Électrons libres
Dîner chez les Trevisan
Cathy a insisté pour que je vienne dîner chez elles ce soir, aussi j’y vais après un passage par le Tomsk-43 où je prends une douche avant de me changer. Leur maison de pierre et de stuc se situe dans un quartier sélect, à un kilomètre du parc ; elle est spacieuse et d’une suprême propreté, tout apprêtée de tapis blancs et de mobilier en cuir blanc. L’arrière est flanqué d’une terrasse en bois de belle taille, sur laquelle sont soigneusement disposés une table en teck avec fauteuils assortis et un barbecue qui a l’air d’avoir été fauché sur le pont du vaisseau Enterprise. Derrière une balustrade vernie, le jardin en pente tout arboré de buissons et d’arbustes d’ornement descend vers la rivière. Au bord de l’eau, un jet-ski et un hors-bord profilé sont nichés de part et d’autre d’une jetée privative.
Lorsque j’arrive, Kelly et Cathy sont occupées à préparer le repas dans la cuisine de marbre et d’acier. Comme elles ne veulent pas que je les aide, elles me collent d’office deux Cocas dans les mains et m’expédient sur la terrasse où Todd, le mari de Cathy, est en train de piloter le barbecue entre deux planètes.
— Vous devez être Todd », dis-je, debout comme un couillon avec mes canettes. Je voudrais bien lui donner la sienne, mais ce n’est pas possible, dans la mesure où il est penché sur son appareil à technologie culinaire de pointe, extrêmement concentré sur un bidule.
— Je suis à vous dans une minute… », dit-il. J’attends. « Ça y est ! Je l’ai eu. » Il se redresse, appuie sur plusieurs boutons de cuivre crénelés, jusqu’à ce qu’un long panneau horizontal percé de micropores s’allume soudain dans une gerbe bleu électrique. C’est alors que je le reconnais ; c’est le type de la Feste, celui avec le fez et les moustaches. Le policier.
— Héééé ! » fait-il en essuyant sa main sur un torchon fraîchement sorti du lavage avant de me la tendre. Au lieu de la lui serrer, je lui passe le Coca, qu’il prend avec un « Oh, d’accord, merci… Vous devez être Cooper, ajoute-t-il quand on se serre enfin la main. J’ai beaucoup entendu parler de vous ; surtout par ma fille, si je puis me permettre. » Il me désigne le barbecue d’un coup de menton. « Désolé pour ça. Un truc qui bloquait le tuyau d’arrivée. Je n’arrive pas à trouver le temps de curer cette saleté. Alors, comment va ?
— Bien.
— Vous vous plaisez dans notre petite ville ?
— Ben, vous savez… Ça a l’air bien. Enfin bon, je viens juste d’arr…
— Vous vous êtes amusé à la Feste ? C’est une tradition à Atomville, en quelque sorte.
— C’est super.
— En tout cas, nous, on adore. Kelly m’a dit que vous étiez au Tomsk-43 ?
— C’est ça, oui.
— Excellent choix. C’est bien Lucille qui tient la boutique ? Une vieille amie à nous. Remarquez, tout le monde se connaît dans cette ville. C’est l’une des choses qui nous plaît le plus, d’ailleurs. » Il se détourne et hausse la voix vers la cuisine. « Hé, Kelly ! Dans cinq minutes, je serai prêt à recevoir les steaks ! Vous je ne sais pas, mais moi j’ai une de ces faims. En plus, on veut avoir fini de manger pour le feu d’artifice. En général d’ici on y voit très bien. Atomville donne les plus beaux feux d’artifice de tout l’État. Il y a pas mal de gens dans le coin qui en ont fait leur passe-temps. Après tout, la plupart d’entre eux consacrent leur vie à fabriquer des feux d’artifice qui ne seront jamais tirés. Du moins, ils l’espèrent ! »
Exemple typique des blagues néo-impérialistes à la sauce humour noir que les Américains de Featherbrooks adorent raconter ; Todd se trouve extrêmement drôle, s’il faut se fier à son rire. Moi aussi je rigole ; du coup Todd entreprend de me raconter comment, à l’époque où Atomville est passée du statut de baraquement militaire surfait à celui de ville proprement dite dans les années 50, ils ont tiré des missiles Stinger depuis le sommet d’Eagle Mountain pour célébrer l’événement. « C’était avant mon arrivée bien sûr, dit-il, mais ça a dû être quelque chose. »
J’approuve avec enthousiasme et, me disant que la glace est rompue, je demande à Todd ce qu’il fait.
— Désolé, Coops, je ne peux pas vous le dire. Je suis sous clause de confidentialité niveau Q. Vous comprenez ça, vous. Je veux dire, vous faites partie du lot, non ? Sur quelle base travaillez-vous, déjà ? Cathy me l’a dit, mais… »
Je le lui rappelle. Il va sans dire que je ne parle pas de mon petit souci professionnel.
— Ah oui. C’est dans le comté de York, non ?
— Oui. Vous connaissez l’Angleterre ?
— Mon fils y a été affecté pendant un temps. Il était à Greenham Common à l’époque où on en a retiré les missiles, quand les gouines ont tout fait fermer. Attention, hein ! Je n’ai rien contre les lesbiennes… du moment que je peux mater… Je plaisante, Coops. C’est seulement que je n’apprécie pas leur politique. Qu’est-ce qu’elles croient accomplir en barrant les routes d’accès aux bases militaires ? Moi, ça me dépasse, je vous le dis comme je le pense.
— Nous aussi, nous avons beaucoup de problèmes avec les manifestants, à Featherbrooks », dis-je embarrassé par le souvenir de mon petit coup de gueule lors de mon dernier jour de travail là-bas. D’un coup, je suis envahi par la nécessité impérieuse de m’emparer du glaive de la justice (à moins qu’il ne s’agisse de la brochette de la justice, vu qu’il y en a toute une panoplie à portée de main) pour défendre le droit des minorités sexuelles à s’enchaîner elles-mêmes à des barrières, partout dans le monde, dans le cadre de leur poursuite malencontreuse d’une société plus attentionnée, plus paisible, plus équitable. Heureusement, je parviens à réprimer cette envie ; ce qui est plus digne de moi.
— Au fait, dis-je à la place, je voulais vous demander : cet homme qui s’est fait expulser de la Feste, qui est-ce ? Il n’a rien fait de grave, si ? »
Si Todd est embarrassé que je le questionne sur son implication dans l’incident, il n’en montre rien. « Ne vous tracassez pas pour lui », dit-il en attrapant une grille qui était posée contre une chaise puis en l’insérant au-dessus des flammes, « ce n’est qu’un trouble-fête, un malade de par chez nous. Il faisait partie de l’Association pour la reconstitution créative à une époque, mais il s’en est fait virer parce qu’il voulait se servir de la Feste pour diffuser ses idéaux politiques. Non, c’est vrai quoi, les loisirs des gens, ce n’est ni le temps ni le lieu pour ce genre de choses.
— Non, bien sûr. » J’hésite à révéler à Todd que j’ai déjà vu l’homme en question, à Salt Mountain. J’avais supposé qu’il avait un rapport avec les autorités, que c’était quelqu’un qui me suivait pour le compte de Fioravanti ou de quelqu’un à Featherbrooks ; d’accord, le minutage ne correspondait pas, mais comment savoir s’il ne me suivait pas depuis la douane à Boston ? Et puis si ce n’est pas le cas, si c’est un manifestant d’Atomville, qu’est-ce qu’il fout à me suivre sur trois États ? Et d’abord, comment savait-il que je serais à Salt Mountain, bordel ?
— Par le plus grand des hasards, vous ne sauriez pas comment il s’appelle ? »
Todd me regarde comme si je venais de lui lâcher un marteau sur les orteils. « Comment il s’appelle ? Qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? À vrai dire, je ne m’en souviens pas. Lemming, un truc dans le genre. Franchement, c’est pas mon rayon ! »
C’est ça qui me décide. Aucune raison de dire quoi que ce soit à Todd ; je sais déjà tout ce qu’il est susceptible de me confier.
— Où est votre fils, maintenant ? » dis-je pour parler.
Todd sourit tout faraud, fait un mouvement de bras pour désigner l’espace alentour. « Je ne sais pas vraiment. Sans doute quelque part en Irak. Ah, voici la viande. »
Après que Cathy a dit les grâces, après qu’on a eu l’occasion de remplir nos assiettes et de faire un commentaire sur la qualité de la cuisine, j’entame la conversation en racontant ma visite presque inutile à la maison de Jack.
— Vous êtes allé à la maison-B ? demande Cathy, surprise.
— La maison-B ?
— Maison-A, maison-B, C… ça va jusqu’à F, gazouille Kelly. Les habitations de cette banlieue sont toutes préfabriquées, construites pendant la guerre sur des plans au sol préétablis. Ce sont les vrais “pavillons de lotissement”, d’origine ; parce qu’à l’époque, tout cet endroit n’était guère autre chose qu’une énorme usine.
— Ça n’a pas beaucoup changé », dit Todd pour plaisanter. Cathy et moi nous pouffons, puisque c’est ce qu’on attend de nous, mais Kelly le gronde gentiment en lui reprochant son cynisme.
— C’est comme pour les réacteurs, alors ? » dis-je en pensant aux désignations par les lettres. Je suis très enclin à choisir le camp de Kelly, ce pour des raisons évidentes. Mais ma petite remarque produit l’effet contraire ; si l’on excepte le bruit des insectes qui se font griller par le piège électrifié suspendu au mur au-dessus de nos têtes, la terrasse devient silencieuse et une fraîcheur palpable fige l’air embaumé. Voilà que je me sens coupable, comme si le fait de découvrir par moi-même l’un des secrets d’Atomville constituait, sinon un crime, du moins un sérieux manquement à l’étiquette. « J’ai fait la visite en bateau sur la rivière, dis-je pour me justifier. Vous savez, près de…
— Ah oui, dit Cathy en retrouvant instantanément le sourire. Est-ce qu’elle n’est pas parfaite ? Je suis très heureuse de pouvoir dire que c’est l’une de nos meilleures attractions touristiques. J’allais proposer à Kelly de vous y amener, si vous ne l’aviez pas déjà fait.
— Je la referais volontiers », dis-je plein d’espoir tout en regardant la fille de Cathy, mais elle est trop occupée à découper son entrecôte pour me rendre mon regard.
Gêné, je m’empresse de parler de la femme qui vit désormais dans la maison-B et qui ne sait pas où Jack est parti ensuite.
— Je ne vois pas comment elle le saurait. Jack a acheté cette maison quand il est arrivé à Atomville au début, mais il en a déménagé pour l’atelier, ça fait quelques années déjà. Il ne pouvait pas sculpter la pierre en ville – trop bruyant, voyez-vous – et il n’avait pas les moyens de louer une maison et un atelier en plus. Il a donc sacrifié la maison. Je suppose qu’elle est restée vide tout ce temps ; il n’y a pas beaucoup de demande pour la location, ici. Après ça, il l’a laissée à l’abandon.
— Voulez-vous dire qu’il sculptait la pierre, quand il était ici ?
— Bien sûr. Qu’aurait-il pu faire d’autre ?
— Je ne sais pas. Seulement, j’ai rencontré un de ses amis à Salt Mountain qui m’a dit que Jack avait laissé tomber l’art.
— Un des protestataires, n’est-ce pas ? » dit Todd en mâchant, puis il enfourne une énorme feuille de laitue, ce qui donne plus que jamais à sa moustache l’apparence d’une chenille.
— C’est ça.
— M’en doutais. Encore un qui pétait plus haut que son cul.
— Pas la peine d’être vulgaire, merci Todd », réplique Cathy. Elles le traitent curieusement leur Todd, ces deux femmes, pas comme s’il était leur père et mari, plutôt comme un gosse dont elles assument ensemble la responsabilité. Une image se forme dans ma tête, où Kelly et Cathy ne sont plus mère et fille mais un couple de lesbiennes. Image fort attrayante quand je la chope sous le bon angle.
Suffisamment attrayante pour que je la dissipe d’urgence. « Comment vous êtes-vous rencontrés, Jack et vous, à l’origine ? » demandé-je à Todd, l’air de rien, dans l’espoir d’entamer une conversation d’homme à homme.
Todd me fait déchanter. « C’est Cathy qui l’a rencontré d’abord », dit-il en cédant aussitôt la parole à sa femme ; réaction qui ne fait qu’aiguiser mon imagination au lieu de l’étouffer comme je l’avais espéré. « Tu l’as connu un peu avant moi, pas vrai, chérie ?
— Oui, c’est vrai, c’est vrai. » Cathy prend la pose de quelqu’un qui se remémore. Elle est très démonstrative, j’ai remarqué. « Je crois que quelqu’un m’avait invitée à l’une de ses conférences, enfin en tout cas, je me suis mise à y aller régulièrement. Disons que ça a commencé par hasard ; une coïncidence de plus. Jack en parlait très souvent, n’est-ce pas ? De la puissance des coïncidences. Il n’aurait peut-être pas considéré ça comme une coïncidence, mais plutôt comme l’indice d’une signification d’ordre supérieur. Enfin, c’est comme ça, les artistes… J’imagine qu’ils voient des choses qui nous passent bien au-dessus de la tête à nous autres, les gens normaux. »
Je ne peux pas dire que je me sente intéressé par l’éloge que fait Cathy de la sensibilité des plasticiens de ce monde. Ce qui m’intrigue, c’est plutôt cette idée que Jack animait des débats. « Jack donnait des conférences ?
— Tout à fait. C’était sa manière à lui de se présenter aux gens de notre petite ville. Une idée vraiment très astucieuse. Il est venu sans connaître âme qui vive et, bien sûr, étant donné ce que nous faisons ici, la communauté n’est pas des plus accueillantes. C’est pourquoi il a pris contact avec les diverses associations locales ; vous voyez, le Rotary, l’Association nucléaire américaine, ce genre-là. À vrai dire, je sais très bien comment tout a commencé parce qu’il me l’a raconté une fois, et maintenant que j’y pense, ça coulait de source ; il est allé voir les Maçons, en arguant du fait qu’il en était un lui-même, un vrai maçon ! Alors ils l’ont autorisé à faire un discours de présentation après un dîner, ce qui a mené à un autre discours dans un autre endroit ; très vite, il avait bouclé tout le circuit et ainsi rencontré tous les gens qui avaient du poids en ville, puisque nous faisons tous partie de l’un ou l’autre de ces satanés comités ! » Elle dit ça en sous-entendant clairement que, bien qu’il s’agisse là d’un fardeau qu’elle et ses coreligionnaires doivent porter, ils le font avec joie ; petite pénitence pour soulager leur culpabilité en échange de leur style de vie prospère. C’est juste à ce moment-là que je mets enfin le doigt sur qui elle me rappelle : Janet. À quelques nuances près au niveau de l’accent, Janet aurait très bien pu prononcer les mêmes foutues paroles. À vrai dire, je suis prêt à parier qu’elle l’a déjà fait, en plus d’une occasion.
— Et ces discussions d’après-dîner, ces conférences, elles portaient sur quoi ? »
Cathy prend un air surpris, comme si la réponse était évidente. « Sur l’art et la science ! Sur le fait que ces deux disciplines sont considérées séparément depuis la Renaissance, et qu’il est important pour l’avenir de l’espèce humaine qu’elles soient de nouveau rapprochées. Bien sûr, dans la mesure où la sculpture et le nucléaire étaient ses deux spécialités, il se concentrait plus particulièrement là-dessus. Mais ses conférences étaient merveilleuses. Érudites, divertissantes… Il était très bien informé, votre père, et il avait un merveilleux sens de l’humour. »
Elle s’arrête et semble attendre une réponse de ma part, mais sur le moment, je ne vois pas quoi dire. Au niveau du cou, pile à l’endroit où mon crâne repose et pivote sur ma vertèbre atlas, je sens poindre une migraine. Les migraines ont plutôt tendance à pénétrer depuis l’extérieur, du moins les miennes. Mais pas celle-ci. Celle-ci est centrifuge, elle s’étend dans mon cortex comme le contenu d’une pipette d’encre déversé dans un verre d’eau, elle marque irréversiblement mes tissus tout au long de son expansion. Dans l’assiette sous mon nez, le steak est en train de refroidir, son jus se fige en un vernis visqueux, et il doit se passer la même chose sur mon visage parce que Kelly se penche vers moi, me touche doucement le bras et me demande si ça va.
— Ce que vous devez comprendre, dis-je, c’est que tout ça est complètement mystérieux pour moi. Atomville… C’est vraiment le dernier endroit au monde où je me serais attendu à trouver Jack. Je conçois que vous en vouliez aux manifestants, c’est compréhensible, mais enfin à l’époque où il faisait partie intégrante de ma vie, c’est exactement ce qu’il était. Lui et Stasie – c’est ma mère – étaient du genre à faire le piquet de grève devant les portails d’accès. Or aujourd’hui, quinze ou vingt ans après, j’apprends qu’il donnait des conférences pro-nucléaires à des gens qui sont responsables de la fabrication de la moitié du stock mondial de plutonium à usage militaire. Cela dit sans vouloir vous offenser. Ce que je veux savoir, c’est à quoi est due cette métamorphose ? Qu’est-ce qui a bien pu lui arriver pour qu’il change de camp comme ça ? »
Cathy opine lentement du chef, réfléchissant apparemment à la question ; pas comme les deux autres, qui sont passés en mode d’esquive et ont commencé à débarrasser.
— Pour être franche avec vous, Cooper, je n’ai pas l’intention de défendre Jack. Après tout, il n’est plus parmi nous, et même s’il l’était, ce serait très maladroit de ma part de m’y risquer. Et surtout, je ne l’ai pas connu en dehors d’Atomville. Je ne savais rien de ses origines, et la relation que nous avions n’était pas du genre à encourager les confidences de nature trop personnelle. Mais je ne crois pas vous donner une fausse idée de lui en vous disant deux petites choses dont je suis certaine à propos du Jack que j’ai connu.
— Je vous en prie, dis-je, peut-être un tantinet pitoyable (il faut dire que ma migraine est de plus en plus manifeste). Je crois que ça me ferait plaisir. »
Cathy acquiesce, s’essuie avec sa serviette, la pose sur la table et se compose une attitude. Ensuite, elle parle. « Je crois qu’il pensait que le fait de s’allier à l’un ou l’autre camp serait une erreur ; il m’a dit à plusieurs reprises qu’il voulait que son art s’élève au-dessus des clichés du débat politique binaire, ça je m’en souviens parce que c’est l’un des premiers détails qui m’a convaincue que ce qu’il avait à dire valait la peine d’être écouté. Deuxièmement – et j’ai bien peur de ne pouvoir vous aider à comprendre comment il en était venu à penser cela, mais je vous garantis que c’est une opinion qu’il a exprimée devant moi à plusieurs reprises –, il avait fini par comprendre que bon nombre des prétendues campagnes de protestation sont rigoureusement ineptes, et qu’elles vont souvent même à l’encontre du but recherché. Sur un sujet aussi complexe que l’énergie nucléaire, un sujet qui dépasse tant les domaines politique que physique, un sujet qui confine aux limites de ce que nous, en tant que collectivité d’êtres humains, croyons savoir, ce que Jack avait compris c’est que la plupart des actes de protestation ne sont pas constructifs, alors que la conjoncture exige que les gens – et pas seulement les scientifiques et les politiciens ou les gens comme vous et moi, mais aussi les néophytes et les artistes – soient constructifs, qu’ils apportent du neuf à ce débat, plutôt que de rabâcher encore et toujours les mêmes antiennes. C’est pourquoi je ne crois pas exagérer, Cooper, en vous disant que l’une des raisons pour lesquelles votre père est venu à Atomville c’est qu’à un moment donné, il a pris la décision de laisser tomber cette façon de penser, celle qui parle beaucoup, mais qui agit peu, et qu’à la place il a voulu consacrer son temps – et son art et sa vie, par là même – à un problème précis et un seul, afin de changer quelque chose de concret. »
J’acquiesce, même si j’ai un peu de mal à suivre sa logique sur ce coup-là. « Et… de quelle chose s’agissait-il ? »
Elle prend son verre. « Je crois que Jack se consacrait à tenter de concevoir – et à travers son art, de communiquer – la possibilité d’une solution au problème du combustible épuisé.
— Ça, au moins, j’arrive à le comprendre », dis-je. Puis, affolé à l’idée que Cathy puisse croire que je parle de sa petite théorie, j’ajoute aussitôt : « Non, parce que, avant de venir ici, j’étais à Salt Mountain ; et Jack y était allé avant de venir ici. »
Cathy bondit. « Salt Mountain ! » dit-elle en levant les yeux au ciel, comme si c’était précisément la destination où elle souhaitait envoyer toute la Montagne de Sel, à califourchon sur une énorme fusée en partance pour l’espace profond. « Jack était furieux contre les gens de là-bas. Ils ne l’ont pas pris au sérieux ; ils ne lui ont même pas adressé la parole, disait-il. C’est une attitude très courante, sur les bases récentes. Mais à Atomville, on est là depuis longtemps, on a le sens de l’histoire, on sait ce que signifie l’engagement au sein d’une communauté, contrairement à ces endroits qui se contentent de rester bien à l’abri derrière leurs grillages en se coupant complètement des questions d’intérêt local ; c’est un sens que ces endroits-là n’ont pas encore développé. Il me semble qu’il est parfaitement significatif que la première oreille attentive que Jack ait rencontrée dans l’industrie nucléaire, ce soit justement ici qu’il l’ait trouvée. Voyez-vous, depuis l’effondrement du bloc soviétique, les Zones se consacrent de moins en moins à la production de plutonium ou d’ogives militaires et de plus en plus aux méthodes de nettoyage, de confinement et de conception améliorée des réacteurs. Vous ne trouverez personne ici qui soit prêt à nier que, dans les années 50 et 60 tout spécialement, nous avons fait un terrible gâchis. Parce que c’est vrai. Une grosse partie de la technologie utilisée à l’époque était rudimentaire, pour ne pas dire sale, on a laissé échapper beaucoup de choses qui n’auraient jamais dû être déversées dans l’environnement, et c’est à nous de nettoyer. Et c’est très bien comme ça. Je veux dire que nous voulons le faire ! Nous avons l’argent ; le Congrès a d’ores et déjà assigné une enveloppe budgétaire de trente milliards de dollars à cette tâche. Bien sûr, on fabrique toujours du plutonium. Nos ogives ont besoin de surveillance et d’entretien, du moins celles qui restent. Mais ce n’est plus le problème majeur. Plus maintenant. Si vous allez en voiture dans les Zones – vous irez, je vous emmènerai – vous constaterez que les anciens écriteaux qui disaient qu’il s’agissait d’une base nucléaire ont été enlevés et remplacés par d’autres qui disent qu’il s’agit d’un site où l’on fait de la gestion de déchets et de la restauration environnementale.
— Bon d’accord, dis-je toujours un peu contrit après mon impair de tout à l’heure. Je peux comprendre pourquoi Jack voulait appuyer une campagne importante de régénération environnementale. »
À ma grande surprise, Cathy s’énerve d’un coup. « Vous n’y êtes pas du tout ! Tout ça, c’est de la langue de bois ! Et je vais vous dire pourquoi : tout est dans le mot “déchets”. Comme dans “gestion des déchets”. C’est ça qui ne va pas du tout. Parce que ce ne sont pas des déchets. Employer ce terme, c’est capituler devant les gens qui aimeraient nous voir fermer. Je me suis battue bec et ongles pour faire enlever ce mot des écriteaux et des documents où il figure, je me bats encore aujourd’hui. C’est un exemple typique du gâchis produit par Washington, où les politiciens du consensus ne se soucient que de conserver leur poste. Posez la question à qui vous voudrez à Atomville, du moins à ceux qui savent de quoi ils parlent, personne n’appelle ça des déchets. À leurs oreilles, c’est presque une insulte. Les termes corrects sont “combustible épuisé” ou “produits transuraniens”. Et ça n’a rien à voir avec un euphémisme du genre “dommages collatéraux”. C’en est la description exacte. Parce que ce qui repose dans les colis là-bas, au fond des piscines, ce ne sont pas des déchets ; ce sont des ressources d’une valeur inestimable, dont la science découvrira un jour un moyen de les employer. Et ça, votre père l’avait compris.
— Il avait compris ça ? » Extraordinaire : mon père, l’homme qui considérait que la science était la source du mal, à tel point qu’il a essayé de m’en dissuader le jour je me suis découvert un enthousiasme précoce pour les maths, lui, un expert en usage à long terme des produits transuraniens ? À d’autres !
— Exactement, reprend Cathy. Jack essayait de concevoir une forme d’expression artistique qui rendrait justice à la question de l’entreposage à long terme des transuraniens, dans toute sa difficulté et sa complexité. C’est un sujet qu’aucun autre artiste contemporain n’a seulement osé aborder, embourbés tous autant qu’ils sont dans leurs discours antiscientifiques, antirationnels et politiquement corrects. Et pourtant, c’était quelque chose dont on avait si désespérément besoin ici, dans cette communauté d’ingénieurs et de physiciens qui, tout brillants qu’ils soient – laissez-moi me vanter un petit peu en vous disant qu’à Atomville, nous avons le QI moyen le plus élevé de tout le pays –, n’ont souvent pas la moindre idée de comment s’y prendre pour expliquer au monde extérieur ce qu’ils s’efforcent de faire ici. J’ai passé toute ma vie active à chercher des moyens de combler ce manque. Et de tous les gens et de tous les projets que j’ai été amenée à croiser depuis, Jack est celui qui était doté du meilleur potentiel pour forger un tel lien. Nous l’avons pensé tous les deux, n’est-ce pas Todd, dès la première fois où nous l’avons vu faire son discours de présentation. C’est ce que nous nous sommes dit : cet homme est la clé. N’est-ce pas ? »
Todd, qui a disposé sur le grill un assortiment de bananes enveloppées dans de l’aluminium, nous regarde de loin et manifeste son assentiment, encore que sans excès, voire avec une certaine gêne. Pendant ce temps, Kelly n’est visible nulle part. Elle doit être dans la cuisine. Je mérite des claques pour n’avoir pas saisi l’occasion de l’aider à débarrasser. Une fois encore, ma poursuite d’une solution à l’énigme des cendres semble être l’option la plus inepte parmi toutes celles qui se présentent.
— C’est pourquoi nous l’avons beaucoup soutenu, parce que, selon nous, il apportait exactement les idées nouvelles dont nous avions besoin ici, continue Cathy. C’est dur à croire, mais les scientifiques peuvent se montrer très étroits d’esprit, culturellement parlant. Le système les encourage à l’hyper-spécialisation, ils perdent souvent la faculté de réfléchir en dehors des sentiers battus. Le travail artistique de Jack pouvait aider à changer tout ça.
— Comment ? » J’essaie de ne pas paraître incrédule, mais ce n’est pas évident parce que j’ai des Cuillères à Soupe Auto-Chauffantes et des Réacteurs d’Atelier modèle IV qui gravitent à l’intérieur de mon occiput. « Ce n’était quand même pas avec le super chef-d’œuvre auquel il travaillait qu’il allait réussir à changer les choses là où des générations de scientifiques et de décideurs ont échoué ?
— Il ne s’agissait pas d’y arriver d’un seul coup. Je ne suis pas naïve au point de croire qu’un seul objet d’art pouvait faire tout ça, et Jack non plus. À tout prendre, son vrai talent résidait dans la communication, dans sa capacité à recentrer le débat sur des idées neuves. D’après moi, son travail réussissait l’exploit de créer un lien entre les diverses échelles temporelles, l’humaine et la géologique, et ce d’une manière compréhensible par tous ; qu’il s’agisse d’artistes vêtus de noir ou de blouseux du nucléaire, ou même d’expertes en relations publiques délurées comme moi. » Elle rigole un brin en songeant au caprice du destin qui l’a propulsée au milieu de ce tableau et se dandine sur son siège.
— Il devait bien travailler sur quelque chose, dis-je. Je sais qu’il est venu ici avec un gros bloc de granit. Est-ce qu’il s’en servait ? Un truc aussi énorme, vous n’avez pas pu le rater. Vous m’avez dit qu’il avait dû déménager pour l’atelier, pour pouvoir continuer à sculpter. C’était ça qu’il sculptait ? »
Cathy me regarde droit dans les yeux et cille une fois. « Maintenant que vous en parlez, je crois me rappeler de quelque chose, oui. Mais vous savez, la plupart de mes conversations avec Jack ne dépassaient pas le plan théorique. Et je ne suis jamais allée à son atelier.
— Alors peut-être qu’il y a quelque chose là-bas ? J’ai envie d’aller y voir.
— Vous en êtes sûr ? Je crois qu’il n’en reste rien ; tout a été détruit. Et ça pourrait vous… chambouler.
— C’est pour ça que je veux y aller, Cathy. Si c’est bien là-bas que Jack est mort. Il faut que je voie l’endroit. Que j’y rende mes derniers hommages, voyez ? Et puis me chambouler… c’est bien ça, la question, non ? »
Elle rougit, lâche enfin le morceau. « Bien sûr, oui. Dans ce cas, Todd vous y emmènera. N’est-ce pas, Todd ?
— Hein ? Euh… bien sûr, dit Todd sans lever les yeux cette fois.
— Je préférerais y aller seul, si vous voulez bien m’indiquer le ch…
— Ne dites pas de bêtise, Todd vous y conduira. C’est la moindre des choses. Pourquoi pas demain matin ? Todd, tu passeras prendre Cooper, tu l’emmèneras là-bas, et vous pourrez être de retour pour le déjeuner.
— Vraiment, je ne veux pas m’imposer.
— Écoutez-moi bien, Cooper James ! Vous ne nous imposez rien du tout. Ce qui serait s’imposer, ce serait de ne pas nous laisser le droit de vous dorloter pendant votre séjour ici. Vous êtes le fils de Jack ! C’est donc la moindre des choses. Todd vous conduira là-bas demain matin, et lundi je vous emmènerai voir l’Adoucisseur.
— Le quoi ?
— C’est un surnom. En fait, il s’agit du SURGEX-NEURAP, ou Surgénérateur Expérimental, un réacteur à neutrons rapides. Nous l’avons rebaptisé. » Elle m’adresse un sourire, maternel celui-ci, pas un sourire d’expert. « C’est un peu la mascotte de la ville.
— Les bananes sont prêtes », dit Todd. Puis le ciel vers le sud s’embrase tout d’un coup en une pluie de lumières.
— Chic ! fait Kelly en surgissant avec entrain sur la terrasse. Le feu d’artifice a commencé ! Trop cool ! »
Malgré l’absence notable de missiles Stinger, le spectacle est excellent. Salve après salve de… oh, je suis sûr que vous avez déjà vu des feux d’artifice. Curieusement, au lieu de faire empirer ma migraine, celui-ci la fait passer. Aussi, quand la dernière volute géante a fini de scintiller au-dessus du désert et que Kelly me propose d’aller nous promener le long de la rivière, j’accepte volontiers.
Nous trottinons sur la pelouse de luxe et tournons à droite au niveau du débarcadère. Il y a un sentier qui longe la berge, très encaissé, très calme. Nous marchons en silence jusqu’à un endroit où quelqu’un a fabriqué une espèce de banc rustique en clouant des planches sur deux vieilles souches d’arbre. Nous nous asseyons pour écouter les canards cancaner.
— Todd n’est pas votre père ? » dis-je enfin. Au fil de la soirée, ça m’a paru de plus en plus évident.
— Oh non. Lui et Maman se sont mariés il y a quelques années, ils sortaient ensemble de temps en temps avant ça.
— Qu’est devenu votre vrai père ?
— Il est allé vivre à L.A.
— Vous le voyez souvent ?
— Oh bof… De temps en temps. Pas beaucoup.
— Il vous manque ?
— Pas vraiment ; il ne m’a jamais vraiment appréciée.
— Il ne vous a jamais appréciée ?
— Non… pas vraiment.
— Mais pourquoi ?
— Je suppose que je n’étais pas assez jolie. »
Je refuse de la croire. « Les pères ne sont pas censés juger leurs enfants à leur apparence. »
Elle hausse les épaules. « Il est comme ça. Il n’aime que les jolies femmes. Il est organisateur de concours de beauté. Aujourd’hui, c’est son travail. Il a toujours fait ça en guise de passe-temps, mais aujourd’hui il ne fait rien d’autre. Depuis qu’il nous a quittées, maman et moi, il s’est remarié deux fois, les deux fois à une reine de beauté. La première était beaucoup trop jeune pour lui et lui en a fait baver. La nouvelle est un peu mieux, mais je ne peux pas dire que je l’apprécie beaucoup. »
Un couple de canards qui faisaient du boucan ont quitté l’eau pour venir se poser près de nous. Même dans la pénombre, je vois qu’ils ont quelque chose d’insolite. Le premier a le bec tout déformé, trop court, qui ferme mal. L’autre a une patte folle et une aile à moitié finie.
— Bon sang, dis-je. Ça fout les jetons !
— Oh, fait Kelly, ne vous inquiétez pas, ils sont tous comme ça, dans le coin. Tout le monde croit que c’est à cause des Zones, mais en fait c’est dû aux pesticides. La rivière en est pleine, à cause de l’irrigation intensive.
— Pour de bon ? Charmant… »
Je finis par déloger la motte de terre que je tripotais du bout du pied depuis un moment, elle roule dans la rivière avec un plouf. Depuis l’autre rive nous parvient le ululement d’une chouette. Il fait noir maintenant, tout à fait noir, même si le ciel au-dessus du désert est si dégagé et parsemé d’étoiles si nombreuses qu’on dirait une cité céleste, une L.A. stratosphérique dont les rues, les centres commerciaux, les immeubles sont tout piquetés de lumières. Kelly frissonne un peu, croise les doigts puis étend les bras devant elle. J’aimerais bien avoir un manteau à lui prêter, mais je n’en ai pas.
— Merci Kelly, dis-je.
— Pour quoi ?
— Pour m’avoir présenté vos parents. Ils sont gentils avec moi, si serviables… J’ai du mal à y croire.
— Oh, fait-elle gaiement, ce n’est rien. Vous aviez tellement l’air d’avoir besoin d’aide.
— Ah bon ?
— Vous aviez l’air tout perdu.
— C’est positif, ça ?
— Je crois que oui. »
Comme je ne sais plus quoi dire, je ne dis rien. Kelly décroise ses bras et les lance en arrière, ce qui a pour résultat de souligner sa poitrine, sous son corsage. J’essaie de ne pas regarder. Je crois que j’échoue. Les alchimistes savaient de quoi ils parlaient.
— J’ai froid », dit Kelly.
Je ne sais pas pourquoi, mais en entendant ces mots, je me sens désespéré, perdu.
— Dans ce cas, on devrait peut-être rentrer. » C’est ce que je dis, croyez-le ou non.
— Oh, dit-elle. Bon. »
Elle se détourne, je trottine derrière elle, couvant un sentiment de détresse. Était-ce le moment, c’est la question que je me pose. L’ai-je manqué ? Je finis par conclure que j’aurais pu contester ma propre décision, dire un truc marrant à la place, suggérer une méthode rigolote de tenir chaud, mais maintenant c’est trop tard, puisque le moment est passé.
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