Électrons libres

James Flint · Chapitre 15 sur 25

Pages du PDF

Électrons libres

Aurum foliatum

 

OceanofPDF.com

Atomville

 

L’arrivée à Atomville offre comme un petit air de retour aux sources. L’énergie se rapproche : on la sent, on entend un grondement presque imperceptible qui vibre sous le décor bien silencieux, dans les rues recuites de soleil. Ici se trouvent les racines de Featherbrooks, c’est le modèle platonicien, le distillât et l’essence de l’imperium nucléaire. Me voici donc au milieu du désert, à des centaines de kilomètres de tout, avec rien d’autre à voir que des buissons d’armoise à trois heures de route dans toutes les directions, et qu’est-ce que je trouve ? Une banlieue utopique, une oasis irriguée faite de maisons à bardeaux avec tout le tralala, barrières à piquets, pelouses bien rases, le tout disposé bien soigneusement autour d’un réseau de succursales, de supermarchés, d’hypermarchés, de fast-foods franchisés, de centres médicaux en rangs d’oignons rutilants, et surtout un tas de banques.

Cette ville est un rêve de perfection réalisé. Les trottoirs (vastes et sans taches, désinfectés par le soleil) sont trop propres pour qu’on ose marcher dessus. Ils longent de larges routes couleur chocolat, de délicieuses chaussées goudronnées qui restent intactes malgré le passage des berlines rupines et des 4x4 à peine sortis d’usine qui roulent dessus en silence, transportant sereinement leurs passagers d’un environnement sous air conditionné à un autre, les protégeant ainsi contre l’impitoyable soleil radieux.

Ça ne fait que commencer.

Regardez plutôt. Le motel où je m’installe est encore un de ces machins préfabriqués à un étage, comme celui de Jackass Flats. Il est situé au milieu de l’avenue commerçante qui traverse la ville dans le sens nord-sud. Le hall est décoré dans le style hawaïen et il y a une piscine en forme de haricot sur le parking. Le motel s’appelle “Tomsk-43”, d’après l’une de ces villes militaires secrètes qu’ils avaient derrière le Rideau de Fer à une époque ; j’ai bien l’impression que c’est là un exemple typique de l’humour local. Ce qui est encore plus bizarre, c’est que sur le comptoir de la réception, il y a un petit aquarium avec un unique poisson rouge dedans, qui tournicote. Il a deux billes vaporeuses à la place des yeux ; j’imagine qu’il est aveugle. Ce qui fait une drôle de coïncidence.

À droite en sortant du Tomsk-43, il y a le solarium et salon de massage “Irradiation massive” où je jette un coup d’œil en prétextant prendre un rendez-vous, après quoi je passe la Honda au lavage “Atomic Body Shop”.

 

Puis je bois un café à “l’Electron Express”, je fais un tour à la “Quincaillerie de la demi-vie” pour acheter un adaptateur 110/220 volts, j’envisage de boire un coup à la “Taverne du dépôt de déchets nucléaires”, je lèche la vitrine pleine de canapés italiens du magasin de meubles “Fission” (“Tout ce qu’il faut pour vos meubles”), enfin je regarde attentivement le matériel de maison exposé dans la vitrine de “Chez Mary La Fusionnée, Brocante”.

Après quoi, en passant par le stade du lycée (dont l’équipe a été baptisée les Bombardiers et dont le symbole est un champignon atomique), je vais à

la bibliothèque Edward Teller{4} où je prends une carte de la région et où je passe quelques minutes à contempler une énorme fresque sur le mur ouest du bâtiment qui représente une escadre de B52.

 

N’allez pas croire que la religion va à l’encontre de cet évangélisme atomique. L’église qui se dresse à l’angle des avenues Proton et Argon, un peu à l’ouest du centre commercial du centre-ville (lequel remonte aux années 50 et dont le panneau d’entrée est surmonté de la maquette en acier d’un atome d’hélium) est visiblement un endroit fort couru ; même en pleine semaine comme aujourd’hui, son parking est farci de LeSabre bleutées et de coupés Cadillac à deux tons. Quant à ses fenêtres, elles sont disposées selon la suite géométrique de Balmer, ces lignes spectrales noires que l’on obtient en consumant un échantillon de n’importe quoi de pur et en réfractant la lumière diffusée par la flamme à travers un prisme ; de plus, accrochée à un mur extérieur, il y a une espèce d’œuvre d’art qui dépeint abstraitement un homme, une femme et un enfant qui flottent comme des anges en regardant vers le haut, autour d’une trinité d’atomes.

 

Je sens que je vais me plaire ici.

 

J’ai passé l’après-midi à faire une visite guidée en bateau sur la rivière. D’après Lucille, la réceptionniste du Tomsk-43, c’est la meilleure manière de voir les Zones ; c’est comme ça qu’on appelle le vaste bout de désert au nord d’Atomville, là où se déroulent la production et le traitement du plutonium. D’après ce qu’elle m’a dit, dans les années 70, les gardes-côtes US et le ministère de l’Énergie se sont disputé les droits d’accès aux berges de la rivière Chiawana, qui traverse le site nucléaire, et la dispute a dégénéré. Les deux parties ont haussé le ton jusqu’à ce que l’affaire soit portée devant la Cour suprême, qui a statué en faveur des gardes-côtes. Ces derniers, pour faire bisquer le ministère de l’Énergie, ont déclaré les berges accessibles au public, et c’est pourquoi n’importe qui peut s’y balader à volonté, longer les rives à pied ou faire un petit tour en bateau, en jet-ski ou en canoë, le tout au beau milieu de l’un des sites les plus sensibles du monde. Vous pouvez même faire du camping sur les berges, du moment que vous ne dépassez pas la ligne des hautes eaux. Parce que si vous la franchissez ne serait-ce que d’un pas, il y a des chances pour qu’on vous abatte sans sommation.

La visite commence dans une petite marina, tout au sud de la ville, juste après un grand hôtel Marriott baptisé le “Chiawana Inn”. Au total, on est huit à bord : ma pomme ; le guide qui ressemble à Donny Osmond, mais s’appelle Graham et qui fait ce boulot en plus de ses études de zoologie ; Gene et Ruby, un couple de retraités photocopiés l’un sur l’autre ; ainsi

qu’un Promise Keeper{5} avec sa petite famille (épouse, deux enfants). Je sais qu’il fait partie des Promise Keepers, non parce qu’il a une moustache en forme de grosse chenille qui tressaute quand il parle comme si elle voulait se tirer (encore que ce soit un indice suffisamment probant), mais parce qu’il porte une casquette arborant les mots “Promise Keepers : nous grimpons en flèche vers Jésus”. Quand je lui demande où il se l’est procurée, il me répond au King Dome de Seattle, où il a prononcé ses vœux.

— Et qu’est-ce qui vous amène à Atomville ? demandé-je.

— Nous y emménageons », me répond fièrement le PK, tout en écrasant sa femme maigroulette contre lui. Elle a l’air très fragile, avec sa peau d’ivoire et son sourire fluet. Il y a des chances qu’avant de devenir un PK, il la battait ; du coup, elle a toujours l’air d’avoir peur de lui. « Nous allons déménager ici et ouvrir une école chrétienne. N’est-ce pas, chérie ?

— Huï, répond sa femme en s’efforçant d’avoir l’air emballé, sans y réussir. Nous avons longtemps cherché le bon endroit, ajoute-t-elle en couinant.

— Et c’est ici que nous avons trouvé. Nous n’avons commencé à chercher une propriété qu’aujourd’hui.

— Ah oui ? » dis-je. Mais je laisse vite tomber le sujet. Je préfère me concentrer sur le bateau, une chaloupe verte et élancée, du genre propulsé par jets d’eau. Elle s’éloigne lentement de la berge, mais comme la rivière est large, une fois à l’aise, Graham met les gaz et on fonce sur l’eau, fendant sa surface en effrayant des compagnies de canards et d’oies sauvages.

Je m’éloigne des adultes pour gagner la proue où se trouvent les gosses du PK. Une fille et un garçon, de douze ou treize ans, appuyés au bastingage, visages baignés de soleil, cheveux au vent, comme Kate Winslet et Leonardo DiCaprio dans Titanic. Je m’insère entre eux et prends la même pose. L’hôtel est déjà loin derrière nous et nous approchons de ce que ma carte appelle le parc Rutherford, un ruban de pelouse arborée, de quatre ou cinq cents mètres, où se déroule visiblement quelque chose d’important,

puisqu’il y a des tentes dressées et des banderoles suspendues ; quand je jette un coup d’œil vers Graham, il est en train de montrer cette direction tout en hurlant à Gene et Ruby que ce sont les préparatifs de la fête de demain.

 

Sur la rive droite, pratiquement en face du parc, une petite cascade sourd d’un canal d’irrigation en béton à section carrée ; un peu plus au nord dans la plaine alluviale, séparées par des haies de peupliers, s’étendent des cerisaies, copieusement arrosées par des asperseurs géants, chaque courbe aquatique projetant son propre arc-en-ciel comme un petit hologramme.

Tout cela est bientôt derrière nous. Il fait un temps magnifique. La couverture nuageuse d’hier a été dispersée par le soleil, le ciel est bleu et sans nuage, aussi pur qu’un écran d’ordinateur. Je ferme les yeux et me laisse emporter par la sensation de vitesse, presque de vol. Mon corps est tout léger, ma chemise flotte au vent, les taches de sueur autour de mes poignées d’amour s’évaporent, dissipant du même coup ma nervosité à la perspective d’aller voir la maison de Jack à Atomville. Bien vite, je ne pense plus à rien d’autre qu’aux mouvements du bateau, à la brise sur mon visage. Tiens, je me rends compte que je m’améliore en détachement des choses de ce monde. Je crois bien que c’est une habitude que je vais m’empresser de cultiver.

Je garde les yeux fermés jusqu’à extinction du moteur, après laquelle la coque rebondit sur l’eau une fois, deux fois, trois fois, quatre fois puis s’immobilise. Je jette un coup d’œil ; la rivière est moins large à cet endroit, peut-être soixante-dix, quatre-vingts mètres, avec des bancs de caillasses qui s’étendent vers le milieu avant de devenir des îlots. L’eau turquoise tremblote entre des mini-falaises très friables de trois mètres de haut. Nous regardant de travers depuis le sommet de l’une d’elles se trouve un spatioport tout droit sorti de Dan Dare, la BD des années 50. Disons que c’est à ça que me font penser ces bâtiments blancs et argentés.

 

Une bordée de friture s’échappe soudain du haut-parleur de bord ; la voix de Graham résonne puissamment à la surface de la Chiawana. « Bien… Bonjour à tous », dit-il. À la poupe, il parle dans son gros micro ; la double image de notre groupe se reflète dans les verres fumés de ses lunettes Randolph Aviators, comme si c’étaient deux petites télés jumelées. « Au nom des Visites guidées de la rivière Chiawana, je vous souhaite la bienvenue à bord pour cette visite de la faune fluviale et de l’histoire nucléaire des Zones d’Atomville. »

La réalité est de retour. Graham nous explique que nous avons sous les yeux la Zone 3, la plus ancienne installation sur la base, utilisée principalement aujourd’hui dans le cadre de la recherche scientifique, qui, pour l’essentiel, n’est pas à vocation militaire. Nous nous esbaudissons un moment, pendant qu’il nous montre une à une les diverses parties, après quoi il remet les gaz ; nous remontons le courant en esquivant quelques îlots longilignes et plats que les tribus locales considèrent comme sacrés.

Après une pause destinée à contempler la faune (un aigle perché sur un poteau, un porc-épic qui roupille dans un arbre), nous contournons la rive pour voir au loin deux bâtiments identiques côte à côte.

 

— Voici le Réacteur-D, dit Graham. Quand sa construction a été achevée, on s’est aperçu qu’une fissure était apparue au niveau du cœur ; il a donc fallu le démanteler et tout reconstruire, à côté. Non loin d’ici, nous verrons le Réacteur-C, ensuite le Réacteur-B. Le Réacteur-B fut le premier à être construit ici, et même le premier à être jamais construit, si l’on excepte la pile de Chicago.

— Dans ce cas, pourquoi on ne l’a pas appelé le Réacteur-A ? »

Graham a un petit sourire en coin, comme s’il savait que quelqu’un n’allait pas manquer de poser cette question. « On l’a appelé ainsi au cas où les espions nazis auraient découvert la chose ; Hitler en aurait conclu qu’il existait un Réacteur-A… Celui-ci aurait dû être démantelé, et le site enterré après usage, mais un bon nombre d’admirateurs du passé – y compris des gens qui ont effectivement travaillé à sa construction – estimaient qu’il fallait simplement le décontaminer pour le préserver en tant que monument national.

— C’est exactement ce qu’il est, dit le Promise Keeper. Ce bâtiment a changé le cours de l’histoire de l’humanité. On ne peut pas le détruire comme ça.

— Ça ressemble à une espèce d’église, vous ne trouvez pas ? » dit son épouse.

Je me tourne vers elle, m’attendant à la voir en pleine extase contemplative dudit bâtiment, mais pas du tout, ses yeux sont fixés sur le vide et elle tient ses bras fermement croisés ; pourtant il ne fait pas froid.

 

Graham nous ramène à la marina vers 17 heures et, bien que je subisse les affres d’un moment de panique impromptue lorsque le PK, dans un accès de ferveur évangélique pseudo-amicale, me demande mon adresse e-mail (requête que je parviens à esquiver en prétextant une panne de mon serveur, mensonge gros comme une maison), l’effet général du petit voyage fluvial est de me mettre dans la bonne humeur nécessaire ; je cesse donc de retarder l’échéance et me décide enfin à aller jeter un coup d’œil à l’adresse que Liz m’a donnée.

Tout en consultant la carte que j’ai prise à la bibliothèque, je roule vers l’ouest à travers un quartier bourré d’entrepôts, de supermarchés et de magasins d’usine, lequel se fond rapidement en un réseau de lotissements tout droit sortis des Années Coup de Cœur. Les rues sont calmes et très ombragées, protégées de l’impitoyable soleil par des haies de noisetiers pétants de santé et de sycomores sous les rameaux desquels toutes ces maisons compactes aux couleurs pastel se dressent, entourées de pelouses bien soignées et de jardinets bichonnés. S’il n’y avait pas au loin cette crête aride que ma carte désigne sous le nom d’Eagle Mountain et que j’aperçois par intermittence entre les arbres et les auvents de bois, j’aurais du mal à croire que je me trouve au milieu d’un désert de cent cinquante kilomètres de large, encore plus en voyant les nombreux hors-bord hors de prix gentiment posés sur leurs remorques dans les allées des garages, lesquels donnent à cet endroit un petit air de marina qui attend sagement la marée haute. L’impression de calme est renforcée par le sifflement des asperseurs et l’écho lointain des cris d’enfants en train de faire du vélo quelque part dans la rue, invisibles,

tous ces signes de vie paraissant presque artificiels, comme si le quartier n’était qu’une façade élaborée et semi-organique qui masque les rouages d’une énorme et inconcevable machinerie. Du moins, on a cette impression jusqu’à ce qu’on arrive au 324, avenue Neutron, l’adresse de Jack.

 

Je sais que Jack a vécu ici avant même que la Honda ne s’immobilise. Alors que toutes les maisons alentour sont peintes de délicates nuances bleu nacré, pêche ou citron, celle-ci est vieux cuir. Les vitres aux fenêtres sont fêlées, crasseuses, consolidées par du ruban adhésif, leurs boiseries toutes rongées ; le jardin est à l’état sauvage ; un grillage métallique d’un mètre de haut remplace l’habituelle barrière de piquets blancs. Cette maison est un désastre, c’est la brebis galeuse de la rue. Le moindre détail me rappelle mon enfance. Que ça vous plaise ou non, je me sens chez moi.

Le crépuscule tombant rapidement, je me dirige vers la porte d’entrée et j’appuie sur la sonnette. Rien ne se passe (étonnant, non ?), donc je frappe. J’attends, écrabouillé un gros moustique qui s’était posé sur ma chemise, je refrappe. Quand je lève la main pour frapper une dernière fois avant de partir, la porte s’ouvre en grand et une femme me tend avec précipitation deux gobelets à couvercle, remplis d’un liquide qui, j’en ai bien peur, m’a tout l’air d’être de l’urine.

— Les voilà ! lâche-t-elle. Je suis désolée, nous avons oublié de les sortir ce matin. Nous ne sommes pas encore habitués aux coutumes locales ! » Son ventre fort proéminent la précède, ses larges cuisses tremblotent dans un survêtement kaki. Elle porte une chemise de bûcheron ouverte sur son nombril qui jaillit d’entre les pans malmenés d’une veste bleue. Le détail qui me fait fondre, c’est la paire de pantoufles Minnie et Mickey qui lui tient les pieds au chaud.

— Euh… Je ne crois pas que ces choses me soient destinées, dis-je prudemment.

— Non ? » dit-elle en repoussant de sa main libre une mèche rebelle de cheveux fauves et frisottés qui lui barrait le visage. Ses ongles sont rognés et noirs de crasse, ses avant-bras tout maculés de peinture ; il est évident que je l’ai interrompue dans les affres de la décoration de son intérieur. Par l’embrasure de la porte, je peux voir derrière elle les pieds d’un escabeau d’aluminium dans le couloir, les faux plis d’une housse de protection étendue au sol, les copeaux de papier peint arraché qui frisent à ses pieds. « Vous n’êtes pas le type ? » Dans un réflexe protecteur, elle ramène les échantillons contre sa poitrine. « Alors que voulez-vous ? Vous avez quelque chose à vendre ?

— Je cherche mon… Je cherche la personne qui vivait dans cette maison avant vous. Je me trompe ou vous venez d’emménager ? »

Pour le coup, elle prend un air vraiment méfiant. Peux pas dire que je lui donne tort, eu égard à mon manque absolu d’instinct social, lequel me fait passablement ressembler à un inspecteur des impôts. Je lui explique que mon père a vécu ici avant, qu’il vient de mourir, que je ne l’ai pas vu depuis tout gosse, que j’essaie de découvrir s’il avait ou non une autre famille. Une fois encore, le recours au concept de famille s’avère le bon choix.

— Eh bien, dit-elle toujours un peu soucieuse, d’accord, mais je ne sais pas si je peux vous être d’un grand secours. Mon mari et moi, c’est vrai qu’on vient seulement d’emménager, mais d’après ce que nous a dit la personne de l’agence immobilière, l’endroit était inoccupé depuis deux ou trois ans. La maison a fait l’objet d’une saisie, voyez-vous ; et puis la banque l’a revendue. Nous ne l’aurions jamais achetée si Mike n’avait pas été muté ici et si nous n’en avions pas besoin si vite à cause du bébé. » Elle regarde son ventre, moi aussi et, l’espace d’un instant, son sourire revient. « Ne le prenez pas mal, mais quand nous sommes arrivés, elle avait vraiment l’air d’en avoir besoin. Je veux dire qu’elle était à l’abandon. Nous devons tout refaire, absolument tout… Je vous inviterais bien à voir par vous-même, mais je suis seule et puis franchement, il n’y a pas grand-chose à voir. On a tout démonté. Ce n’est qu’une carcasse. »

J’acquiesce, regarde ailleurs un instant, vers la maison d’à côté.

— Je suis désolée, mon petit. Pourquoi ne passeriez-vous pas demain après-midi, quand Mike sera là ? Je suis certaine qu’il vous fera faire le tour du propriétaire.

— Oui. Peut-être que je ferai ça… Vous ne connaîtriez pas le nom de l’agent immobilier ? Je pourrais lui rendre visite en attendant, pour voir s’il connaît les raisons de la saisie ?

— Nous avons eu affaire à une femme, dit-elle en me reprenant. L’agence est facile à trouver ; elle est en plein centre-ville, juste après la caserne des pompiers. » Elle me donne le nom et l’adresse, 1056 Lancaster, qu’elle griffonne sur un bout de papier peint arraché. Maintenant qu’elle a trouvé un moyen de refiler mon problème à quelqu’un d’autre, elle se montre beaucoup plus empressée et sympathique.

 

Après une soirée sans alcool à regarder la chaîne HBO, le lendemain matin dès 9 heures, je me gare devant l’agence immobilière, étape suivante de ma quête. Sauf que ça ne va pas être possible, parce que l’agence est fermée ; un petit carton patafixé à la vitre de la porte d’entrée informe qui veut le lire que les proprios sont en vacances en Floride et ne rouvriront que dans dix jours.

Déçu, je retourne au Tomsk-43 pour me ressourcer. À la réception, Lucille assise derrière son comptoir papote toujours au téléphone comme quand je suis parti une demi-heure plus tôt. À la différence qu’il y a une demi-heure, elle portait un large poncho en nylon pour faire le ménage, drapé autour de son corps trapu, alors que maintenant elle est plutôt habillée dans le style Anne Boleyn. J’attends patiemment qu’elle ait terminé sa conversation pour lui réclamer ma clé.

Enfin, elle raccroche. « Hé Cooper ! crie-t-elle alors que je ne suis guère qu’à un mètre. Comment va ? Votre chambre vous botte ?

— Je l’adore, merci. Elle est très bien. C’est très bien, ce petit endroit que vous avez là, vraiment. Si, si.

— On s’y plaît bien.

— Et vous avez bien raison. »

Je ne parviens pas à m’empêcher de baisser les yeux sur ses vêtements ; elle remonte son corsage timidement en lissant quelques faux plis. « Qu’est-ce que vous en dites ? Je l’ai fini hier soir. M’a fallu des mois ; j’ai eu du mal avec la garniture. » Elle avance les épaules pour me montrer sa manche gauche ; à partir du coude, il y a un renflement satiné avec un motif régulier qui évoque une douzaine de bouts de polystyrène fondu. « Ce sont d’authentiques perles de rivière, dit-elle. Je les ai cousues moi-même, une à une. » Les lèvres de Lucille sont plates et flasques, comme les plis du faux velours froissé de sa robe. Quand elle parle, les dents qui se cachent derrière sont longues, jaunes et robustes, comme celles d’un lapin que j’ai eu quand j’étais môme. « Je sais ce que vous vous dites », fait-elle après un petit temps mort pour vérifier si je persiste à regarder (ce que je fais). « Vous vous dites : pourquoi est-elle habillée comme au e XVI siècle ?

— L’idée m’a traversé l’esprit, oui, avoué-je en virant légèrement au rose.

— Eh bien, je ne vous en veux pas. Si je n’étais pas d’ici, je me poserais la question. Rassurez-vous, je ne suis pas devenue folle. C’est pour la Feste. » Avec un “s”, donc. Je lui dis qu’effectivement j’ai vu des préparatifs depuis le bateau ; elle me confirme que c’est bien ça. « Hier soir a eu lieu l’inauguration officielle, mais ça dure tout le week-end. Toute la ville s’y retrouve. » Elle farfouille derrière son comptoir et me tend un dépliant. “La Grande Feste Scientificque d’Atomville-le-Vieil”, est écrit en police pseudo-gothique vaguement sculptée dans le bois. “Enfin adulte !” proclament des lettres rigolotes et flamboyantes.

— C’est le vingt et unième anniversaire de la Feste, d’où l’allusion, dit Lucille. C’est une tradition locale. Vous devriez venir vous amuser, vous aussi. »

Je lui prends le dépliant pour l’examiner de plus près. Il y a des dessins et des symboles, certains d’origine chimique, d’autres alchimique, qui entourent une lithographie ovale de Galilée. Au dos, des indications pour se garer et s’habiller, ainsi que la liste des attractions. Cela comprend des cochons rôtis, des “Expériensces Reconduictes en Direct, jusques et y compris une Démonstration du Principe de l’Accélération”, un bar à hydromel et des échoppes présentant les “tout derniers Pendules, Longues-Vues et autres Innovations Scientificques”.

— Vous savez quoi, Lucille ? Je crois que c’est exactement ce que je vais faire. »

OceanofPDF.com