Électrons libres
Stasie
Jack aimait les chiens. À la communauté, il y en avait beaucoup, surtout des chiens errants que nous avions recueillis. Stasie préférait les chats. Ici, à sa “retraite”, il y a beaucoup de chats ; je ne sais pas combien exactement. Elle non plus, je pense. Quelques-uns seulement sont à elle ; les autres sont des opportunistes en quête de compagnie et de nourriture, des délinquants échappés des maisons alentour qui font l’école buissonnière, des risque-tout qui franchissent comme des voleurs le grand mur couleur tabac qui donne au jardin de Stasie l’allure sombre d’un enclos.
Pour ces chats-là, il y a toujours de la nourriture. Elle leur laisse des assiettes pleines dans ce qu’elle appelle la buanderie (une vieille arrière-cuisine ou une remise de jardin, bref, là où elle met sa machine à laver et des boîtes de merdouilles diverses) alternant le Whiskas et le Go-Cat mélangé à des filets de plie congelés qu’elle fait dégeler en les plongeant dans une casserole d’eau bouillie sur le poêle, après quoi elle les laisse refroidir, parfois plusieurs jours, avant de les estimer assez sains pour être servis. Comme il faut s’y attendre dans ces conditions, les chats sont souvent malades. Au moins une fois par visite, je dérape dans une flaque de vomi infâme que je n’avais pas remarquée, en général tôt le matin quand je parcours le dédale de couloirs à la recherche du petit déjeuner perdu. Ou, au contraire, le soir, quand je me balade dans le petit mais complexe réseau d’allées du jardin en quête d’air, d’un air qui ne soit pas vicié par les relents combinés de vomi félin et les quarante Benson & Hedges quotidiennes de Stasie.
S’ils ne vous coincent pas de cette manière, les immondes félidés de ma mère, ils vous coinceront d’une autre. Comme des tribus en guerre, ils se sont depuis longtemps partagé le territoire de la maison. Dans les couloirs et les escaliers, vous courez en permanence le risque de vous retrouver pris entre deux feux ou au beau milieu d’une embuscade. Asseyez-vous dans un canapé et vous servirez de bouclier humain dans une complexe opération d’espionnage. Faites retraite dans votre chambre et, à tous les coups, votre lit aura été réquisitionné et converti en hôpital de campagne par un matou aux oreilles ravagées qui s’est servi de votre traversin comme coussin chirurgical, après quoi il est allé se planquer sous votre duvet pour y laisser la moitié de sa masse corporelle en poils divers, au cours d’une sieste roborative et suante digne des grands guerriers.
Personnellement les chats, c’est pas trop mon truc.
Mettons de côté la toxoplasmose un moment ; je suis vraiment allergique à ces petites saletés. J’arrive donc chez Stasie un vendredi soir, vu qu’il m’a fallu regarder la télévision l’après-midi, enfermé chez moi depuis une semaine pour rassembler le courage nécessaire à venir la voir ; et vingt minutes après avoir franchi le seuil, ça y est, j’ai le nez qui coule. Comme toujours, la maison est pleine de monde ; je crois que ça fait partie de la stratégie existentielle de Stasie, de s’entourer de gens en permanence, sans doute parce qu’elle est terrifiée à l’idée d’être aspirée par le vide si jamais elle reste seule plus d’une demi-heure.
C’est une demeure de belle taille, il y a donc pas mal de place pour les pique-assiettes et les insatisfaits de tout poil ; Janet n’aurait jamais laissé Stasie mettre la main dessus si la maison avait été mieux située en ville. Il y a l’entresol où je me trouve, puis le rez-de-chaussée (auquel on accède par le perron), puis le premier avec son grand palier double, tout un tas de vastes chambres et l’atelier. Mais comme toutes les chambres sont prises, je me retrouve à dormir dans la bibliothèque, qui ne ressemble pas du tout à une bibliothèque puisqu’en fait c’est une petite pièce à moitié enfouie, qui ne fait même pas trois mètres sur deux, meublée d’une espèce de lit de camp à une place recouvert d’une de ces courtepointes en coton ondulé, d’une petite chaise cassée, de deux étagères en kit imitation pin chargées de centaines de livres suspects, plus une fenêtre dont le rebord est juste au niveau du pavage du jardin, luisante de bave d’escargot et d’où s’écoule une eau saumâtre à chaque fois qu’il pleut. Ah et puis un chat, étalé sur mon oreiller comme un gros lézard.
Il écarquille un œil quand j’entre dans la chambre, décrète que je suis une absence de menace et retombe endormi aussi sec.
Je balance mon sac et ouvre aussitôt la fenêtre dans l’espoir de dissiper le brouillard d’humidité et de renfermé qui règne ici. À l’époque de Grand-Mère et Grand-Père, cette partie de l’entresol était condamnée et à mon avis elle aurait dû le rester. J’étais à l’université quand ils sont morts, Stasie était là-bas à Londres, incapable de garder un boulot, vivant sur ses allocs. Matthew (toujours aussi généreux) voulait que la maison revienne à Stasie pour qu’elle ait un toit et c’est lui qui a eu l’idée de convertir l’entresol en appartement, qu’elle louerait pour se générer un revenu. Janet n’avait pas apprécié, pour dire les choses avec pondération ; elle pensait que Stasie transformerait l’endroit en communauté hippie. Et quand Stasie en a eu marre de jouer les propriétaires et qu’elle a pris sa retraite, je suppose que c’est exactement ce qu’elle a fait. La “bibliothèque” en fut l’une des conséquences.
J’évite cette pièce autant que possible, notamment parce que les bouquins qu’elle renferme me foutent le bourdon. Ces bouquins-là vous feraient boucler, là-bas à la base. Tiens, là c’est la Métaphysique trilogique de Norbert R. Keppe. Ça, c’est En terre étrangère de Robert Heinlein. Et puis L. Ron Hubbard, Terence McKenna, Zecharia Sitchin. Et David Icke. Des tas de livres sur les “cercles du blé”, la magie sexuelle, comment éveiller votre divin Ka. Il y a même une étagère complète dédiée à un genre qu’il faut bien appeler l’hyper-spéculation préhistorique.
J’extrais l’Icke et me mets à le feuilleter. J’en ai entendu, des théories du complot, mais alors là, on n’est plus dans la même catégorie. Des hommes-lézards buveurs de sang issus de la quatrième dimension ont pris les rênes du monde. Putain. Faut être schizo. Je m’apprête à reposer le bouquin quand il s’ouvre tout seul à une page où je reconnais quelque chose.
La légende dit qu’il s’agit de l’Œil d’Horus, et je comprends vite où je l’ai déjà vu (en plus de la boîte de café en poudre) : sur tous les billets en dollars américains. Selon Icke, ça a un rapport avec la conspiration des Illuminati et toutes ces conneries. Manque de bol, il ne dit pas qui est Horus.
Ça m’emballe tellement que lorsqu’il est l’heure de monter dîner, le bouquin monte avec moi.
— Tiens, tu lis Icke…, dit Stasie qui me passe devant en trombe, portant un plat chaud qui fume. C’est un génie. » Sa voix me paraît bizarre, sans doute parce qu’elle a le nez pris et tout gonflé comme un furoncle, à moins que ce ne soit à cause de la SuperKingsize fichée entre ses dents.
— Ça m’a l’air intéressant, en tout cas, dis-je en restant où je suis pendant qu’elle s’engouffre dans la salle à manger. Qui était Horus ? »
La phrase suivante, elle me la jette comme une espèce de bordée d’injures en repassant vers la cuisine, ayant dûment livré sa marmite, la cigarette passée de la bouche à la main. « Fils d’Osiris, dieu égyptien du soleil ; pourquoi ?
— Comme ça. J’ignorais, c’est tout.
— Il n’y a rien là-dedans qui devrait te surprendre, étant donné l’endroit où tu travailles.
— À Featherbrooks, on a une vision des choses un tantinet différente. »
Mais ça ne l’intéresse pas le moins du monde. « Tu vas rester là, à philosopher ou tu m’aides à porter les trucs pour le dîner ? »
Elle me la joue hiérarchie familiale, maintenant ! C’est d’un mesquin. Surtout venant d’elle.
Les plats ont été disposés sur le vieux buffet de chêne de la salle à manger. Il y a un saladier plein de ce qui ressemble à un mélange de légumes congelés cuits dans des casseroles de soupe aux champignons, que Stasie appelle du chili végétarien. Il y a une casserole pleine de patates nouvelles (froides) tellement recuites que leur peau est tout explosée. Il y a une “salade de maïs doux”, en clair un plein saladier de grains de maïs recouverts de tranches de concombre. Il y a un plat qui contient neuf saucisses de marque Quorn. Il y a une laitue (entière) et une miche de pain prétranchée couleur de bois moucheté. Il y a cinq tomates et un bocal de cacahuètes salées. Il y a un saladier plein de crackers à la crevette de marque Sandbury. Il y a une ambiance de désespoir et d’ineptie. Ou alors c’est ma contribution personnelle au repas.
Les invités arrivent un par un. Entre deux allers-retours hypoactifs à la cuisine pour y chercher de la bouffe ou des verres ou des bouteilles supplémentaires de sa piquette bulgare, Stasie présente tout le monde. Tamsin est poète, du comté de Derby, au regard fanatique et aux traits pointus tout droit sortis d’un épisode de Dr Seuss. Keith est organisateur de capital-colère, de Preston, à l’air aussi dynamique que joufflu. Chrys est une artiste de scène dont l’humeur passe aléatoirement du distrait à l’indigné. Jemma est une aromathérapeute de Goole qui sent l’huile de patchouli et la sueur sous les bras. Simon est un militant de jardin qui porte un chandail à rayures trop grand pour lui, lequel semble bel et bien avoir été tricoté par sa grand-mère. Mary est une médiéviste effacée qui étudie à l’université de Nottingham et passe d’importants examens demain matin. Ils ont tous trente-cinq/quarante-cinq ans, sauf Mary, qui fait plutôt vingt-trois. Le temps qu’on soit tous assis à table, ils me détestent déjà puisque Stasie a pris sur elle de me présenter ainsi : « Voici mon fils Cooper qui, pour des raisons connues de lui seul, aide les Américains à nous espionner et à envoyer des armes dans l’espace. Il reste pour la nuit. »
— Alors, qu’est-ce qui t’a amené à faire ça ? me demande Keith en trempant une tranche de pain imbibé de mayonnaise dans son bol de chili.
— Je suis seulement programmeur, dis-je. C’est loin d’être aussi grave que le laisse entendre Stasie.
— N’empêche qu’il y a de bonnes raisons pour que ça s’appelle un code », dit Chrys énigmatiquement. Je ne vois pas très bien ce qu’elle veut dire par là.
— Judicieux, Chrys », dit Stasie qui a parfaitement compris, bien qu’elle ne daigne pas me l’expliquer.
Une fois que nous sommes tous assis, je remarque qu’il reste une place vide. Quelques minutes plus tard, j’entends la porte d’entrée s’ouvrir puis se fermer, ce qui propulse Stasie hors de la pièce, non sans faire des manières de gamine effarouchée. Nous autres restons assis en silence, pendant qu’elle accueille le nouveau venu, en faisant semblant de ne pas entendre les bruits de mamours qui viennent du couloir. Jemma rompt le silence en faisant un commentaire inoffensif sur les avantages de la marque Quorn (qui fait des substituts de viande à base de végétaux) ; Keith et Tamsin ont presque réussi à démêler ce maigre écheveau pour en faire quelque chose qui ressemble vaguement à une ébauche de conversation, quand arrive un homme vêtu de noir, avec la coupe de Jules César et un bouc au menton.
Toute rougissante et extatique, Stasie nous annonce : « Voici Lune. Cooper, tu te souviens de Lune, n’est-ce pas ? »
Euh… Je me souviens de Lune, mais pas comme ça. La dernière fois que je l’ai vu, il devait avoir onze ans. Et la dernière fois que je l’ai vu, je ne crois pas me souvenir qu’il couchait avec ma mère.
— Lune, voici Tamsin, Mary, Keith, Simon, Chrys et Jemma. Lune est druide », ajoute-t-elle avec fierté.
Moi, je suis en train de m’étouffer avec mon maïs.
Lorsque Lune, savamment guidé, a fini de négocier les périlleux rapides du buffet, il nous rejoint à table. « Lune et Cooper ont grandi ensemble », explique Stasie à ce public d’innocents qui nous regardent attentivement. « Ils ont beaucoup de temps à rattraper.
— Alors, Lune…, dis-je.
— Salut, euh… Cooper, dit-il visiblement embarrassé par le nom (à moins que ce ne soit par la situation).
— Plus personne ne l’appelle Ash aujourd’hui, Lune. Nous avons arrêté, n’est-ce pas Cooper ? Il y a longtemps.
— C’est ça. Longtemps », dis-je, encore que pour moi, il ne s’agisse pas simplement de répéter le mot.
Je crois que Lune m’a compris. Du moins, il acquiesce. « C’est vrai, oui, dit-il. Comment vont les choses ?
— Oh, tu sais… Des hauts et des bas, dis-je. Jack est mort.
— Vraiment ? Quand ?
— Lune est très versé dans la divination, intervient aussitôt Stasie. Il a tracé toutes les lignes telluriques de la région autour de Nottingham. Il en a découvert neuf qui passent exactement sous cette maison. Raconte-leur, Lune.
— C’est exact, dit Lune après m’avoir adressé un regard d’excuse. La maison est située sur un carrefour d’énergies très important. »
Ça branle du chef, dans l’assistance. « Oh, vraiment ? dit Jemma. Vous savez quoi ? J’étais certaine d’avoir senti quelque chose. »
Chrys sourit elle aussi, comme si elle s’en doutait depuis toujours.
— Et euh… comment tu repères les lignes telluriques, exactement ? demandé-je par naïveté pure et simple.
— Avec des baguettes de sourcier, répond Stasie.
— De sourcier ? Je croyais que ça servait à trouver de l’eau.
— Bien sûr. Mais on peut aussi les accorder à d’autres lignes d’énergie dans le paysage.
— Les accorder ? Euh… bon. » Je refuse de croire que Lune, mon vieux copain Lune, marche à fond dans ce genre de trucs. « Donc ces lignes telluriques passent sous la maison. Comment sais-tu que ce ne sont pas des conduites d’eau ou quelque chose dans ce genre ?
— Les fréquences ne présentent pas la même signature, m’affirme Lune. Et puis j’ai fait le relevé de tous les réseaux – eau, gaz, électricité, téléphone – pour être certain de ne pas commettre cette erreur. C’est une pratique courante.
— Oh. »
Obéissant à l’invite de Chrys, Lune entreprend de nous donner une mini-conférence sur le sujet. Quand il a fini, il demande à Chrys en quoi consistent ses représentations artistiques. Que fait-elle exactement ? Eh bien, il apparaît que Chrys se déguise en patiente d’hôpital et qu’elle erre dans les discothèques en faisant semblant d’être atteinte de maladie mentale.
Quand elle entend ça, Mary laisse échapper un ricanement. On dirait qu’elle a été trop occupée par les révisions de ses examens pour avoir eu beaucoup de contacts avec les autres résidents. C’est la seule explication que je vois au fait qu’elle ait attendu si longtemps avant d’exprimer son incrédulité. « Et c’est censé prouver quoi ? » demande-t-elle, un tantinet méprisante.
Chrys a soudain l’air en détresse, comme si Mary venait de lui dire d’aller se dégoter un boulot. Keith se précipite vaillamment à sa rescousse ; mais pas trop vaillamment quand même, il ne voudrait surtout pas qu’on en vienne à penser qu’il manifeste, en s’immisçant ainsi, un comportement de mâle pré-moderniste non reconstruit. « Est-il nécessaire que cela prouve quelque chose, Mary ? L’art doit-il être forcément orienté vers un but ?
— Chrys fait aussi de la peinture d’auras, laisse tomber lourdement Stasie comme si ce simple fait devait mettre un terme à la dispute.
— C’est quoi, la peinture d’auras ? demandé-je sincèrement intrigué.
Sept des personnes présentes me regardent soudain comme si je venais d’avouer que j’ignore l’identité du président actuel des États-Unis.
— C’est la peinture de l’aura de quelqu’un, dit Stasie. Qu’est-ce que tu croyais ?
— Elle est très douée, dit Jemma. Tu es très douée, n’est-ce pas Chrys ? »
Chrys en rougit de modestie. « Je fais de mon mieux.
— Elle nous a tous peints, dit Keith.
— Pas moi, dit Mary qui a l’air au bord de la crise de nerfs, comme si elle avait ignoré jusque-là que ces gens vivaient au-dessus de sa tête (elle a l’autre chambre à l’entresol, juste à côté de la mienne).
— Chrys a gentiment accepté de vous peindre vos auras, à toi et à Lune, dit Stasie.
— Quand ça ? dis-je effrayé, mes yeux partant dans tous les sens.
— Ce soir. Maintenant. Juste après que tu m’auras aidé à débarrasser. »
La seule pensée qui me traverse l’esprit à ce moment-là, c’est à quel point tout ça aurait été différent si Jack n’était jamais parti.
Dans la cuisine, un torchon à la main, je tiens enfin ma première occasion de discuter avec Stasie. Je lui ai parlé des cendres au téléphone, donc elle est au courant. Mais nous n’avons pas décidé qu’en faire. Et dans la mesure où c’est un sujet que moi à 99 % et Stasie à 100 % n’avons aucune envie d’aborder, ça va être coton. Donc je décide d’y aller par la bande, en espérant qu’à un moment ou à un autre, plus ou moins de son plein gré, la question surgira d’un coup et qu’on se prendra les pieds dedans.
— Je crois qu’il est fort possible que je perde mon travail, vu tous les problèmes que j’ai causés.
— Ce sera une très bonne chose.
— Merci bien, dis-je en écartant un félidé et puis un autre de la pile d’assiettes sales. Merci de me manifester tant de sympathie.
— Tu sais très bien ce que je pense du fait que tu travailles là-bas.
— Oui, bon et alors ? Je pensais quand même que j’aurais droit à une petite manifestation de solidarité familiale. »
Ce qui la fait rire tellement fort qu’elle part dans une quinte de toux.
— Je n’aime pas te voir fumer, lui fais-je remarquer, mais ça ne t’empêche pas de le faire. »
Autre quinte de toux/rires. « C’est pas tout à fait la même chose, il me semble…, dit-elle quand son système respiratoire est de nouveau opérationnel.
— Euh… Moi je crois que justement, il y a plein de points communs, dis-je conscient d’une certaine tension dans les muscles de mes mâchoires.
— Je n’ai pas l’intention d’en discuter avec toi, Cooper. »
En général, c’est à ce stade que je casse quelque chose (un verre, une tasse, un chat), mais je me rappelle que je suis venu ici dans un but précis qu’une dispute ne m’aiderait pas à atteindre. Plus j’y pense, plus je me dis que je ferais mieux d’abandonner l’espoir d’aborder le sujet par des voies détournées ; il y a beaucoup trop de champs de mines à négocier. Va donc falloir que je me jette à l’eau les pieds en avant. La bombe.
— Bon alors, à ton avis, on fait quoi ?
— Il faut vraiment qu’on parle de ça maintenant ? On vient juste de finir de manger.
— C’est pour en parler que je suis venu.
— Ce serait gentil de ta part si tu venais plus souvent. »
Et voilà, elle essaie encore de faire virer ça à la dispute ! C’est pas tolérable ! Est-ce que tout le monde a une mère comme celle-là ? C’est carrément pas possible ; en deux générations, l’espèce humaine aurait disparu purement et simplement sous des torrents d’inlassables matricides.
— Il faudra bien qu’on en parle à un moment donné.
— Plus tard.
— Mais quand, plus tard ?
— D’abord, nous avons la peinture d’auras, dans la salle à manger.
— Je ne te crois pas.
— Qu’est-ce que tu ne crois pas ?
— C’est juste une diversion, c’est ça ? Cette histoire de peinture, là. Tu as tout manigancé pour que je ne puisse pas en parler.
— Bon Dieu… Et moi qui croyais être la paranoïaque de service.
— Ne passe pas à côté de la question. »
Stasie essuie la même assiette depuis deux minutes maintenant, elle frotte si vigoureusement avec son torchon que la cendre de sa clope va bientôt s’effondrer. « Je ne passe pas à côté de la question, Cooper. Toute cette histoire est si ridicule que c’est la question qui me passe à côté. Je ne vois même pas comment je pourrais commencer à en parler avec toi, surtout quand tu es comme ça !
— Comme quoi ? » Elle ne répond pas. « Comme quoi ? Quand je suis comme quoi ? »
Elle préfère m’ignorer et tripote des assiettes, des torchons en faisant de ces trucs qu’on fait généralement dans les cuisines. On exécute un moment cette espèce de danse de va-et-vient entre le buffet et l’évier, moi essayant de lui soutirer une réponse, elle s’efforçant d’éviter à la fois mon regard et les chats qui se baladent entre ses jambes. Elle est tartignole à intimider, ma mère. On ne croirait pas que je fais une demi-tête de plus qu’elle et une fois et demie son poids.
— Alors, après ? dis-je finalement, sachant que le simple fait de le dire c’est admettre la défaite.
— Après quoi ? » Elle me court sur le haricot, là. Et en plus, elle insiste.
— Après les peintures d’auras, nous parlerons des cendres ?
— Mon Dieu, mais tu penses encore à ça ? Tu es comme un disque rayé, franchement. D’accord. S’il le faut. Après, oui. Tu es content, maintenant ? »
Maintenant, je culpabilise, oui. Je n’arrive pas à croire qu’elle a réussi à me faire culpabiliser. Non seulement elle a remporté cette dispute en utilisant une tactique simpliste incroyablement puérile, mais elle a réussi à me faire culpabiliser chemin faisant. En plus, j’ai un doute. En tout cas, c’est pas demain la veille que j’arriverais à lui demander où elle croit aller, avec Lune.
Les peintures d’auras de Chrys ne correspondent pas à ce que j’attendais. En fait, c’est assez beau. Enfin disons, celle de Lune est belle : un globule rouge doré, cerné de pâles volutes crémeuses qui dansent avec souplesse devant un fond azur et sans accroc ; on dirait un croisement entre un fœtus humain recroquevillé dans son ventre et une lampe à plasma. Ceux qui voient le résultat gloussent et roucoulent.
— Qu’est-ce que ça signifie ? demande Tamsin.
— Cela ne signifie rien en particulier, explique Chrys, mais ça montre que l’aura de Lune est très paisible, achevée. C’est l’aura d’une personne bien intégrée, une personne dont l’énergie créative est très tonique, très concentrée.
— Et ça, qu’est-ce que ça signifie ? demande Keith en désignant un glaviot spermatique qui joue au yin yang autour du bulbe central que décrit l’aura de Lune.
— Hmm, fait Chrys, c’est difficile à préciser ; les images ne sont pas figuratives. C’est peut-être l’écho de l’aura d’une autre personne, quelqu’un dont Lune est particulièrement proche ? Stasie, peut-être ? » Tout le monde se tourne dûment vers Stasie ; Stasie rougit de bonheur et tire sur sa clope. Jemma applaudit, même ; véridique !
Tout cela marque un contraste très net avec ce qui se passe quand ma peinture est terminée et descendue du chevalet. Là, il n’y a ni applaudissements, ni roucoulements, ni ahh, ni compliments enthousiastes. Tout ce que j’obtiens, c’est un « hmm » (de la part de Keith), un éternuement (de Tamsin) et un ricanement (de Stasie, c’te bonne blague). La raison de tout cela est fort simple. Ma peinture (autrement dit mon aura, autrement dit moi par extension) ressemble à un avortement. Pour la peindre, Chrys a déployé une palette presque exclusivement composée de rouges et de noirs, avec quelques touches de jaune-pus et de vert-morve barbouillées de-ci de-là, pour les détails. Mon globule central est étendu, pour ne pas dire éclaté, comme une bestiole écrasée sur la route ou comme une tête de bébé écrabouillée. Aucune aura spermiteuse ne prend le risque de s’entrelacer avec ce spectre cancéreux. Les rares rubans noirs qui dessinent les veines de mon essence rappellent plus les vecteurs infectieux d’une maladie sournoise que n’importe quoi de vaguement intègre.
— Alors, qu’est-ce que ça signifie ? dis-je en me forçant, pour dissiper le soupçon que tout ça est un coup monté patiemment élaboré par ma mère pour me rabaisser plus bas que terre.
À sa décharge, je reconnais que Chrys fait de son mieux pour extirper de cette catastrophe pastellisée un message positif d’espoir, mais vraiment la cause est perdue. Quand tout est terminé, je capitule et annonce que je vais me coucher. Tout le monde me dit bonne nuit, je quitte la pièce, je longe le couloir et sors de la maison, impatient d’arriver dehors où je pourrai enfin respirer un air qui ne soit pas saturé de fumée.
Dehors dans le jardin, il fait froid et humide. Je reste sous la véranda et je regarde par-dessus le mur vers la ville, tout en aspirant enfin une atmosphère qui n’est ni moisie ni stagnante. Il n’y a pas d’étoiles dans le ciel, juste un banc de brume amorphe de calibre gros-nuage, qui scintille doucement, presque de l’intérieur, avec l’énergie qui irradie des millions de lumières de Nottingham.
J’ai l’impression de me trouver dans une section super-agrandie de poumon intoxiqué. Par la fenêtre à ma gauche, j’entends Mary qui renifle en essayant de trouver le sommeil. Là-haut, en provenance du séjour, j’entends une chanson. Seigneur. Stasie a ressorti sa guitare.
C’est trop chié, cette histoire avec Lune. Non, mais attendez, coucher avec ma mère ? J’en ai la chair de poule. Pas à cause de la différence d’âge (encore que ce soit un détail assez dégueu en soi), mais parce qu’il y a une espèce de logique terrifiante là-dedans, une inéluctabilité morale et perverse. Regardez : c’est Lune qui a déclenché le micmac qui a conduit au départ de Jack, quand il a lâché comme ça que Jack se tapait Shannon. Et maintenant, il est là, usurpateur de la place de mon père dans la chambre maritale. C’est carrément shakespearien ; Hamlet, c’est un peu ça, si je me souviens bien de la sortie scolaire où on nous a traînés voir la pièce, une fois. Ou alors, c’est Œdipe ? Au fait, c’est bien du Shakespeare ? C’est pas un des Grecs, plutôt ? Ou les deux ? Quoi… Hamlet, c’est pas une version remaniée d’Œdipe ? Et zut, je ne m’en souviens pas. L’anglais n’a jamais été mon fort. Miss Banner aurait été révulsée.
Il faut quand même reconnaître que Lune s’est toujours efforcé d’infiltrer notre famille. Sans doute parce que la sienne était un vrai désastre, puisque Été avait eu avec deux pères différents deux enfants dont elle avait perdu la trace (des hommes, pas des enfants). Quand on jouait sur la plage, Lune prétendait souvent que nous étions frères ; perdus de vue et retrouvés, ou alors frères d’armes, ou frères tragiquement séparés par la vie et depuis en lutte permanente. Il fut terriblement bouleversé quand il comprit l’étendue des dégâts que sa petite saillie avait causés à la relation de Jack et Stasie. Pendant longtemps après ça, il n’arrivait plus à les approcher, il s’enfuyait en pleurant dès que l’un d’eux entrait dans une pièce où il se trouvait. Ce ne fut que lors du grand rassemblement autour de la baleine qu’il consentit enfin à s’apaiser.
Jack savait à quel point nous étions proches, Lune et moi, et je crois que c’est pour ça qu’il décida de nous amener revoir la baleine un jour, peut-être une semaine après le moulage. L’orque était nettement décomposée à ce moment-là, les oiseaux recouvraient littéralement sa carcasse en quête de charogne à becqueter. La chair était pourrie, le corps tout gonflé, grouillant de vers ; il suffisait d’en respirer une bouffée et on était bon pour vomir. Mais Jack voulait absolument qu’on s’en approche, de très près ; je voyais bien qu’il avait une idée derrière la tête.
Plus j’approchais de la chose, plus je me sentais mal. La baleine avait pris une signification presque sacrée à mes yeux depuis que j’avais vu le moulage terminé, et le contraste flagrant entre la perfection visuelle de cette image figée et l’expérience brutalement désagréable de cette saleté abandonnée sur la plage n’était pas quelque chose que je désirais affronter. Dans un accès de contrariété filiale, je manifestai mon dégoût, disant que je n’irais pas plus près, puis je m’éloignai en courant le long de la plage pour me mettre contre le vent, partant du principe que Lune me suivrait, comme il le faisait toujours.
Mais pas cette fois-ci. Pour une raison quelconque (par curiosité, par bravade, ou par intuition que tous deux allaient “enterrer” quelque chose), il resta avec Jack. Pendant que je les regardais depuis une distance où je m’estimais à l’abri, ils s’approchèrent de la tête de la baleine, Jack poussant des cris et moulinant des bras pour chasser les goélands. Il sortit son canif de sa poche, ça j’arrivais à le distinguer, mais je ne pus voir ce qu’il fit avec ensuite. Des volées d’oiseaux me bouchaient la vue et m’empêchaient de voir le corps de la baleine ; ma vision de la scène se limitait au dos de Jack plié en deux et à la silhouette de Lune, debout en retrait derrière lui, tenant son tee-shirt remonté sur son nez et sa bouche, le torse détourné de l’horrible puanteur, mais les yeux noirs et brillants comme des coquillages, rivés à ce que Jack était en train de faire tout aussi solidement que des moules à leur rocher.
Une minute passa puis une autre ; enfin, Jack se redressa, tenant à la main un morceau de chose sanglante qu’il alla rapidement rincer dans l’eau de mer ; Lune le suivit de si près qu’il resta dans son ombre. Puis ils se mirent à marcher à contrevent, donc vers moi et, devinant alors que je ratais (que j’avais d’ores et déjà raté) quelque chose d’important, je commençai timidement à m’approcher.
Le temps que j’arrive à leur côté, Jack était en pleine dissection de son morceau de chair sur une grosse pierre plate. Son tee-shirt rembraillé, ses mains dans les poches, Lune le regardait faire.
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est une bulla, dit Jack en extirpant quelque chose de l’écheveau tendineux qu’il rinça dans l’eau de mer stagnant à ses pieds. Une bulla tympanale. C’est une partie de l’oreille interne de la baleine. Le plus petit os de tout son corps. » Il la gratta de la pointe de son canif puis la rinça de nouveau, re-gratta, re-rinça, avant de nous la montrer. C’était une chose minuscule en forme de cosse de cacahuète, mais deux fois plus petite, lisse et nacrée malgré quelques traces de sang et de matière organique qui s’y accrochaient encore. « La bulla est une chose que les pères, chez les Romains, donnaient à leurs fils quand ils venaient de naître. Ça pouvait être un véritable os de baleine comme celle-ci, ou encore une amulette de pierre ou de métal adoptant la même forme ; on la portait en pendentif pour se prémunir contre le mauvais sort, jusqu’à l’âge où l’on devenait citoyen ; à ce moment-là, on l’enlevait, mais on la mettait de côté, au cas où un jour, si on avait accompli un exploit héroïque ou quelque chose dans ce genre, quelque chose qui prouvait votre valeur aux yeux de vos frères Romains, vous receviez le privilège de la porter autour du cou en signe d’honneur, comme preuve de votre rang, et pour vous protéger de la jalousie des hommes et de celle des dieux. »
Lune et moi ingurgitâmes instantanément cette mini-leçon d’histoire. Grâce à toutes ces indications pleines d’Antiquité, présentées sous une forme intelligible pour des gamins de dix ans, la bulla était devenue une chose admirable et effroyable à la fois, un totem chargé de propriétés magiques capables de doter celui qui la porterait de cette magie cruciale entre toutes aux yeux de l’enfance : la capacité d’entrer dans le monde des adultes. Et, ce qui est plus important encore et que nous comprenions tous deux de manière implicite, c’est qu’elle me revenait de droit. Étant le fils de Jack, j’allais recevoir la bulla, j’en serais le porteur et le gardien. C’était logique. C’était mon droit le plus naturel.
Ce qui explique le choc que j’ai ressenti quand Jack a tendu la bulla non pas à moi, mais à mon ami.
— Tiens, Lune ; est-ce que tu veux bien prendre ceci ? Juste pour te montrer que je ne t’en veux pas, d’accord ? »
Lune fut tout aussi surpris que moi par ce geste. Il se tourna d’abord vers moi, comme s’il envisageait de me demander pardon, mais qu’en même temps, il ne voulait pas que je m’en mêle. Mais moi j’étais tellement estomaqué par ce qui venait de se passer que je ne disais rien. Alors Lune accepta le cadeau de Jack en même temps que ses excuses, et il garda le sourire toute la semaine suivante.
Naturellement, il adorait la bulla. Il demanda à Jack de lui attacher une lanière pour la porter autour du cou. Moi de mon côté, j’étais furax. Si jaloux que je n’arrivais pas à dormir. Je ne pouvais pas passer l’éponge. Pourquoi Jack l’avait-il donnée à Lune et pas à moi ? D’autant plus que c’était Lune qui avait vendu la mèche à propos de Shannon qui couchait avec lui. Je ne comprenais pas pourquoi il n’avait pas choisi une autre façon de régler ses comptes avec Lune. Tout ce que je voyais, c’est que Jack me préférait Lune, qu’il voulait que Lune prenne ma place dans notre petite famille, qu’il m’en éjecte comme un électron libre en éjecte un autre du nuage de son atome. Je n’ose vous dire à quel point j’ai été profondément ravi le jour où Lune a annoncé qu’il l’avait perdue. C’était comme si on m’avait fêté tous mes anniversaires en même temps.
Et maintenant, il se tape ma mère ! Tous les sentiments de colère et de jalousie sont revenus et tout ce que je me dis c’est : non, mais quel connard, il ne peut quand même pas faire un truc pareil ! Quel con. Avec son pull noir à col roulé et ses courants telluriques et sa putain d’aura parfaite et toutes ses merdes. Il m’a pris ma place et là, il prend celle de Jack. Bon d’accord, je sais que ce n’est pas rationnel et que c’est stupide, que je n’ai pas le droit et tout, que lui et Stasie peuvent faire ce qu’ils veulent, mais enfin c’est quand même pas normal, cette histoire, ça ressemble à une espèce de complot pour me piquer ce qui me reste de famille.
Je mets la main dans ma poche, en sors mon portable, fais défiler le répertoire jusqu’à Liz. Elle sera au lit, à cette heure, c’est clair, mais c’est ce qu’il faut. Là, tout de suite, je n’ai pas envie de discuter. Maintenant, je veux juste vider mon sac.
— Salut, vous êtes bien sur la messagerie de Liz. Allez-y, laissez-le ce message. Vous en mourez d’envie. »
Qu’est-ce qu’elle a, sa voix ? Qu’est-ce qui fait que le simple son d’une voix me fait autant d’effet ?
— Liz, c’est moi. Je sais que tu dors, mais ce n’est pas grave. Je suis à Nottingham. Comme prévu, c’est le cauchemar. Mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que… devine qui s’est pointé ? Lune. Tu te rappelles, je t’ai parlé de lui. Enfin bref, devine quoi ? Il se tape Stasie. Putain, j’y crois pas. Je veux dire… Lune. C’est carrément givré, ce truc, ma vieille. C’est carrément pas normal. » Après quoi je baragouine dans sa messagerie l’essentiel de ce que je viens de vous raconter.
Quand mon petit paquet de hargne est bien vidé, je rentre et regagne la bibliothèque, où je découvre un nouveau chat vautré sur mon oreiller. Je le vire, mais il me griffe. Je vais à la salle de bains désinfecter la plaie, m’asperger le visage, me laver les dents. Après, je me couche.
Comme il n’y a pas de rideaux à la fenêtre, la lueur d’un réverbère dégouline à travers le jardin jusque dans mon souterrain, comme une nuée de gaz moutarde. Je regarde les bouquins de L. Ron Hubbard, Zecharia Sitchin, David Icke. En haut, ma mère chante toujours. Je connais la chanson, c’est l’une des siennes. Quand j’étais petit, elle me la chantait quand je n’arrivais pas à m’endormir.
C’est vraiment loin tout ça, si loin.
Le lendemain matin au réveil, je me sens très mal. La chambre est froide, humide et blême, un torrent de morve apparemment inextinguible me coule du nez. Quatorze heures d’exposition aux poils de chat et à la fumée de cigarette, voilà ce que ça donne. Je voudrais me lever, mais le tapis me fout les jetons, il est vieux, rugueux et sans doute possédé d’une espèce de proto-conscience. Il me faut un long moment avant de parvenir à rassembler assez de courage pour courir le risque de le faire entrer en contact avec mes pieds nus, vu qu’il pourrait fort bien interpréter ça comme une déclaration d’hostilité. À la pensée que tous les tapis du monde pourraient se dresser comme un seul homme et réclamer vengeance, mon esprit embrumé fait des hoquets et des pirouettes. Je retombe dans le sommeil où mes pensées se convertissent en un rêve aussi vivace qu’un film de série B.
Quand je m’éveille de nouveau, c’est en m’échappant d’une ruelle sombre de banlieue, poursuivi par quelques dizaines de paillassons ondulants sous un ciel assombri par des moquettes qui volent en formation serrée vers une vengeance sanguinaire. Vision qui suffit à m’extirper de mon fossé ; le temps que j’émerge à la lumière du jour, il est déjà plus de 10 heures.
Dehors, il pleut. Dans le couloir, je passe à côté de Keith et Jemma ; ils ont leurs manteaux et s’apprêtent à sortir. Ils me souhaitent une bonne journée et font une allusion amusante à la soirée d’hier que je ne saisis pas. Je leur demande où est Stasie ; ils ne l’ont pas vue, mais ils l’ont entendue répondre au téléphone ce matin, donc elle ne doit pas être loin.
Comme j’ai voulu échapper trop vite au cauchemar du sous-sol, j’ai oublié de mettre mes chaussures ; erreur fatale. En entrant dans la cuisine, je marche dans une grosse flaque de liquide saumâtre et puant qui ressemble plus que jamais à de la pisse de chat. J’enlève la chaussette, la flanque dans l’évier, la rince, puis j’essaie de me laver le pied pendant que j’y suis. J’y arrive sans me blesser sérieusement sauf qu’après je ne trouve rien pour m’essuyer. Je frotte vaguement mon pied sur l’autre jambe de mes jeans, et puis je laisse tomber, ce qui implique que je dois réussir à faire du thé tout en ramassant des boulettes de poils, des bouts d’oignon émincé et des miettes de beignets entre mes tendres orteils trempés.
Quand le thé est prêt, je pars à la recherche de ma mère. Je la cherche dans la buanderie, dans le salon, dans la salle à manger, et je la croise finalement en train de descendre l’escalier. Elle aussi, elle porte un manteau et un chapeau.
— Tu sors ?
— Non… J’aime bien m’habiller comme ça et rester enfermée.
— On n’a toujours pas eu notre discussion.
— Je suis désolée, mon chéri. Mon amie Pamela a de graves problèmes de dos ; il faut que j’aille la soigner avec mes cristaux.
— Bon, mais qu’est-ce qu’on fait des cendres de Papa ?
— Oui, eh bien, qu’est-ce qu’on en fait ?
— Eh bien, comment dire, je ne sais pas, est-ce que par hasard, tu aurais une idée, par exemple, de qui a bien pu les envoyer ?
— Non, mon chéri. Je n’en ai pas la moindre idée. Peut-être cette petite salope de Shannon ? »
J’en reste bouche bée. Au bout de vingt ans, elle ne l’a toujours pas oubliée. Remarque, moi non plus. C’est juste que je n’y avais pas pensé. J’ai la lèvre qui tremblote.
— Bon alors, j’en fais quoi ?
— Ce qui est sûr, c’est que si tu ne veux pas qu’elles partent à la poubelle, tu ne dois pas les laisser ici. Parce que c’est exactement ce qui va leur arriver si c’est moi qui m’en occupe. »
Je sens la moutarde qui me monte au nez. Comment se fait-il que le simple fait de côtoyer ses parents, ça réveille toujours chez l’adulte son côté infantile ? Même si l’un des parents en question se trouve enfermé dans une boîte de café renforcée. « En clair, t’en as vraiment rien à foutre ? »
Stasie me regarde, sa Benson pas allumée saillant de son clapet comme un thermomètre. « En effet, Cooper. Je m’en contrefous. Du jour où il nous a laissés tomber, j’ai cessé de m’intéresser à Jack Reever. Je n’ai pas le moindre respect pour lui ni pour sa mémoire, et si tu avais un peu de bon sens, tu ferais pareil. Il n’a pas été un père pour toi. Il ne t’a jamais aidé. Et ce n’est pas maintenant qu’il va t’aider, quelle que soit l’importance que tu accordes au fait d’honorer son souvenir. Mon avis sur la question est : débarrasse-toi de ces cendres comme tu l’entends et reprends le cours de ta vie. Est-ce que tu restes à dîner avec nous ce soir ? »
Je marmonne un truc à propos d’un ami à voir.
— Dans ce cas, n’oublie pas de fermer à clé derrière toi en partant. Et fais-moi savoir si tu comptes rester une semaine ici. »
Et elle s’en va.
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