représenter un quelconque danger. Sauf s’il essaie de m’horripiler à mort, évidemment.
Il me suit, gagne le centre du cercle et s’accroupit devant moi. « Vous êtes vraiment comme votre père, vous savez. Je ne pensais pas que vous le seriez, mais si. Vous avez la même impatience que lui. »
Je ne réponds pas puisque ça ne mérite aucune réponse à mes yeux. Ce qui a l’air de réjouir Lemery ; il s’octroie une bouffée de joie qui vient gonfler les traits de son visage comme une injection de Botox, ce qui chasse un peu les rides de son angoisse.
— Savez-vous ce qu’on a découvert récemment à Stonehenge ? Je parle du vrai, en Angleterre, me demande-t-il.
— Non, mais j’ai comme qui dirait l’impression que vous allez me l’apprendre.
— Un alchimiste. Ils l’ont appelé l’Archer d’Amesbury, vu qu’il a été enterré avec quinze flèches et un grand arc.
— Ah oui ?
— Eh oui. Il a été enterré sous un tumulus, juste à côté d’une allée processionnaire, avec trois glaives de cuivre, cinq gobelets, son arc et des bijoux en or qu’il avait portés dans sa chevelure tressée ; de l’or qu’il avait probablement fondu lui-même. D’après le motif des isotopes contenus dans ses dents, on a déterminé qu’il venait d’Europe centrale, peut-être de Suisse ou de l’ancienne région minière de Bohême. Mais il a voyagé vers l’ouest et s’est finalement retrouvé dans la plaine de Salisbury, où sa connaissance des métaux lui a conféré un pouvoir certain. Savoir comment transformer des morceaux de roche en métal pur et acéré ? Pour l’époque, c’était de la magie. Qui sait ? C’est peut-être lui qui a eu le premier l’idée d’aller chercher des chalcolites au pays de Galles. Il est mort il y a quatre mille cinq cents ans, alors les dates correspondent. »
Je regarde de nouveau les ongles rognés et incarnés de Lemery, les cals de ses mains, sa chemise déchirée et fatiguée et, esquissée dans ses pupilles mornes, la logique à deux dimensions du fermier. « Qu’essayez-vous de me dire exactement ?
— À votre avis, l’alchimie, ça parle de quoi ? »
Je m’affaisse encore un peu contre l’autel, résigné à subir une nouvelle dose de délire à la mode de Jack. Putain, ça me fout le bourdon. C’est exactement ce que je m’étais dit, dans la cuisine de Cox : que tout ce qui m’attendait au terme de cette quête inepte entre toutes, ça ne serait rien d’autre qu’un bon gros tas de fadaises. « Écoutez, on m’a déjà tout raconté. Le pain, la bière, la purification de l’âme et la transformation de la matière. Et ça ne veut strictement rien dire.
— C’est parce que vous ne tenez compte que des symptômes et des effets secondaires. C’est comme si je vous demandais : à quoi sert une ferme ? et que vous me répondiez : à conduire des tracteurs. Vous seriez à côté de la plaque. » Pour la première fois, Lemery se livre au rituel du coup-d’œil-alentour-pour-voir-si-personne-ne-nous-observe. Je l’attendais depuis un moment déjà, mais c’est le premier qu’il exécute vraiment. Il me fait signe de me rapprocher, se penche en avant, me prenant ainsi au piège de son haleine-guillotine : avec son châssis de houblon, son éclairage au maïs sucré et son couperet de bactéries en décomposition, la machine me coupe bien proprement le cou. « Ce dont je parle, dit-il en grinçant, c’est d’utopie. Comment réaliser la société idéale, la cité idéale. » Il se recule un peu, baissant les paupières à demi comme s’il espérait que je lui baise les mains pour le remercier de m’offrir son savoir.
— Oh, allez vous faire voir.
— Vous ne comprenez pas ? dit-il.
— Mais qu’est-ce qu’il y a à comprendre ?
— Ceci », dit-il. Du bout de l’index, il trace le circulus quadratus dans le gravier fin. « Vous reconnaissez ce que c’est ?
— Évidemment ; c’est sur la boîte de café, vous le savez foutrement bien. En fait, il y en a même partout où je pose les yeux. C’est le symbole alchimique de la structure de la matière. Les cinq éléments. On m’a expliqué tout ça. »
Lemery fait un sourire, du genre énigmatique. « C’est une interprétation possible. Mais il en existe une autre, tout aussi valable. Ce symbole, voyez-vous, peut aussi être interprété comme celui d’une forteresse d’or. La cité idéale. La Nouvelle Jérusalem. Après tout, le cinquième élément, est-ce que ce n’est pas une brique même de la Cité divine ? Est-ce que ce n’est pas censé être la pierre philosophale ?
— Allez savoir.
— Écoutez », dit-il en effaçant ce qu’il a dessiné puis en égalisant les gravillons pour remettre son ardoise improvisée à zéro. « C’est très simple… »
On n’est pas sortis de l’auberge.
— Dans l’ancien temps, avant Babylone et la cité d’Ur, il n’y avait que des villages clairsemés qui décrivaient un vague réseau de négoce, les territoires faisaient un patchwork au fond des plaines. Dans ces villages, tout le monde adorait la bonne vieille Terre-Mère ainsi qu’une tripotée de dieux liés au climat et aux animaux, mais aussi la Lune évidemment, qui était la plus importante divinité de toutes parce que c’était sa lumière qui permettait de chasser. C’est ainsi que tout était organisé, par ces dieux-là. Les chefs et les chamans endossaient tour à tour la personnalité d’un dieu, le dieu de la pluie par exemple, ou le dieu-cochon ou le dieu-léopard… celui qui était le plus propice à la survie de la tribu. Et puis quelqu’un a eu une idée : et s’il n’y avait qu’un seul dieu, et que ce soit le soleil ? Non, parce qu’avec tous ces dieux indigènes, là, il n’y avait pas moyen de s’organiser, on n’arrivait jamais à rien ; c’était beaucoup trop compliqué, on n’arrivait jamais à satisfaire tout le monde, vous passiez tout votre temps à apaiser l’un ou l’autre. Alors que s’il n’y avait qu’un seul dieu pour gouverner les autres et si un seul chef le représentait, un roi-solaire disons, qui lui parlait directement et incarnait son pouvoir sur Terre, alors ça, ça vous permettait d’exercer un pouvoir sur les dieux, sur les gens, les bêtes, le climat. Sur tout et sur tous.
— Un anneau pour les gouverner tous… » dis-je tout en pensant que j’ai nettement préféré la version de Jack dans l’interview de Cox, celle qui dit que le dieu-soleil est passé à l’avant-scène à cause du bouleversement climatique ; je la trouve bien meilleure que cette minable théorie du complot.
— C’est tout à fait ça, dit Lemery.
— J’ai dit ça pour plaisanter.
— Il ne faut pas plaisanter avec ça.
— Désolé. »
Lemery renifle un coup, s’accroupit de nouveau et, après avoir attendu un moment où il me laisse marronner pour savoir s’il va continuer à se prendre la tête pour mes beaux yeux, il dessine un autre cercle dans le gravier. « Le symbole que le soleil s’est choisi, ce n’était pas une plume d’aigle ni une peau de léopard ni une tiare de maïs, mais un cercle, bien évidemment. Ce fut la première idée abstraite. Une représentation du soleil en soi, ainsi qu’une suggestion de l’unité et de l’idéal de perfection ; après tout, le soleil est la chose la plus parfaite, la plus intègre, la plus immuable qui vienne à l’esprit de tout un chacun. Et même, il est tellement parfait qu’on ne peut pas le regarder en face. Mais ce n’est pas tout. C’est aussi le symbole de quelque chose d’autre.
— Un trou ? dis-je, mais à l’instar de Cathy, pour ne pas dire de tout le monde dans cette ville d’agités du bocal, Lemery est équipé d’un pontage à sarcasmes.
— Une protection. Une enceinte. Une barricade. Si vous devez construire un mur de défense, le cercle est-la forme la plus simple, la plus facile parce que c’est celle qui nécessite le moins de matériau, c’est la plus facile à défendre parce qu’elle n’a pas d’angle mort où l’ennemi pourrait se dissimuler. Donc : deux cercles, le roi-solaire et la fondation. Tôt ou tard, ces deux concepts se rejoignent. Alors, qu’est-ce que vous obtenez ? Si vous examinez les vestiges de toutes les cités archaïques de l’histoire humaine, vous verrez qu’elles partagent trois éléments structurels. » Du bout de son index crasseux, Lemery trace un trait à l’intérieur de l’anneau. « Elles ont un palais où réside le roi-solaire. » Il trace un deuxième trait, perpendiculaire au premier. « Elles ont un temple où nichent les prêtres. Ce sont eux, les cerveaux de l’opération, ils prédisent les saisons, les éclipses, les trucs de ce genre, ils disposent de tout un savoir sacré qui leur permet de montrer qu’ils sont en contact avec le grand dieu-soleil… et qu’ils peuvent contrôler les actes du roi-solaire, lequel, la plupart du temps n’est d’ailleurs qu’un homme de paille. » Il trace alors un troisième trait, qui vient faire le troisième côté d’un carré. « Enfin, il y a un grenier à blé, où ils tiennent en réserve la nourriture qu’ils perçoivent en guise d’impôts, et dont ils tirent le vrai pouvoir, celui de nourrir les gens quand ils sont affamés. Ces trois choses, plus le mur d’enceinte, forment une citadelle. Semez quelques maisons autour », ajoute-t-il en traçant un second cercle un peu plus large autour du premier, « et hop : une cité. C’est comme ça que tout a commencé. Ça ne vous rappelle rien ? »
Bien obligé de reconnaître que oui. « Stonehenge », dis-je impressionné malgré moi et un peu intrigué aussi, même si je m’efforce de ne pas le laisser paraître. « Mais pourquoi le dessin sur la boîte n’a-t-il que trois côtés, alors que celui du Réacteur d’Atelier et la reproduction sur bois en ont quatre ?
— Parce que Jack avait commencé à travailler d’après le circulus quadratus et puis il s’est dit que c’était là une version corrompue d’un symbole encore plus ancien, celui qui, si on le traçait à même le sol, devenait de fait une cité. Et toutes les références de l’alchimie à des trinités, au principe ternaire et à la transformation de l’âme, c’est aussi de ça que ça parle. Parce que ce symbole a effectivement été le sortilège qui a transformé les gens, qui les a fait passer du statut de villageois à celui de sujets. C’était un sortilège puissant, il s’est propagé comme un virus, et il a changé une société clairsemée de nomades, d’agriculteurs de subsistance et de chasseurs-cueilleurs en ce que nous appelons aujourd’hui une civilisation.
— Mais c’est quoi, le rapport ? Qu’est-ce que ça a à voir avec la présence de Jack à Atomville.
— Avez-vous écouté ce que je viens de vous dire ? Votre père était un magicien ; il est venu ici pour lancer un sort.
— Mon père, c’était un romantico-dépressif qui a foutu sa vie en l’air et qui s’est suicidé parce qu’il ne pouvait plus supporter de vivre à l’idée de ce qu’il avait fait.
— Vous le pensez vraiment ?
— Ça m’en a tout l’air.
— Alors vous n’êtes pas très observateur.
— T’es qui pour me dire ça, espèce de sale ventilé de la tronche ? Est-ce que tu sais seulement de quoi tu parles, là… à me coller aux basques depuis Salt Mountain comme un espion à la noix, à me parler de magie et de sortilèges comme n’importe quel azimuté qui se pique à coups d’Harry Potter, à m’envoyer les restes de mon père sans même avoir la décence de me dire de quoi il s’agit ?
— Je devais être certain que vous viendriez.
— Alors pourquoi vous ne m’avez pas envoyé une putain d’invitation, comme quelqu’un de normal ?
— C’est ce que j’ai fait.
— C’est pas ce que j’appelle normal.
— Jack n’était pas normal.
— Ça, au moins, c’est clair. Les gens normaux ne se baladent pas dans le désert en jetant des sortilèges.
— Ici, oui. »
Je ne considère pas que cette remarque mérite une réponse, aussi je n’en donne pas. Ce qui n’a pas l’air de déranger Lemery outre mesure. Il se lève, fait quelques pas vers une des pierres levées, tend un bras en direction des Zones.
— Regardez cet endroit. Tout ce savoir, toute cette alchimie, c’est ici que ça a fini. Pendant quatre mille ans, tout ça a dérivé un peu n’importe où, ça s’est perdu, mélangé à d’autres choses, aux techniques de brasserie, de cuisine, de métallurgie, au christianisme, au mysticisme et à des tas d’autres merdes, jusqu’à ce que les alchimistes reprennent du poil de la bête, qu’ils arrêtent de respirer les vapeurs du mercure, qu’ils développent la chimie et qu’ils découvrent enfin leur propre trinité : proton, neutron, électron. Vous ne croyez tout de même pas que la première explosion atomique s’est appelée l’Expérience Trinity par hasard ? Ces types savaient parfaitement ce qu’ils faisaient. Leurs bombes et leurs réacteurs ont permis à la puissance du Soleil d’être délivrée à la surface même de la Terre : je vous parle d’une divinité solaire véritable, pas seulement d’une idée abstraite. Les réacteurs, les usines de retraitement, les silos d’ogives… les voilà, les nouveaux palais, les greniers et les temples. C’est ça, le nouvel échelon des rois-solaires et des prêtres. Érigez un périmètre de sécurité tout autour, construisez une ville-dortoir pour les gens qui y travaillent, et vous vous retrouvez avec quoi ? Je vais vous le dire : avec la Nouvelle Jérusalem.
» Saviez-vous que c’est à Atomville qu’ont été pratiqués les premiers découpages de lotissements pavillonnaires ? Eh bien, c’est le cas. Et ça a très bien marché, parce que c’était la maison idéale pour ceux qui voulaient vivre à l’extérieur des murs de la nouvelle citadelle. Pas étonnant que le concept de lotissement se soit répandu à travers toute l’Amérique en même temps que sa puissance nucléaire. C’était le signe visible, pour ceux qui savent regarder, qu’un nouvel État s’instaurait, un État dans l’État. À la fin des années 40, les exigences de l’industrie nucléaire, qui n’est que la face publique de cet État secret, dictaient déjà la politique de ce pays. Et elle a continué de grandir, l’industrie nucléaire, elle a franchi les frontières, jusqu’à ce que dans les années 60, avec la course à l’armement, les centrales énergétiques et la multitude des technologies dérivées, on en arrive à un point où les exigences du secteur atomique dictaient les politiques gouvernementales de la moitié du globe. Avez-vous la plus petite idée de ce qu’elle nous a coûté, cette belle expérience du nucléaire ? Mille milliards de dollars depuis 1945, rien qu’aux États-Unis. C’est un chiffre que vous ne pouvez même pas concevoir. Ce n’est plus un État, c’est un putain d’empire. À lui seul, il maintient à flot une forte proportion des économies majeures du monde, il contrôle des millions d’emplois, il dirige la destinée de milliards de gens, et tout ça parce que le produit qu’elle fabrique est si dangereux et si toxique qu’il lui garantit son existence même en tant qu’institution, à l’industrie nucléaire, et ce pour plusieurs milliers d’années. Pire encore, cet empire n’a de comptes à rendre à personne ; nul ne peut l’atteindre. Sur le plan démocratique, c’est une entité rigoureusement injustifiable. Personne n’a voté pour elle, personne ne peut la débouter. Elle possède la moitié de la presse du pays, et maintenant que la General Electric a acheté NBC et que CBS a été acheté par Westinghouse, elle possède aussi la télévision ; du coup elle ne court plus le moindre risque d’être mise sur la sellette, en tout cas pas de l’intérieur du pays. Vous avez entendu parler du Vrai Gouvernement mondial, Cooper ? De la Société de l’Aube dorée ? Des Illuminati ? De la Fraternité hermétique de la Lumière ?
— Bien sûr, tiens. Je regarde X-Files.
— Les X-Files, je leur pisse à la raie ! jette Lemery en secouant violemment sa tignasse warholienne. J’emmerde ces putains de X-Files ! Les X-Files c’est bon pour les nazes et les ramollis du bulbe. Ce dont je vous parle moi, ce que je suis en train de vous dire, c’est que tout ça est vrai. » Il tend la main, doigts écartés, dans la direction d’où je suis venu. « Vous voyez Atomville, vous voyez les Zones, là-bas ? Vous voyez comme il n’y a rien presque rien, en surface ? Vous voulez savoir pourquoi ? Parce qu’à 90 %, ça se passe sous terre. Vous ne me croyez pas ? J’ai des cartes, j’ai des copies de plans, vous n’arriveriez même pas à en croire vos yeux. Ça fait des années que je les étudie. Oubliez le Tibet ou cette connerie d’Atlantide, c’est ici qu’ils se cachent. C’est ici la Cité du Soleil, la Cité sur la Colline. C’est ça, la Nouvelle Atlantide, mon ami. Atomville. »
Vous savez quoi ? Je m’en tape. C’est pas ça qui va me foutre la trouille, ça ne me flanque même pas l’ombre d’un frisson. Comparé aux “révélations” que Stasie m’a déversées dans le conduit auditif depuis toutes ces années en me racontant comment le monde marche vraiment, eh bien ça, ça n’arrive pas à la cheville. « Ouais… c’est ça mon vieux, dis-je. Et donc, votre cité souterraine, elle est habitée par des hommes-lézards de la sixième dimension, n’est-ce pas ? »
Lemery me lance un regard qui signifie que c’est moi le fou, dans l’histoire. « Quoi ? Mais de quoi parlez-vous, Bon Dieu ? Encore des conneries à la X-Files, c’est ça ? Je suis sérieux, Cooper. Je parle de gens véritables dotés d’un pouvoir véritable. D’un pouvoir que votre père a défié. Tout comme l’alchimiste d’Amesbury il y a quatre mille ans, il est venu de l’est avec des idées nouvelles, expliquant aux gens comment procéder ; comment prendre le temps en considération, et le monde, et l’environnement. Au début, ils l’ont ignoré ; puis quand ils ont compris qu’il avait quelque chose à leur donner, ils ont essayé de l’exploiter. Et quand il leur a montré qu’il détenait un pouvoir bien à lui, celui de faire venir des crayons de combustible depuis l’Europe, tout comme son ancêtre avait fait venir des chalcolites du pays de Galles, alors… alors ils ont eu peur.
— On se calme. Quels crayons de combustible ? »
Lemery cligne des yeux. « Les crayons, quoi. Les assemblages pour la couverture fertile. » Je le regarde, toujours sans expression ; je ne sais absolument pas de quoi il parle. « Vous voulez dire que vous n’êtes pas au courant ? Bill ne vous a rien dit ?
— Dit quoi ?
— Je croyais que vous aviez parlé à Bill Valentine, à la Feste ?
— Qui est Bill Valentine ?
— Merde. » Il regarde ailleurs, rajuste sa tignasse dans sa casquette. « On s’y prend à l’envers.
— Quels crayons de combustible ? Je croyais que Jack travaillait sur une sculpture de granit conçue pour stocker des déchets transmutés ?
— Oui, L’Herme. Il travaillait dessus quand il est arrivé, mais il est passé à autre chose.
— Passé à quoi ?
— Des trucs plus importants. Mais ça ne sert à rien que je vous en parle maintenant. »
Le fermier quitte alors le cercle de pierres et se dirige vers sa camionnette. Je me lève pour le suivre. « Pourquoi ? »
Il ne me répond pas, continue à aller vers son véhicule, y grimpe, démarre.
— Ho ! Attendez ! Vous n’allez pas vous en tirer comme ça. Quels crayons de combustible ? »
Il plonge une main dans sa boîte à gants, y farfouille un moment puis me tend l’objet qu’il y a déniché par sa vitre ouverte. C’est une carte de visite toute cornée et tachée d’huile.
— Voilà. Dr Bill Valentine. C’est son adresse.
— Qui est-ce ?
— Allez le voir.
— Et après ? »
Mais Lemery est déjà parti. Dans un frottement de pneus, son pick-up lâche un pet d’échappement et de poussière, franchit d’un bond le rebord du plateau. Un instant plus tard, ses feux arrière ont disparu derrière la colline et je me retrouve seul, regardant tour à tour la carte et le disque du soleil qui se couche lentement, presque faiblement, tout en me demandant à quoi diable peut bien rimer cette histoire.
— Ah, Cooper ! » me hurle Lucille dans les oreilles à l’instant où je pénètre dans son bureau de réception, à l’hôtel. « Votre amie est là.
— Quel ami ? J’ai pas d’amis.
— Vous en avez au moins une, et elle m’a l’air très bien. Je lui ai dit que vous étiez parti en vadrouille, aussi je me suis dit que vous ne tarderiez pas à rentrer. Elle vous attend près de la piscine. »
La piscine est petite, en forme de haricot et entourée d’une enceinte qui s’avance sur le parking, je crois que je l’ai déjà dit. L’enceinte est une haute palissade de bois, du coup quand on est dans la piscine, on ne sait pas qu’on est sur le parking. Oui enfin, bon.
Je reprends le couloir pour regagner l’entrée, esquivant le chariot de la femme de ménage, tout en essayant de comprendre pourquoi Kelly est revenue. La nuit dernière, il m’a semblé que je lui avais plutôt flanqué une frousse bleue. Peut-être qu’elle est venue tirer un petit coup, par charité ?
Ça me dirait bien, ça.
Mais la personne qui m’attend allongée sur un transat en plastique près de la piscine n’est pas Kelly. La personne qui m’attend n’a pas une peau crémeuse et de blonds cheveux blonds ni de blanches dents blanches ni des lèvres couleur cerise tendrement mordillée, non ; elle a une peau couleur de riche bois bien huilé, un carré de cheveux raides, et elle arbore un air palpitant d’égocentrisme que j’ai souvent essayé d’égaler en vain. La personne allongée sur un transat en plastique et qui feuillette un magazine en sirotant une canette de Fresca est la dernière personne que je m’attendais à voir : la personne qui attend sirote feuillette… c’est Liz.
— Cooper ! Enfin… »
Je ne dis rien. Du moins, pas tout de suite. Je reste à regarder un moment, depuis la porte où je me sens encore à l’abri. Puis je dis :
— Je croyais t’avoir demandé de ne pas venir.
— Tu vois, je suis venue quand même.
— Comprends pas.
— J’ai pris un congé.
— Mais pourquoi ? » Bon, loin de moi l’idée de vouloir jouer au type qui regarde les dents du cheval donné, mais quand même…
— Parce que, lorsque nous avons parlé au téléphone, tu n’avais pas l’air dans ton assiette. Alors je me suis fait du souci.
— Assez pour prendre un avion jusqu’ici et me trouver ? »
Elle acquiesce d’un coup de menton. Elle porte une paire de lunettes de soleil Gucci que je ne lui ai jamais vues ; elle a dû les acheter à l’aéroport. Elles sont très noires et dissimulent complètement ses yeux.
— Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, Cooper, je m’inquiète pour toi ; vraiment. »
Ce qui devrait me rendre heureux, quelque part. Sauf qu’il y a quelque chose qui cloche.
— Alors qu’est-ce qui s’est passé ? Vous avez rompu, avec Doug ? » dis-je pour la mettre à l’épreuve, pour essayer de toucher un nerf.
En plein dans le mille. « Combien de fois devrais-je te répéter qu’il n’est pas mon putain de petit ami ?
— Alors qu’est-ce qu’il est ?
— C’est mon patron ! Écoute-moi bien : je suis venue voir si tu allais bien parce que je me faisais un sang d’encre. Littéralement. Je veux dire que j’en ai fait un ulcère. Mais si tu ne veux pas de ma présence, je peux prendre le premier avion qui retourne au pays. J’ai un billet chez Air Miles, de toute façon ; alors tu vois, ça ne m’aura pas coûté grand-chose, juste un peu de temps et ce qui reste de notre amitié. »
Ce qui ne fait pas lourd, pourrait-elle ajouter. Mais elle ne le fait pas, du coup je culpabilise parce que j’ai essayé de tout foutre en l’air.
— Je suis désolé, parviens-je enfin à dire. Vraiment désolé. Seulement, tout est si… Ce qui se passe ici, c’est salement tordu. » Puis, délaissant la contemplation de la pointe en caoutchouc de mes Converse où mes yeux traînaient depuis un bon moment, je dis : « C’est bon de te revoir.
— Toi aussi, c’est bon de te revoir.
— Tu veux monter dans ma chambre ? Je peux te faire du café. Il y a une cafetière.
— Tu ne bois pas de café, dit-elle.
— Ouais bon, il y a des choses qui changent. »
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