Électrons libres

James Flint · Chapitre 16 sur 25

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Électrons libres

À la Feste

 

La Feste se déroule à environ cinq cents mètres à l’est du motel, dans le parc arboré qui longe la Chiawana. Un mur continu de toiles de tentes dissimule à la vue ce qui s’y passe, encore que leur présence soit assez révélatrice. Carrées, basses quoique élégantes, aux sommets pointus et aux flancs mollement évasés, avec des oriflammes flottant à leur mât central comme autant de petits dragons, elles sont d’un style que je qualifierais de “croisade attardée” ; c’est le genre de tentes qu’on voit dans les joutes. La rue qui mène au parc est toute quadrillée de cordons tendus et pavoisée de bannières sous lesquelles quelques centaines de personnes piétinent, pour l’essentiel des familles. Les gosses sont juchés à califourchon sur les épaules des pères pendant que les mères manipulent d’énormes caméscopes ou propulsent de monstrueuses poussettes. Des ados traînent çà et là, en bandes, échangeant des poignées de mains sophistiquées ou accomplissant des figures de skate. À l’exception des ados, pratiquement tout le monde porte un costume vaguement médiéval, même s’il ne consiste parfois qu’en un chapeau de feutre surmonté d’une plume de faisan ou une paire de collants jaunes à la Errol Flynn. Le soleil brille. La rivière est bleue. Les arbres sont verts. Un paladin passe en rollers. C’est l’été, c’est samedi, la petite ville bouge. Tout est pour le mieux.

À un détail près : la Subaru blanche à côté de laquelle je passe, près de l’entrée. On dirait bien que c’est le même pick-up, mais je n’en suis pas sûr ; la fois où je l’ai vu, je n’ai pas fait attention à l’immatriculation. Cette fois, je ne vais pas refaire la même erreur. Prenant un air aussi innocent que possible, je m’arrête juste à côté, mémorise le numéro, jette un œil à l’intérieur par les vitres. Thermos bleue sur le siège passager, casquette rouge sur le tableau de bord. Ça colle.

J’ai compris ; on peut être deux, à ce petit jeu-là. Je jette un coup d’œil alentour pour vérifier que personne ne me regarde, je m’agenouille pour ouvrir mon sac à dos, j’y pêche un bout de papier quelconque (un reçu pour de l’essence) et un stylo. “Je t’ai repéré”, j’y écris. Puis je plie le papier en quatre, le glisse sous l’essuie-glace, et fonce vers le parc.

Je fais la queue comme tout le monde, le long d’un alignement de bottes de foin ; j’attends mon tour pour payer. Deux moines sont là pour encaisser et tamponner les gens sur le dos de la main. Bien qu’il n’y ait pas grand monde devant moi, la file avance lentement ; plus je m’approche, plus je saisis que la transaction qui s’engage ici est fort complexe.

— C’est combien ? demandé-je quand mon tour est venu.

Le premier moine, qui est plus jeune que moi, me regarde des pieds à la tête. « Ça dépend, qu’il dit.

— De quoi ?

— Eh bien, vous ne pouvez pas entrer habillé comme ça. Il y a des conventions, vous comprenez.

— Vous êtes en train de me dire qu’on ne portait pas de bermudas au e XV

siècle ?

— Désolé, mon vieux. Il va vous falloir louer un costume. C’est le règlement. »

L’autre moine (une fille dont les cheveux blonds et raides sont largement dissimulés par son capuchon) me jette un regard de sympathie. « Ils sont très bien », dit-elle. Sa bouche est molle ; son long nez tordu est gercé au niveau des narines. « Ils sont comme les nôtres, en feutre. Ça ne gratte pas ni rien.

— Pas d’exception à la règle ? demandé-je.

— Aucune.

— Même pour un étranger ?

— Eh non.

— D’accord. Combien ?

— La location à la journée ? Sept sicles, plus la caution de vingt sicles.

— Des sicles ? Vous ne prenez pas les bons vieux dollars ?

— Tout ce qui fait partie de la Feste se paie en sicles.

— La plupart des gens les changent auparavant, par mail », m’explique la fille en reniflant. J’ai l’impression qu’elle est enrhumée, ce qui explique le capuchon.

— C’est un peu tard pour ça, dis-je. Je ne peux pas en changer ici ?

— Si, mais le taux de change n’est pas aussi favorable. » Elle sort une calculette des replis de sa chasuble et tape sur des chiffres. « 2,30 pour un dollar, sans compter la commission. Oh, et la taxe commerciale.

— Vous plaisantez ? Je ne peux pas entrer sans passer par tout ça ? »

Les deux moines font non de la tête. Je reste planté là un moment, à les regarder tour à tour, essayant de deviner s’ils ne sont pas en train de me faire marcher. Leurs expressions reflètent l’innocence monacale personnifiée, mais doit-on se fier aux apparences ? Je n’arrive pas à me décider.

— Hé, mon vieux, bougez-vous un peu ; vous bloquez la file. » Ça, ça provient d’un viandard bourgeois à quelques places derrière moi. Cent cinquante kilos au bas mot, le bouc au menton… Le genre de type qui fait régner la terreur chez les steaks surgelés de Sait Lake jusqu’à Seattle, j’en tremble dans mes bottes.

Mais comme ma dernière bagarre se rappelle à mon bon souvenir, j’ouvre mon portefeuille pour en sortir les billets que je transfère dans les mains avides des moines, qui font leur calcul puis me refilent un gros sandwich de feutrine pliée accompagné d’une bourse pleine de jetons d’étain. Tout en me tamponnant le dos de la main d’un cercle avec un point en son centre, le garçon me demande d’où je viens.

— D’Angleterre », lui réponds-je en me disant que, finalement, il n’est peut-être pas hostile.

Erreur. « C’est par là », dit-il, non pas en me désignant l’entrée principale de la Feste, mais un autre accès sur sa gauche, plus petit, qui donne droit dans une tente.

Je ravale mon sourire et je vais là où on m’a dit d’aller ; sous la toile écarlate m’attendent deux chevaliers, un homme et une femme.

— Chaussures, s’il vous plaît, me dit la femme.

— Quoi ? Ne me dites pas que je dois aussi louer des sandales ?

— Sécurité », dit-elle en désignant du pouce le bidule que je n’avais pas vu jusque-là, du genre qui fait les rayons-X-et-détecte-les-métaux dans les aéroports, tenu par deux autres chevaliers ; il y a, en plus, un grand type à cheveux ras couleur poil-de-carotte, trapu, muni d’une fine petite moustache, et dont le costume minimaliste (chinos, veston de cuir et fez) ne l’empêche pas du tout de ressembler à l’archétype du flic.

— C’est une plaisanterie », affirmé-je.

De toute évidence, c’est une phrase qu’elle a employée elle-même pas plus tard qu’hier vers 17 heures, au moment de l’inauguration, en voyant tout le bazar. « Vous voulez entrer, oui ou non ? » me lance-t-elle. De part et d’autre de son haubert en plastique, je peux voir les taches de sueur sous ses aisselles ; du coup, je m’aperçois qu’il fait très chaud sous les tentes, à tel point qu’elle doit s’amuser nettement moins que moi. Donc, j’enlève mes chaussures de randonnée, je les lui tends avec mon sac et je me déleste de mes pièces et autres objets métalliques pour passer au détecteur.

Après avoir récupéré mes effets, je suis aiguillé vers une espèce de cabine d’essayage délimitée par des paravents sur lesquels figure le symbole international désignant les mâles de l’espèce ; là, en même temps qu’un petit page qui bataille avec ses collants et le bourgmestre qui me suivait tout à l’heure dans la file, je me vêts de ma robe. Enfin… enfin, on me laisse accéder à la Feste.

 

Il y en a, des choses à voir. Il y a un grand échiquier peint sur la pelouse, avec des humains coiffés de chapeaux en plastique moulé selon leur fonction et leur camp, avec deux personnes juchées sur des chaises d’arbitre, une de chaque côté, qui leur donnent leurs instructions. Il y a une parodie de la tour penchée de Pise, en fait un échafaudage planté à un certain angle et enveloppe d’une draperie en film plastique représentant les colonnades de l’original, et du sommet de laquelle des hommes en froc laissent tomber divers objets, des sacs de farine, des briques et des boules, dans une large fosse pleine de sable creusée à son pied. Il y a plein de chevaux qu’on peut monter, et même un maréchal-ferrant qui s’occupe de leurs fers sur une petite forge. Il est chauve, piercé à mort et torse nu ; de petites volutes de sueur s’évaporent de son dos couleur caramel. Il y a une zone délimitée par des cordes sur la berge où des chevaliers enfilent leurs armures et se préparent à un tournoi d’escrime. Il y a même un petit théâtre de planches sur lequel deux hommes en chausses et pourpoint exécutent ce qu’une affiche présente comme la version marathonienne du Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, de Galilée.

Malgré les restrictions édictées par le règlement vestimentaire, on trouve ici une variété incroyable de costumes. Si vous avez ne serait-ce que vaguement l’air de sortir d’une vente de charité qui s’est tenue entre la chute de l’Empire romain et la bataille de Waterloo, en gros, vous êtes bon. Ce qui est encore plus saugrenu, c’est la règle plus ou moins tacite selon laquelle tout le monde est censé s’exprimer en anglais semi-archaïque. De partout, je capte des bribes d’ancien “parlois” ; des “vous en prié-je”, des “en vérité” et autres “messires”. C’est tout à fait curieux. Il m’apparaît vite flagrant que les habitants d’Atomville n’ont qu’une très vague idée de l’histoire européenne. Pourquoi devraient-ils la connaître, d’ailleurs ? Après tout, bordel, à quoi ça pourrait bien leur servir ? Dans le monde qu’ils dirigent avec leurs satellites, leurs corporations, leurs vieux pipelines et leur armement, qu’ont-ils besoin de connaître le vainqueur de la guerre des Deux-Roses, ou ce que les gens portaient aux pieds quand la première bible fut imprimée, ou ce que Thomas Browne avait à dire sur les rites funéraires ? Tout cela est inutile tant que ça ne sert pas à faire tourner la machine, or ce n’est pas ça qui fait tourner la machine, pas vraiment, à part peut-être (et encore) ce qu’on peut en tirer au niveau du mythe et des histoires à dormir debout, toutes les conneries qu’on balance aux gens pour leur faire croire qu’ils ont une valeur individuelle quelconque, une valeur qui serait soi-disant supérieure à toutes les merdes qu’on les pousse à consommer ; et je ne parle même pas de ceux qui se font châtier à les produire. Quand Henry Ford a dit que l’histoire c’était de la foutaise, il n’essayait pas de nous déposséder de quoi que ce soit ; il essayait de nous dire la vérité, de nous prévenir de ce qu’il voyait arriver. Il essayait de nous faire une faveur. Tu parles qu’il s’est fait remercier. Tout ce qu’il a jamais reçu, ce sont des reproches. C’est bien digne de la culture humaine, ça, tiens !

Revenons-en à notre shopping. Une quantité impressionnante de choses sont proposées à la vente. Il s’agit surtout de camelote pseudo-scientifique, des jouets gyroscopiques, des thermomètres à liquide, des pendules pour aider les cadres à prendre des décisions, des boules à plasma (j’avoue à ma grande honte en avoir acheté une, un jour, dans le catalogue Innovations, même si je n’ai pu supporter de la voir sur ma table basse plus de quelques semaines). Plusieurs tentes se consacrent entièrement à la vente de télescopes, parmi lesquels de magnifiques modèles anciens, tout en cuivre et bois, dont les étiquettes ballottent suspendues à leur trépied, arborant des prix tout à fait astronomiques (sans jeu de mots). Ce qui, soit dit en passant, n’a pas l’air de dissuader les clients ; partout où je pose les yeux, les cartes de crédit volent de main en main (visiblement, les sicles ont leur limite). En fait, tout cela est parfaitement logique : une communauté scientifique fortement instruite, coincée au fin fond du désert, loin de la société classique et de sa pollution lumineuse ? L’observation des étoiles ne peut manquer d’y être un passe-temps populaire. N’empêche que la marchandise New Age et ses assimilés me paraissent aussi fort représentés ; je pourrais aussi bien me trouver à Glastonbury-la-Débile étant donné le nombre d’échoppes qui regorgent de bougies parfumées, de cristaux mystiques, de coffrets en bois bardés de fer, de coussins brodés du Rajasthan, de mandalas en argent de je-ne-sais-où au Mexique ou en Chine, à moins que ce ne soit tout simplement de Bled-Pourri, Indiana.

Ce que je trouve plus attirant par contre, ce sont les diverses nourritures disponibles, dont les arômes vantent violemment les mérites en se mêlant dans l’air calme de l’été : des pommes d’amour, des brownies faits maison, du jus de pomme tout frais, des hamburgers faits maison, des tartes à la noix de pécan, des marrons grillés. Il y a même un type qui fait rôtir un mouton entier sur une énorme broche d’acier ; le riche fumet de la viande cuite se répand partout dans la zone herbeuse, écrabouillant les autres odeurs plus faibles sur son passage et déclenchant les affres de la faim chez le client affaibli que je suis.

J’en veux, je suis sur le point d’en avoir, quand quelque chose de plus important que la bouffe attire mon attention. À l’ombre d’un large auvent, mise en évidence au beau milieu d’un élégant et inhabituel étalage d’astrolabes, de lentilles et d’échantillons minéraux, trône une reproduction encadrée du même dessin que celui de la boîte de café : un carré dans un cercle. Dans le plus pur style Tron, j’exécute une embardée à 90° et transperce le flot des piétons pour aller voir ça de plus près.

Le forain, un petit grassouillet, a l’air à la fois tendu et apaisé, comme si on venait de lui administrer un lavement à la poire. Tandis que je regarde la repro, il se dandine nerveusement, reniflant sans doute mes sicles. Ses dents proéminentes sont d’une teinte sépia, et quand il respire, ça siffle légèrement comme s’il cherchait à empêcher l’air de s’échapper. Ses sourcils de loup-garou forment un linteau continu au-dessus d’une paire de lunettes à triple foyer ; il y a une bordure eczémateuse orange tout autour de ses cheveux ramassés en forme de tampon à récurer, comme si quelqu’un s’était amusé à lui en arracher une touffe pour lui brosser vigoureusement le pourtour du visage. Il porte une chemise blanche, des mocassins noirs fatigués, des chaussettes en tissu-éponge, une paire de lederhosen exagérément ouvragés et surchargés de décoration ; un protège-poche soigneusement pincé protège sa poche de chemise, arborant une rangée de stylos qui évoquent des étourneaux sur une ligne électrifiée. Un über-attardé, un cas d’école. Aussi incroyable que ça paraisse, il porte aussi une alliance, ce qui implique l’idée terrifiante que quelque part, là-dehors, existe son équivalent féminin.

— Qu’est-ce que ça signifie ? dis-je en désignant le symbole.

— Ce n’est peuh-pas à vendre, dit-il avec un drôle de bégaiement et en me regardant comme si j’allais le mordre. C’est juste pour meuh-montrer. » Ah bon. Ce qui veut dire qu’il n’en avait peut-être pas après mes sicles. Qu’est-ce qu’il a cru alors, que j’allais le voler ?

— Ça tombe bien, je ne veux pas l’acheter. Je veux seulement savoir ce qu’il signifie.

— C’est de l’alcheuh-chimie. Comme ceuh-celui-là, dit-il en montrant le cercle pointé au dos de ma main.

— D’accord, mais qu’est-ce qu’il veut dire ?

— C’est l’Oheuh-or.

— Je vois. J’aurais pu deviner tout seul, à vrai dire. » Je ne comprends pas très bien pourquoi je le bouscule comme ça. Sans doute parce que je n’ai pas l’habitude de tomber sur quelqu’un de plus gravement attardé que moi, une pure victime d’Asperger. « J’en ai déjà vu un semblable, dis-je en désignant la reproduction sur bois, encore qu’il était légèrement différent. Le carré n’avait que trois côtés et il y avait un œil au milieu.

— Ça ne meuh-me dit rien. Mais ceuh-celui-ci est une représentation schématique de la meuh-matière. Le seuh-circulus quadratus. C’est un concept qui remonte à la cheuh-Chine ancienne, à keuh-quatre mille ans en arrière, la doctrine des deux principes oh-opposés, ce qu’ils appelaient le weuh-Wuhsing. Au commencement, il n’y a que du keuh-chaos, ensuite tout s’ordonne selon la séparation des oh-opposés, comme l’eau et la terre, l’ombre et la leuh-lumière. Ces principes ont souvent été identifiés à des deuh-dieux ; en général, le dieu soleil et la déesse leuh-lune.

— Osiris et Isis, dis-je en me souvenant de ce que Jack racontait dans l’interview de Cox.

— Euh-exactement. Ces concepts se sont transmis de la cheuh-Chine à l’Égypte, ensuite à ah-Aristote, qui les a redéfinis comme on le voit sur le diagramme : quatre éléments, reuh-répartis en paires, et dont tout est constitué. Et liées à eux tous, quatre propriétés : le chaud et le froid, l’huh-humide et le sec.

— Et au centre, le chaos ?

— Ça dépend. Peuh-parfois. Mais il ne faut pas rapprocher cette chose de la table peuh-périodique. Ces éléments ne s’entendent pas au sens moderne du terme. Ce sont plutôt des zeuh-états, et le cinquième élément, qui est l’agent de transformation, les sous-tend, encore que beaucoup de gens ont préféré suivre heuh-Héraclite en partant du principe que le ceuh-cinquième élément est en soi une espèce de feu. Ils croyaient que leuh-lorsque vous passez quelque chose au feuh-feu, ça le reteuh-transforme en ses éléments constituants, vous voyez ? Prenez le beuh-bois, par exemple. D’après eux, le bois est constitué d’un certain meuh-mélange d’air, de terre et d’eau, parce que si on le brûle, sa seuh-sève s’échappe – l’eau – la fumée s’échappe – l’air – et il vous reste de la teuh-terre : les cendres.

— Oh, dis-je tout en cherchant un moyen d’échapper à cet individu rasoir au possible, quand quelque chose de beaucoup plus intéressant montre le bout de son nez.

— Bien le bonjour, nobles sires, dit-elle avec une révérence tout ce qu’il y a de plus gracieux. Vous laisseriez-vous tenter par quelque brin de bruyère de bonne aventure qui s’en irait orner vos boutonnières ? En vérité, pour le prix d’un misérable sicle, c’est là une fort bonne affaire que vous feriez, par ma foi. »

Le forain se marre comme si c’était la chose la plus drôle qu’il ait jamais entendue. Lui et la fille se connaissent, pas de doute. Ils échangent quelques phrases en usant de ce patois ridicule que tout le monde affecte ici de parler, se marrant tout du long, après quoi elle insère un brin de bruyère enveloppé dans un cône de papier sulfurisé entre deux stylos de sa chemise. Il bégaie un remerciement embarrassé ; ça m’étonnerait qu’il ait l’habitude d’attirer l’attention de si jolies filles. Moi aussi, à vrai dire. Il n’est pas le seul à rester bouche bée.

Heureusement, son personnage de bohémienne est sur pilotage automatique, aussi elle me réitère son offre d’un brin de bruyère porte-chance.

— Adonc, me portera chance icelui ? » parviens-je enfin à sortir. Toutes ces niaiseries dans le style Seigneur des Anneaux qu’on pratiquait avec Miles, je savais bien que ça me servirait un jour.

— Messire, à n’en point douter. Oncques ne mentirai-je en disant que si vous arborez ma bruyère enchantée, dame Fortune vous sourira plus que de raison. »

J’ai surtout envie de lui déclarer qu’elle est une jouvencelle à la poitrine avenante, mais j’arrive à me retenir. « Vos chaussons me ravissent, dis-je à la place.

— Mes brodequins de coutil moucheté ? En vérité, soyez-en remercié ; car je les cousis moi-même.

— Diantre, vous les cousîtes ?

— Oui-da, je les cousis.

— Dame, qu’est-ce que vous cousez bien ! »

Elle rigole franchement maintenant, du coup le monde entier s’illumine. Allez Coops ; tu peux le faire. Offre-lui un verre. « Daignerez-vous, ô gente dame à la bruyère, prendre plaisir à partager quelque hanap d’hydromel en cette taverne ? » Vingt dieux, ça balance !

— Nenni ! Car le noble paladin que vous estes ne saurait avoir cure d’une bohémienne de peu comme j’estuis.

— Non seulement je le puis, mais je m’en vas le faire. Allons ma mie, vous boirez avecque moy ; c’est dit. »

Sans l’ombre d’une hésitation, elle sourit et me prend le bras, puis nous glissons ensemble vers la buvette où nous nous installons sur des bottes de foin pour commander des coupes d’hydromel, lequel présente une ressemblance suspecte avec de la bière de racines.

Eh bien, ce n’était pas si compliqué, finalement ?

 

Elle s’appelle Kelly. Elle est née à Atomville, mais elle a étudié la paléontologie à l’université du Wisconsin. Elle est de retour pour faire des recherches sur son sujet de thèse. Si je vous disais à quel point elle me fait transpirer, vous devriez essuyer la page.

— Je ne comprends pas, lui dis-je. Pourquoi êtes-vous revenue ici pour vos recherches ? » Je suis fort heureux de vous signaler en passant que nous avons laissé tomber l’accent pseudo-élisabéthain.

— C’est parce qu’il y a eu une découverte importante ici il y a quelques années, pendant que j’étais au lycée ; un pêcheur a trouvé un crâne à moitié incrusté dans une berge de la Chiawana, pas très loin d’ici, à vrai dire. » Elle désigne vaguement la marina où j’ai embarqué sur mon bateau pour la visite.

— Un crâne ?

— Oui, oui. D’abord, ils ont cru que c’était une victime de meurtre, qui remontait peut-être aux années 40 ou 50, mais quelqu’un a pensé à en faire une datation au carbone et lui a trouvé dix mille ans d’âge, ce qui le fait remonter à la dernière ère glaciaire.

— Sans rire ?

— C’est trop bien, cette histoire. Non parce que ça a déclenché une polémique, vu que quand on lui a recomposé le visage à partir des techniques médico-légales, on s’est aperçu qu’il avait des traits slaves.

— En quoi est-ce sujet à polémique ?

— Parce que, voyez-vous, ce crâne pourrait servir de preuve que les Amérindiens ne sont pas originaires d’ici, comme leurs mythes le prétendent. Il montre que ce sont des immigrants qui sont venus de ce qui est aujourd’hui la Russie, par le détroit de Béring, quand il était gelé, et quand la glace a fondu ils sont tombés sur une voie qui menait au sud, laquelle les a menés à ce qui est devenu l’Amérique.

— Ce qui prouve que les mythes sont des mythes. Bon, et alors ?

— Non, mais vous voyez, c’est important parce qu’ils ont recours à leurs mythes pour étayer les revendications foncières sur leurs terres ancestrales de la région. Par conséquent, si leurs mythes sont faux, ils n’ont pas de droits naturels sur la terre ; ce sont des immigrants au même titre que nous, ils doivent partager.

— Il me semble qu’ils partagent déjà pas mal, non ? Ils n’ont pas vraiment eu le choix.

— Oui bon, mais vous devriez voir la quantité de ressources qui sont bloquées dans les procédures judiciaires qui gèrent les revendications. C’est un tel gaspillage…

— C’est pour ça que vous faites de la paléo ? À cause de ça ?

— C’est l’une des raisons, oui. En fait, je voulais faire quelque chose où je pourrais me rendre vraiment utile. » Elle repousse une de ses tresses, sirote sa bière de racines. Son nez à lui seul vaut un millier de poèmes. Ne m’obligez pas à parler de ses mains, de ses yeux, de ses lèvres… encore moins de ses seins qui pointent sous sa tunique comme deux vivants symboles de l’or. « Et vous, vous êtes dans quoi ? »

Je m’apprête à lui répondre quand une file de moines qui faisait la conga dans le parc depuis mon arrivée nous passe devant en entonnant un chant farci de basses qui leur procure visiblement la conviction de mener un office de vêpres tout ce qu’il y a de plus traditionnel. Étant donné le contexte, l’événement n’est pas assez notable pour me faire perdre le fil de la conversation. Mais ce qui se passe ensuite, quand ils parviennent à notre niveau, c’est que le dernier moine de la file se détache brusquement de ses frères et fonce vers nous en tenant quelque chose dans sa main tendue. Je lui jette un coup d’œil presque négligent, en pensant qu’il veut me donner un dépliant ou un truc dans le genre, mais je m’aperçois que son pas s’accélère et que ses intentions sont de plus en plus claires. Avant que j’aie pu réagir, un courant d’air me frôle les oreilles et deux paladins foncent en courant. Ils chargent le moine et, avec une coordination parfaite, l’attrapent sous les bras et l’emportent vers la sortie, ce qui provoque la chute de son capuchon. Sous lequel le moine porte des lunettes de soleil et une casquette de baseball rouge. C’est le conducteur de la Subaru.

— Hé, là-bas ! » m’écrié-je en me levant d’un bond.

Il lève la tête et me désigne de son index droit. « Tu es attendu par l’Archer d’Amesbury ! » crie-t-il. Et le voilà parti, arraché au décor tel Gandalf par le Balrog, sauf que sa disparition à lui est orchestrée par le même type en chinos et fez que j’ai aperçu plus tôt dans la tente-sécurité. Pour rendre l’incident un tantinet plus morbide, tous les gens qui y assistent se mettent soudain à applaudir, peut-être parce qu’ils partent du principe que tout ça est un numéro destiné à ajouter de l’authenticité. Tout le monde, à part une personne, une femme boulotte et assez élégante dans ses babouches violettes et son espèce de sari en mousseline qui volette autour d’elle tandis qu’elle vient vers nous, essoufflée.

— Kelly ! fait-elle une fois à notre portée, tout en manifestant sans ambiguïté son essoufflement extrême. Tout va bien ?

— Bien sûr, M’man ! dit Kelly. Nous allons bien. Il n’est rien arrivé. Oh… voici Cooper. » Ses yeux scintillent en disant ces mots, elle ne peut réprimer un sourire. Pas de doute, ça marche très fort.

— Je suis honorée de vous rencontrer. Cathy Trevisan. Cathy avec un C. » Elle me tend une main, que je serre. Elle a la poigne douce. La peau un peu squameuse, peut-être.

— Qu’est-ce qui s’est passé, en fait ? demandé-je.

— Oh ça, ce n’est rien. Un problème de sécurité. Tout est réglé, maintenant. » Elle affiche un sourire et se passe une main sur le front pour en essuyer une sueur imaginaire. « Mais… vous êtes anglais ! lance-t-elle en prenant un dernier grand bol d’air.

— Vous voulez que j’enlève mes chaussures ? dis-je.

— Pardon ?

— Non, rien ; une idée idiote… J’ai passé un très agréable moment avec votre fille.

— C’est vrai ? Fort bien. Elle peut se montrer tout à fait charmante quand elle s’y décide. Alors… qu’est-ce qui vous amène à Atomville, Monsieur Cooper ?

— Oui au fait, vous ne me l’avez pas dit ; qu’est-ce qui vous amène ? » fait Kelly en écho, toujours souriante. Je vais vous dire, j’ai bien l’impression qu’elle en pince pour moi.

— En fait, c’est M. James. Cooper James. James avec un J », ajouté-je incapable de résister à la tentation. Pendant un court instant, Cathy Trevisan cligne plusieurs fois des yeux, pas certaine de comprendre ce que je veux dire. « Je suis ici à la recherche de mon père, dis-je rapidement pour la rassurer.

— À sa recherche ? Avez-vous perdu sa trace ?

— On peut dire ça comme ça, oui. Il est mort.

— Oh, j’en suis navrée.

— Pas la peine. Non, vraiment. Ça fait vingt ans qu’on ne s’était pas vus, alors… » dis-je, et puis j’en rajoute une couche, histoire d’achever Kelly. « En fait, euh… j’ai appris qu’il était mort, mais l’information était vague, alors je suis venu ici pour tâcher d’apprendre ce qui lui est arrivé.

— Vivait-il ici, à Atomville ?

— Oui, c’est ça. Il était artiste.

— Artiste ? » Les mains de Cathy volettent soudain devant sa bouche, comme pour repousser une phrase qui tentait d’en sortir. Elle et Kelly se tournent l’une vers l’autre avec un ensemble parfait, leurs yeux s’agrandissent de concert, apparemment animés par le même système de câblage. « Mais… mais vous ne parlez pas de Jack Reever… ?

— Si. Comment… ?

— Quelle… quelle étrange coïncidence !

— Vous le connaissiez ? Vous avez connu mon père ?

— Bien sûr. Très bien, même.

— Alors euh… Savez-vous ce qui lui est arrivé ?

— Voulez-vous dire que vous l’ignorez ? »

J’aimerais bien que les gens arrêtent de me dire ça.

« Oui, je l’ignore. Comme je vous l’ai dit, c’est la raison de ma présence ici. C’est ce que j’essaie de découvrir. »

Cette fois, Kelly et Cathy ne se regardent pas. Cette fois, Kelly contemple la pointe de ses pieds et Cathy détourne les yeux. Contrairement à ce qui se passait quand elle courait, maintenant elle transpire, quelques petites gouttes de sueur perlent parmi le duvet sombre sur sa lèvre supérieure. Kelly se secoue un brin, se racle la gorge. « Je crois que tu ferais mieux de le lui dire, M’man », murmure-t-elle.

Cathy acquiesce puis me prend une main qu’elle serre dans les siennes ; du coup, j’ai la vague sensation qu’elle s’apprête à m’ingérer.

— Il y a eu… un accident. Un feu de brousse ; très violent. Le désert a été balayé sur des kilomètres à la ronde. L’atelier de votre père a été pris dans les flammes. Le temps que l’incendie soit circonscrit, il n’est rien resté de lui. »

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