Électrons libres
Bill Valentine
Je raconte à Liz le côté totalement farfelu d’Atomville, je lui parle de la vieille maison de Jack, de la Feste, de ma rencontre avec les Trevisan, de ma visite à l’atelier où Jack est mort, de l’œuvre d’art envolée. Elle est d’accord avec moi pour dire que la disparition d’un bloc de granit de deux tonnes est pour le moins insolite. Elle me demande comment j’ai perdu les cendres, disant que j’ai mentionné le fait au téléphone, bien que je ne m’en souvienne pas ; malgré ça, je lui raconte ce qui s’est passé à la douane. Puis je m’aperçois qu’il se fait tard et que si je veux suivre la suggestion de Lemery, il faut que j’aille voir Bill Valentine maintenant. Je propose à Liz de m’accompagner. « Bien sûr », répond-elle comme si je lui avais proposé d’aller faire les courses au supermarché du coin.
— C’est la voiture avec laquelle tu t’es planté ? me demande-t-elle quand nous arrivons à la Honda.
— C’est celle-là, oui.
— Oh là là… Tu as averti l’agence de location ?
— Non. Je ne leur ai pas parlé depuis mon départ de Boston. J’étais censé rendre la voiture il y a dix jours. Ils doivent se demander où je suis.
— Tu veux dire que tu n’as pas respecté le contrat ? Mais espèce de parfait imbécile… Tu te rends compte que techniquement, ça s’appelle du vol de voiture qualifié et que tu pourrais très bien aller en taule pour ça ?
— Ah bon ? Ah merde… Moi, je croyais qu’ils se contenteraient de piocher sur ma carte de crédit. Pour tout t’avouer, je n’y ai pas du tout pensé. J’avais d’autres trucs en tête.
— La police n’a pas essayé de te retrouver ? »
Je fais non de la tête en lui ouvrant la portière côté passager.
— Eh bien, c’est carrément miraculeux ! dit Liz en s’installant. Tu n’as même pas envisagé qu’ils pourraient le faire ? Regarde, moi je n’ai eu aucun mal à te trouver à Jackass Flats. »
Je ne réponds pas avant d’avoir fait le tour de la bagnole et d’y être monté. Il y a un petit algorithme qui carbure sous mon crâne en s’efforçant de déterminer un facteur.
— Ici non plus, dis-je après avoir bouclé ma ceinture.
— Effectivement, dit-elle, ici non plus. Encore que ça s’est révélé plus dur.
— Mais pas impossible.
— Non, c’est sûr, pas impossible. »
Je démarre et sors du parking. Je sais où nous allons ; si l’adresse que Lemery m’a donnée est correcte, Bill Valentine habite juste au coin de la rue où se trouve l’ancienne maison de Jack, sur l’avenue Neutron.
— Et donc, comment m’as-tu trouvé ? Il y a plus de trois motels à Atomville. Et ne me dis pas que tu as fait une recherche bancaire. » Je dis ça pour plaisanter, mais elle ne rit pas. « Tu n’as quand même pas fait ça, si ?
— J’invoque le 5e amendement.
— Putain, Liz ! À quoi joues-tu ? Il y a un mois, tu étais une vraie sainte-nitouche et aujourd’hui tu te la joues agent double.
— Je t’interdis de dire ça.
— N’empêche que c’est vrai ! En plus, ça m’impressionne. Déjà la première fois, c’était assez dingue, mais alors là, deux fois en une semaine… »
Elle détourne la tête et regarde par sa vitre. « Je suppose qu’une fois qu’on a fait le premier pas, la suite est plus facile. Je préférerais qu’on n’en parle pas, d’accord ?
— Si c’est ce que tu veux…
— Oui. »
Seulement moi, cette histoire me fait retomber en enfance, avec des frissons et tout, alors je n’ai pas envie de lâcher le morceau. « Moi Mulder, toi Scully, hein ? dis-je dans le but de déclencher une réaction, un sourire au moins.
— Ne fais pas ça, Cooper. Ce n’est pas drôle. Tu ne devrais pas plaisanter avec ça.
— J’essaie seulement de te dérider.
— Je vais très bien. C’est pour toi que je m’inquiète.
— Moi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?
— Je ne sais pas. Tu as changé.
— Ah bon ? Je me sens très bien.
— Justement. Avec tout ce qui s’est passé, tu devrais te sentir très mal.
— Peut-être que je suis en état de choc…
— Je vois bien que tu te crois pertinent, mais je dirais que c’est en effet une forte éventualité.
— Oh allez, quoi…
— Non je suis sérieuse ; regarde, fais le compte : depuis deux semaines, ton père est mort, tu as perdu ton travail, tu as parcouru la moitié de la terre sans rien dire à personne, alors qu’avant tu ne pouvais même pas aller au coin de la rue sans envoyer trois e-mails, tu as eu un tas de problèmes avec les cendres, il y a eu la voiture et tout ça, et apparemment tout ce que tu ressens, c’est : absence de réaction émotionnelle.
— Ah si, j’en ai eu, des réactions émotionnelles ! dis-je en pensant à la fois où je me suis fait attaquer par le fils de Salopette à Salt Mountain.
— Oh bon, d’accord, tu n’es pas obligé de m’écouter. Mais de mon point de vue, ton comportement présent ne te ressemble pas du tout. Tu étais plus cohérent quand tu m’as hurlé dessus l’autre jour au téléphone. »
Je suis là, les mains sur le volant, je regarde la route vide devant nous. Pourquoi n’y a-t-il pas de circulation ?
— Peut-être que tout cela est une bonne chose. Peut-être que tout ce qui s’est passé a eu une énorme influence sur moi. Peut-être que c’est en train de me changer à un niveau fondamental, et que c’est ce que tu vois à l’œuvre en ce moment. Peut-être que je suis en train de foutre à la poubelle vingt années de neurasthénie galopante. Après tout, c’était bien l’objectif de ce voyage.
— Mais je t’aimais bien comme tu étais avant. »
Pas assez, je dirais. « C’est gentil à toi de me dire ça,
Liz, mais il se trouve que ce n’était pas mon cas.
— Tu ne t’aimais pas ?
— Non. Je me haïssais. Je n’étais pas heureux.
— Et maintenant, oui ?
— Pour l’heure, je ne suis rien. Mais ce n’est pas grave. Peut-être que quelqu’un quelque part a décidé qu’il était temps de procéder à de profondes rénovations dans la vie de Cooper James. Et puisque les forces mises en jeu m’ont l’air très impressionnantes, à quoi bon les combattre ? Autant se laisser porter…
— Un tout nouveau Cooper ?
— ’Xactement. »
Liz tourne la tête, se renfonce dans son siège et son regard se perd dans la rue vide. « Je pense que tu dois découvrir ce qui est arrivé à ton père », dit-elle d’une voix tendue, un tantinet effrayée, assez distante aussi.
On voit tout de suite que la maison de Bill Valentine appartient à un ami de Jack, parce que, bien qu’elle soit du même type que toutes celles du quartier, c’est la seule dont l’allée qui mène au garage est à moitié bouchée par un gros tas de terre incompréhensible. Je gare la Honda de l’autre côté de la rue, nous traversons et sonnons à la porte. Au bout d’une minute, comme personne ne s’est pointé, Liz suggère qu’il n’y a peut-être personne. Mais je désigne la voiture garée à côté du tas de terre ; son moteur cliquette encore d’avoir tourné récemment. Je re-sonne et cette fois, j’entends des pas. Et la porte s’ouvre.
L’homme qui vient d’ouvrir, je le reconnais ; c’est le type absolument pas séduisant qui vendait des gravures sur bois à la Feste.
— C’est vous, le Dr Valentine ?
— Je suis teuh-très heureux de faire votre connaissance, Cooper. De reuh-refaire », dit-il en me tendant la main et en souriant comme pour dire : et qui d’autre voudriez-vous que je sois ? « Seuh-s’il vous plaît, appeuh-pelez-moi Bill. Neuh-Nick Lemery a téléphoné pour meuh-me dire que vous alliez veuh-venir. Enteuh-trez. »
Nous nous exécutons et nous retrouvons bientôt assis côte à côte sur le divan qui trône dans son séjour bordélique. Il s’assoit en face dans un fauteuil crapaud recouvert d’un tissu marron, et reste silencieux un moment, nous regardant tour à tour (moi, surtout) derrière ces lunettes qu’il a. J’ai l’impression d’être un spécimen de choix, une phalène introuvable prise dans les rets d’un entomologiste.
— Le feuh-fils de Jack…, dit-il enfin.
— Euh… ouais, c’est moi. C’est quoi, cette histoire de crayons de combustible ?
— Assemblages pour couverture fertile, me corrige-t-il. Seuh-savez-vous de quoi il s’agit ?
— Je suis allé au SURGEX. »
Il sourit. « Cathy vous a fait la visite ?
— Oui, dis-je gêné sans bien savoir pourquoi. Et donc ?
— Jack et moi, nous en inh-importions.
— Vous en importiez ? D’où ? » J’ai l’air incrédule d’accord, mais on le serait à moins, non ?
— C’est une leuh-longue histoire.
— J’ai tout mon temps. »
Bill sourit, tout excité, lisse son pantalon du plat de la main. Il est évident qu’il attend de pouvoir débiter son histoire depuis pas déjà mal de temps, et maintenant que le moment est venu il ne se sent plus de joie. « Avant, je travaillais au SURGEX, en tant qu’ingénieur neuh-nucléaire. Ma speuh-spécialité, c’était les canalisations. J’ai participé à l’élaboration des seuh-systèmes qui permettent de feuh-faire circuler le sodium liquide autour du cœur ; ça sert à le reuh-refroidir, vous comprenez ? J’ai pris ma retraite il y a trois ah-ans, juste avant l’arrivée de Jack à Atomville. »
Une fois encore, mon cerveau se met en branle, clic-clac-cloc. Bill + Tuyauterie, que je me dis. Bill + Tuyauterie =… ?
— Comment l’avez-vous rencontré ?
— Au Comité de préservation du Réacteur-beuh-B. Vous en avez entendu parler ? Bien sûr, il a été déclassé il y a longtemps, mais je fais peuh-partie d’un comité constitué de retraités comme moi, qui se keuh-consacre à sa préservation en tant que meuh-monument national. Il devait être détruit meuh-mais nous nous sommes battus pour qu’il soit reuh-reconnu officiellement en tant que site du peuh-peuh-peuh-Patrimoine mondial. Le secrétaire du comité a un jour invité Jack à deuh-donner une keuh-conférence lors de notre réunion mensuelle, après laquelle nous avons deuh-discuté, lui et moi. Il s’est avéré que nous avions beuh-beaucoup d’intérêts en keuh-commun. »
Ma petite équation se résout soudain ; je demande à Bill si c’est lui qui a monté l’élément de tuyauterie exposé au centre pour les visiteurs, celui qui présente un moletage. Son visage s’illumine.
— Oui ! C’est meuh-moi qui l’ai fait. Jack l’avait vu aussi ; c’est ce qui nous a reuh-rapprochés tout d’abord. Je crois qu’il a été la seule peuh-personne à jamais keuh-comprendre ce que cela signifiait en fait. »
J’acquiesce, tout faraud de ma petite déduction digne d’un détective. « Et les assemblages, alors ? »
Bill opine du chef, lui aussi. « Laissez-moi vous montrer quelque chose. »
Se levant de son siège avec toute la grâce d’un patient sous lithium, il va en ahanant vers un meuble en chêne surmonté d’une vieille télé et d’un magnétoscope VHS en équilibre précaire, meuble qui semble abriter une décharge de cassettes vidéo. Il en choisit une (sur quels critères, je n’en sais rien, étant donné que la plupart d’entre elles n’ont ni boîtier ni étiquette) et la glisse dans le lecteur, après quoi il lui faut encore se livrer à diverses expérimentations avec les câbles, les prises et les télécommandes avant qu’une image se sente enfin le courage d’apparaître.
Nous sommes dans une salle de banquet ou un centre de conférences ; il y a un dîner en cours. De longues tablées de gens en costumes sont disposées parallèlement, perpendiculaires à un mur de fond au milieu duquel se dresse une tribune, où parle un homme à cravate noire. La caméra se trouve à une hauteur d’homme et demie environ, l’objectif est sur grand-angle, ce qui donne une bonne vue d’ensemble. L’estrade est petite et lointaine ; il y a un insigne ou un logo dessus, mais on est trop loin pour voir de quoi il s’agit.
— Qu’est-ce que c’est ? » demandé-je. Il n’y a pas encore de son.
— C’est la vidéo d’une conférence que Jack a deuh-donnée pendant un séminaire, il y a près de trois ans. C’est là que toute cette histoire d’importation s’est mise en beuh-branle. Reuh-regardez. »
Je reviens à l’écran, où l’image fait un zoom avant, ne cadrant pas encore la tribune, mais se rapprochant assez pour que je distingue le logo.
— C’est l’insigne du SURGEX, dis-je.
— Ce séminaire avait pour but de réunir des fonds pour une souscription au programme du seuh-surgénérateur. Le SURGEX est meuh-menacé depuis déjà plusieurs années. Le ministère de l’Énergie considère que le peuh-projet est un échec, beuh-beaucoup trop cher, sans débouché, ils veulent arrêter les subventions et mettre le réacteur sous la neuh-naphtaline. Cathy teuh-Trevisan s’est démenée comme une deuh-diablesse pour trouver les moyens de meuh-maintenir le projet à flot. C’est elle qui a eu l’idée du seuh-séminaire ; elle s’est dit que si on faisait venir des experts neuh-nucléaires du keuh-Canada, de France, du Japon et d’ah-Allemagne, et si on réussissait à leur faire accepter que ce qui se passait au SURGEX était valable en termes de recherche, alors on pourrait peut-être teuh-trouver des financements indépendants.
— Pourquoi voulait-elle que Jack intervienne ?
— Elle teuh-trouvait qu’il ferait un excellent chargé de relations publiques, et qu’un artiste pas complètement leuh-leuh-largué saurait amadouer des Européens assoiffés de keuh-culture. Et ça, pour les ah-amadouer, il les a ah-amadoués, encore que peuh-peut-être peuh-pas de la manière qu’elle ah-avait espérée. Ah c’est là, voici Jack ; regardez… » Appuyant maladroitement sur la télécommande, Valentine monte le son, juste à temps pour nous permettre d’entendre le type au veston nous demander de bien vouloir accueillir l’orateur de la soirée, M. Jack Reever, artiste. Il fait un geste côté jardin, il y a des applaudissements, la caméra tremblote comme pour entamer un panoramique, elle y renonce, puis un petit homme à lunettes et cheveux en brosse, vêtu d’une veste sport, cravate grise et pantalons mal assortis, pénètre dans le cadre. D’abord, je me dis qu’il doit y avoir une erreur, que Bill s’est trompé de séquence sur la bande. Je ne le reconnais que lorsqu’il s’empare du micro.
C’est Jack. « Bon Dieu ! Il est si… Il est… Putain qu’il est vieux ! »
Liz ne dit rien. Bill non plus. Ils écoutent ce que dit Jack, qui a commencé à parler. Bill est tout rayonnant ; Liz a plutôt l’air de quelqu’un qui prend des notes.
Bonsoir à tous. Mon nom est Jack D. Reever et je suis l’attraction post-dînatoire. Bon, je sais que vous venez tous de passer deux journées bien remplies de conférences et autres tables rondes, que vous venez de faire un bon gueuleton grâce à l’obligeance des excellents cuistots de l’Auberge de Chiawana [légers applaudissements] et ce que vous aimeriez sans doute voir maintenant, tout en buvant votre cognac et en fumant votre cigare, ce serait un bon vieux comique qui soulagerait vos épaules de ce fardeau qu’est la planète pendant, disons une demi-heure, surtout ceux d’entre vous qui ont fait la moitié du tour de la Terre pour venir ici. Hélas, je suis là pour vous annoncer qu’à cause d’une malheureuse omission dans ce qui, autrement, s’est avéré un programme de conférences sans défaut, lorsqu’il a fallu trouver un orateur post-dînatoire, on s’est aperçu que le budget avait complètement fondu. Et les comiques ne sont pas bon marché, quoi qu’ils en disent. Aussi, dans leur sagesse, les organisateurs ont décidé d’opter pour… eh bien, non pas pour le meilleur choix possible, mais pour, disons le plus économique. Ils ont trouvé un sculpteur. Moi.
— Ça ne va pas du tout, là, dis-je. Je ne crois pas que je pourrais supporter ça.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
— Il m’arrive que je n’ai pas entendu sa voix depuis vingt ans ! Et voilà qu’il se ramène fringue comme un ingénieur nucléaire et… Euh… je dis pas ça pour vous, hein ? ajouté-je à l’intention de notre hôte.
— Laisse-lui une chance, me dit Liz. Si tu as trop les boules, signale-le, c’est tout. » Elle prend alors ma main dans la sienne.
Alors bon, qu’est-ce qu’un sculpteur vient faire au SURGEX ? vous demandez-vous, je l’entends d’ici. Quel est le rapport entre un sculpteur et la technologie de la surgénération ? À tout prendre d’ailleurs, qu’est-ce qu’un sculpteur fout à Atomville ? Eh bien cela vous surprendra peut-être de savoir que dès mon enfance, je me suis intéressé à la technologie nucléaire ; peut-être plus que nombre d’entre vous qui êtes assis là devant moi aujourd’hui. Je sais ce que vous vous dites ; vous vous dites que j’ai eu une enfance pourrie, et vous avez raison. Bien que je sois un peu plus âgé que la plupart d’entre vous, ou du moins j’ai l’air plus âgé… euh… enfin bref, de mon temps, il n’était pas rare que les garçons, à Noël, reçoivent des panoplies de petit chimiste atomique, comme celle que m’offrit mon père. Ça paraît incroyable aujourd’hui, mais dans les années 50, le discours officiel autour de l’énergie atomique était résolument positiviste. On entendait Edward Teller à la radio qui nous parlait des progrès phénoménaux qui nous attendaient au coin de la rue en cette ère merveilleuse du nucléaire, il nous serinait avec ses grands projets, comme par exemple de creuser un gigantesque port en Alaska à coups de bombes à hydrogène pour favoriser l’industrie de la pêche et exploiter le pétrole. Il fallut attendre que Peter Sellers le caricature en Dr Folamour pour que les gens commencent à réagir et à réfléchir ; encore qu’à mon avis, vous, vous pensez plutôt que c’est Peter Sellers qui porte seul cette lourde responsabilité.
Ce qu’entendant, le public rit un peu jaune, et Liz me serre la main un peu plus fort. Si le but de son geste est de m’apaiser, c’est raté. D’accord, je désire tenir la main de Liz depuis que je l’ai rencontrée, mais quitte à ce que cela se produise (ce que je n’aurais jamais cru possible) j’aurais préféré que ce soit dans d’autres circonstances. Parce que là, il y a quelque chose qui cloche. J’avais imaginé quelque chose de plus chaleureux, de plus caressant, plein d’amour, quoi. Mais sa peau est froide, ses os sont saillants et métalliques. L’expérience est si éloignée de l’idée que je m’en faisais qu’à vrai dire, j’en ai des frissons.
Quoi qu’il en soit, on m’a offert une panoplie de la Société de chimie Porter. “Sans danger ! Sans souci ! Passionnant !” proclamait la boîte. “L’Histoire de l’énergie atomique grâce à des expériences sûres et intéressantes”. Bon. Dans la boîte, il y avait donc des petits morceaux d’uranium et de radium, et aussi ce truc qu’on appelait un spinthariscope, dont on se servait, après s’être enfermé dans un placard ou une chambre noire, pour observer les traceurs libérés par la décomposition du radium. Apparemment, il n’était venu à l’idée de personne que si ces petites choses avaient eu la peau de Mme Curie, il n’aurait peut-être pas fallu les mettre entre les mains de jeunes adolescents.
Cette fois, les rires sont un peu plus assurés ; Jack est en train de gagner son public. Encore que s’il se les met dans la poche, moi ce serait plutôt le contraire.
— Il ne m’a jamais raconté un truc pareil, dis-je. Il ne m’a jamais dit ça, sur son enfance. »
Mais bon, c’était comme ça. D’accord, ça n’a pas réussi à me donner le cancer… pas encore. La pire chose qui soit arrivée, c’est qu’un jour j’ai rangé l’uranium à côté de l’Instamatic Kodak de mon paternel et que la pellicule qu’il venait de terminer a été irrémédiablement voilée. En tout cas, je suppose que j’ai été sacrément mordu parce que quelques années plus tard, j’ai conçu une “Expérience de génétique radioactive” que j’ai présentée à la 5e fête annuelle des Sciences de Seattle. J’avais demandé au vétérinaire qui s’occupait des chiens de mes parents de me montrer comment fonctionnait la machine à rayons X de sa salle opératoire ; j’avais pris huit couples de hamsters en âge de se reproduire et je les avais soumis, les pauvres bêtes, aux rayons X, pour voir ce que ça ferait à leur progéniture.
Cette fois, le public est mort de rire. Moi, j’aurais plutôt envie d’incendier quelque chose.
Dès la troisième génération, j’avais obtenu des mutations, encore que je n’aurais su dire si elles étaient dues à l’irradiation ou à la consanguinité. C’est-à-dire que je ne me souviens pas vraiment si je contrôlais ce genre de détails. N’empêche que j’ai reçu la médaille de Médecine vétérinaire pour mes efforts, même si je ne saurai jamais ce que les juges ont pensé de moi. Aujourd’hui, si un gosse faisait ce que j’ai fait à l’époque, on l’embarquerait illico pour le coller en école de redressement, mais bon, ces gens adhéraient vraiment à la politique d’Edward Teller, ils pensaient que j’allais devenir l’Oppenheimer de la radiobiologie ou un truc comme ça. Je suis prêt à parier qu’aucun d’eux n’aurait imaginé qu’à la fin de l’année, j’allais abandonner l’école et quitter le foyer familial pour devenir cow-boy.
C’est donc l’une des raisons pour lesquelles je suis ici : mon enfance bizarre, un peu perverse. Mais il y en a d’autres, notamment bien sûr, la sculpture (on va y venir) et aussi celle qui fait pendant à la science nucléaire, celle qui est son yin si le nucléaire est le yang, je veux parler… de l’alchimie.
Oh, moi je l’ai bouclée trop longtemps.
— C’est des conneries ! Ça n’a rien à voir ! dis-je en éclatant et en retirant ma main de l’étreinte de Liz.
— Rien à voir avec quoi ? dit-elle d’un air choqué.
— Avec l’interview qu’il a donnée à Cox à Graniteburg. Il donne une version complètement différente de son enfance, une version complètement différente des raisons qui l’ont poussé à créer des œuvres d’art nucléaires ; de tout !
— Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.
— Changer, peut-être, mais pas au point de réinventer le passé de fond en comble.
— Peut-être qu’il se contente d’être économe avec la vérité. Peut-être qu’il pensait que ce qu’il avait dit à Cox ne conviendrait pas à un public de ce type. »
Je me lève d’un bond pour éteindre le magnétoscope. « Dis plutôt : à des gens comme Stasie et moi.
— N’éteins pas ! Ça n’a même pas commencé…
— Et merde avec ce truc ! Je sais déjà très bien ce qu’il va raconter. Il va jacasser à propos d’alchimie dans le but de justifier l’usage du SURGEX. C’est ce que Cathy m’a raconté quand je suis allé là-bas. Je ne l’ai pas crue à ce moment-là, mais maintenant je vois bien qu’elle disait vrai. Il s’est vendu au système, et c’est marre.
— Tu peux parler…
— Ce que j’ai fait ou pas n’a rien à voir avec la question, répliqué-je. Je refuse d’entendre ça. Mon père, faire l’apologie de l’industrie nucléaire ! » Je regarde les deux autres, espérant qu’ils vont manifester leur soutien à mon indignation ; mais Liz arbore un air soucieux et Bill est franchement gêné. « Enfin quoi, j’ai traversé la moitié du globe pour savoir ce qui est arrivé à ce crétin, et sur quoi je tombe ? Sur… justement, sur un parfait crétin. Est-ce qu’il avait une âme, seulement ? Est-ce qu’il y avait quoi que ce soit chez lui qui ait eu une valeur quelconque à ses propres yeux ?
— Mais bien sûr que oui, enfin ! dit Liz connement.
— Pourquoi “bien sûr” ? Rends-toi à l’évidence. Depuis que je suis ici, j’ai rencontré… » En comptant sur mes doigts, je retrace mon itinéraire. « Max Depaoli, Cox Macro, Phil Metzger, Patrick Belin, le baba cool en salopette, Todd et Cathy, Lemery, le bon Dr Valentine… Tous des gens si radicalement différents les uns des autres que si on les mettait dans une même pièce, ils se sauteraient à la gorge au bout de trente secondes. Et pourtant, tous se sont complètement identifiés à Jack, ils l’ont tous considéré comme leur meilleur ami à un moment donné. Alors qu’il n’avait rien en commun avec aucun d’eux ! C’est toujours la même histoire qui recommence. Tout a commencé avec Stasie et moi. C’est… C’est comme s’il n’avait pas eu d’identité propre, comme s’il prenait la forme que les gens voulaient qu’il prenne ; et quand il avait tiré d’eux ce que lui voulait, il les trahissait, leur tournait le dos et se barrait. C’était qu’une espèce de caméléon, un lycanthrope, un truc comme ça. Ah, ça me débecte, tiens ! »
Debout, je braille après Liz et Bill, dont les expressions ne sont plus du tout respectivement soucieuse et gênée, mais arborent plutôt le relâchement bovin des gens qui se retrouvent brusquement confrontés à une information trop complexe pour qu’ils puissent l’avaler d’un seul coup.
— Je n’avais peuh-pas l’intention de vous embeuh-barrasser, Cooper, dit Bill en bégayant. Je peuh-pensais que ça vous ferait peuh-plaisir.
— J’en sais rien… Je ne sais pas ce que ça me fait. Enfin quoi, mon père a tout abandonné derrière lui afin de poursuivre son putain d’idéal artistique et là, il flanque tous ses principes à la baille. Depuis le début du voyage, je me dis que bon, il a peut-être abandonné sa famille, mais au moins il a tenu ses engagements envers lui-même. Alors qu’en fait… mes couilles, oui, il n’y croyait pas le moins du monde.
— Vous n’y êtes pas, dit Bill en secouant la tête. Vous n’y êtes pas du tout… Il n’a jamais opéré la transmutation qu’il deuh-devait mener au SURGEX . Elle a été ah-annulée. »
J’entends bien ce qu’il me dit, mais je suis trop remonté pour mettre un terme tout de suite à mon petit éclat. « Pourquoi ? Puisqu’il brossait tout le monde dans le sens du poil, Cathy et les autres…
— À keuh-cause de ce qui s’est peuh-passé ensuite, ce soir-là. Au seuh-séminaire. » Bill souligne ses paroles en faisant des gestes dans l’air avec ses mains. « Vous comprenez… La conférence de Jack, les Européens et les jeuh-Japonais, ils l’ont beuh-bue comme du petit-lait. Quand il a eu terminé, il a été seuh-submergé de gens qui lui deuh-donnaient leur carte de visite.
— Oh le petit veinard !
— Oui, et l’une de ces personnes était un Allemand, un cadre de l’industrie neuh-nucléaire qui s’appelait Herr euh-Hühnerstall, un des types les plus importants du seuh-séminaire. Il travaillait pour keuh-Kraftwerk, le conglomérat allemand ; pendant vingt ans, il avait été responsable de la construction du KFFR-2573, le plus gros seuh-surgénérateur du monde. Il a payé un coup à Jack et tout en beuh-buvant du porto et en feuh-fumant un cigare, il lui a expliqué qu’il avait feuh-fini le réacteur dans les temps impartis, sans dépasser le beuh-budget, et pendant qu’il attendait la ratification du beuh-Bundestag pour permettre la mise en route, une keuh-campagne en faveur de l’environnement a renversé l’opinion publique, qui n’a plus accordé son ah-aval à l’ensemble du projet. À la dernière meuh-minute, le gouvernement a changé d’avis et au leuh-lieu de recevoir la permission de démarrer les activités, Hühnerstall a reçu l’ordre de démanteler le travail de toute sa vie. Et donc, il se retrouvait au séminaire, les bras chargés de keuh-composants issus de son réacteur.
— Et alors ? dis-je en me frottant les yeux, m’efforçant de comprendre, vaguement conscient que c’est mon tour d’avoir l’air bovin.
Bill émet un petit gloussement. « C’est eh-exactement ce que Jack a dit qu’il avait dit : “Et alors, keuh-qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?” Et Hühnerstall lui a répondu : “Peut-être que j’ai quelque chose qui pourrait vous servir dans l’exercice de votre démarche artistique. Peut-être que si nous peuh-pouvions prendre le petit déjeuner ensemble demain matin, nous pourrions peuh-parvenir à un arrangement.” Jack n’arrivait pas à croire à sa cheuh-chance. Ça faisait des années qu’il se démenait pour trouver des matériaux nucléaires, et voilà qu’un Allemand feuh-fou lui en offrait comme ça ! Alors il keuh-quitta le séminaire, se reuh-rendit à l’usine de feuh-frites où il teuh-travaillait pour faire bouillir sa marmite, il fit son temps, peuh-pointa à 6 heures du matin et reuh-retourna à l’hôtel où il enfila un keuh-costume dans les teuh-toilettes pour ah-aller prendre le petit déjeuner dans la suite de Hühnerstall. Et c’est keuh-comme ça que Hühnerstall, en sirotant son keuh-café et en grignotant ses keuh-croissants, lui a donné douze assemblages pour couverture fertile. »
Bill fait ensuite tout ce qu’il peut pour nous impressionner par l’immense signification de l’événement. Depuis l’inauguration du Projet Manhattan en 1940, rien d’approchant n’était arrivé. Aucune personne privée n’avait jamais reçu légalement le droit de posséder ce genre de matériel nucléaire. Peut-être que quelque part au fin fond d’une ancienne république soviétique, un caïd quelconque détient une ou deux ogives isolées, d’accord. Mais en être le détenteur légal ? Si Jack acceptait l’offre, il devenait à lui tout seul la plus petite puissance nucléaire du monde.
— Et il a accepté ?
— Euh-évidemment. Keuh-comment aurait-il pu refuser ? Ce qui est sûr, c’est que ça a feuh-fait du chambard. Personne ne veuh-voulait qu’il fasse ça, et quand je dis peuh-personne, c’était vraiment personne. Tout le monde était feuh-furieux, et au bout d’une semaine, les gens du seuh-SURGEX avaient changé d’avis pour la teuh-transmutation. Ils disaient qu’ils étaient toujours d’accord pour le laisser opérer, mais qu’ils allaient devoir lui facturer de menus frais.
— Menus comment ? »
Bill marque un temps mort en souriant. « Keuh-quatre-vingts millions de dollars.
— Oh putain !
— Comme vous dites. Jeuh-Jack en a été très affecté. Blessé, même. Que voulaient-ils qu’il fasse, disait-il, un vide-grenier ? Alors il a photocopié des prospectus : “Barbecue et collecte de feuh-fonds pour la Transmutation” et il en a glissé un sous chaque porte de la ville derrière laquelle vivait un cadre du ministère de l’Énergie. Il veuh-va sans dire qu’ils n’ont peuh-pas compris que c’était une peuh-plaisanterie. C’était bien deuh-digne de Jack, cette histoire. Il était beuh-brillant, surtout quand il se retrouvait le deuh-dos au mur.
— Vous l’aimiez beaucoup, n’est-ce pas docteur Valentine ? intervient Liz.
Bill rougit. « Nous étions ah-amis. Et même si j’avais travaillé au seuh-SURGEX , ce qu’ils ont fait m’a vraiment meuh-mis en colère. Ce n’était peuh-pas juste, de lui en peuh-promettre comme ça, et puis de lui teuh-tourner le dos. Alors je lui ai dit que je l’aiderais pour l’importation. C’était la meuh-moindre des choses. Et puis contrairement à beuh-beaucoup de gens, étant donné que j’étais à la retraite, je n’avais rien à peuh-perdre.
— C’était très généreux de votre part.
— Oui, peut-être, mais je dois reconnaître que si j’avais seuh-su dans quoi je meuh-m’embarquais, je ne crois pas que je l’aurais fait. Il n’existait aucune peuh-procédure formelle pour qu’un simple individu gère ce genre de situation ; Jack a dû se taper le même genre de démarches que s’il avait été une gueuh-grande entreprise, comme la General Electric ou Westinghouse. Sauf qu’eux ils ont d’énormes moyens en peuh-personnel et en beuh-budget. Pour un homme seul, surtout peuh-pauvre comme il l’était, ça freuh-frôlait l’impossible. Même avec meuh-mon aide, il a fallu près de deux ah-années pour y arriver. Il nous a fallu veuh-vaincre d’incroyables meuh-montagnes de paperasse, et après chaque montagne, il y en avait une autre. Jack a veuh-vendu pratiquement tout ce qu’il avait pour keuh-collecter les fonds nécessaires. Finalement, il a même dû vendre sa meuh-maison, ce qui explique qu’il ait feuh-fini à l’atelier de Todd.
— L’atelier appartient à Todd ?
— Oui, il ne vous l’a pas dit ? Todd avait investi des parts dans le projet foncier, là-bas, et comme ça n’a peuh-pas marché, en gueuh-guise de dédommagement, il s’est retrouvé avec certains lots sur les beuh-bras. C’était inoccupé, alors il a dit à Jack qu’il peuh-pouvait s’y installer. C’était très jeuh-généreux de sa part, surtout qu’à cette époque, nous étions presque devenus des peuh-parias à Atomville.
— Je ne comprends pas. Pourquoi a-t-il fait ça ? Puisque Jack était en disgrâce avec les gens du SURGEX…
— Mais il n’était pas en disgrâce auprès de Cathy. Ce n’est peuh-pas elle qui avait pris la décision au sujet de la transmutation. Elle veuh-voulait peuh-peut-être que ce soit accompli quand même. L’annulation l’avait fait enrager, et la facture encore plus. Seulement, elle ne peuh-pouvait rien y feuh-faire.
— Mais pourquoi ne m’a-t-elle pas dit tout ça ? Enfin quoi, Todd m’a conduit lui-même à l’atelier… Et Cathy aurait pu me parler des importations quand nous sommes allés au SURGEX.
— Peut-être qu’elle se sentait gênée, suggère Liz. Peut-être que Todd s’est dit que si tu savais qu’il était propriétaire de l’atelier, tu chercherais à lui faire endosser la responsabilité de l’incendie.
— Mais pourquoi…, commencé-je en secouant la tête. Ça m’échappe complètement. »
Je regarde le Dr Valentine pour savoir s’il a une meilleure explication, mais tout ce qu’il veut, c’est nous raconter le matin où les assemblages pour la couverture fertile sont arrivés à Atomville. « Ils ont verrouillé la moitié de la ville avec des beuh-barrages routiers », dit-il en frottant ses mains sur ses pantalons, comme un gamin tout excité le matin de Noël. « Il y avait des gardes partout ; ils sont ah-allés jusqu’à peuh-pos-ter des mitrailleuses au seuh-sommet de certains immeubles. Votre peuh-père et moi, nous nous sommes rendus au keuh-complexe de la Kraftwerk, sur le cours Oppenheimer, où nous avons officiellement pris livraison de l’arrivage. Il a fallu ouvrir les keuh-caisses, vérifier qu’il n’y avait pas de risques de contamination, signer une trentaine de formulaires. Jack a dit que c’était keuh-comme de recevoir une douzaine de momies égyptiennes, avec tout ce feuh-foutoir.
— Mais où les avez-vous gardées après ça ? Quand même pas dans son atelier ?
— Oh non. Bien sûr que non. Ça, on ne le lui aurait ceuh-certainement pas permis. Non, ils sont restés chez keuh-Kraftwerk, dans leurs installations seuh-souterraines, mais sous sa reuh-responsabilité à lui. Jack devait s’y rendre tous les mois pour effectuer les contrôles-santé du niveau de radiations. »
Bill s’arrête de parler et me regarde comme s’il espérait une réponse, comme si je devais absolument dire quelque chose d’étonnant ou de pénétrant. Quoi, je ne vois pas. Peut-être qu’il attend des excuses pour mon éclat de tout à l’heure, mais je ne crois pas que ce soit ça. Son regard veut dire autre chose.
— Bon, mais que voulait-il faire avec, une fois qu’il les avait ? »
Il hausse les sourcils puis lève les mains, des mains douces, potelées, des mains de travailleur intellectuel. Des mains comme les miennes, pas comme celles de Jack. « Je n’en sais rien. Il était tellement coincé par la bureaucratie qu’à mon avis, il n’aurait rien pu en faire, de toute façon.
— Pourquoi s’emmerder à les importer s’il ne pouvait pas s’en servir pour une œuvre d’art ?
— Neuh-nous n’avions pas saisi ce qui se passerait, au deuh-début. Quand nous l’avons compris, nous avons peuh-presque abandonné tout le peuh-projet. Mais c’est là que Jack a dit “Teuh-tu sais, Bill, je keuh-crois qu’on doit keuh-continuer quand même. Peut-être que le simple fait d’importer ces foutus machins sera seuh-suffisant.”
— Quoi ? Il pensait que l’œuvre d’art, ça consistait à avoir mené l’importation à bien ?
— C’est ça, oui. En tout cas, c’est ce keuh-qu’il m’a dit. »
Au moment de partir, Bill nous demande d’attendre, disant qu’il a quelque chose pour moi. Il disparaît dans une autre pièce d’où il revient une minute plus tard, brandissant non seulement la reproduction du circulus quadratus que j’avais vue sur son étal à la Feste, mais aussi la planche de bois à partir de laquelle elle a été imprimée.
— Elles eh-étaient à Jack. C’est lui qui les a feuh-faites.
— Vraiment ?
— C’est pour ça que je ne voulais pas vous veuh-vendre la reproduction. Meuh-mais je crois qu’il aurait voulu que vous l’eh-ayez. Ainsi que le beuh-bois. »
Je proteste un brin, disant que je ne peux vraiment pas lui enlever ça, mais il insiste. « Si veuh-voulez me reuh-remercier, faites quelques reuh-reproductions seuh-supplémentaires et envoyez-m’en une. Vous savez, Jack avait sa propre interprétation de ce que le circulus quadratus signifie. Teuh-très intéressante. C’est lors de la peuh-première conversation que nous avons eue lors de la réunion du Comité de préservation du Réacteur-beuh-B qu’il a découvert que c’était meuh-moi qui avait uh-usiné le tuyau. Il disait : et si en feuh-fait, les quatre segments latéraux représentaient les forces feuh-fondamentales et que le carré, ce soit la matière… Parce que si c’est ça, alors c’est la meuh-matière elle-même qui est le cinquième élément ; donc c’est la meuh-matière qui n’existe pas réellement. Seules les quatre forces, l’électrofaible, la nucléaire, l’électromagnétique et la gravitationnelle, elles seules existent vraiment. Les forces sont comme des champs de teuh-tension et les atomes sont le résultat de leurs intersections. Les atomes sont comme des nœuds, des nodosités dans le cheuh-champ de force ; quand ils sont bien liés, comme c’est le cas du keuh-carbone et des éléments qui occupent le milieu de la table de Mendeleïv, ils sont très stables. Mais plus on grimpe dans la classification, plus les nœuds se relâchent, jusqu’à ce qu’on arrive à l’uranium ou au teuh-tritium, les instables, ceux qui ont teuh-tendance à se deuh-défaire tout seuls. Si vous keuh-considérez la matière comme une immense teuh-tapisserie tissée à l’aide des deuh-différentes forces d’interaction, eh bien la radioactivité c’est la frange de brins qui seuh-s’effilochent sur les côtés. Jack deuh-disait souvent que veuh-vous, moi, les plantes, les étoiles et tout ce qui keuh-constitue le monde matériel ne sont rien d’autre que des meuh-motifs de la tapisserie. Et ce que moi je lui répondais souvent, c’est keuh-que c’est veuh-vrai, Jack. Et aussi que c’est pour ça qu’il est seuh-sage de reuh-rester loin du beuh-beuh… loin du beuh-beuh-bord. »
Bill doit rassembler toute sa volonté pour faire sortir le dernier mot ; quand il y arrive enfin, il l’expédie hors de son palais avec toute la force d’expansion propre aux postillons.
— Ça m’a tout l’air d’être un excellent conseil », dis-je en réprimant une envie d’essuyer le bois moucheté sur mon tee-shirt. Et puis je m’aperçois que, loin derrière les verres de ses lunettes blindées qu’il a, des larmes sont en train de monter aux yeux de Bill.
De retour au motel, je demande à Liz où elle est descendue.
— J’ai pris une chambre au Tomsk-43, répond-elle apparemment surprise que je ne l’aie pas deviné tout seul.
— Quoi ? Je pensais que tu voulais me surveiller de plus près ? »
Elle rit. « Peut-être. » Elle a l’air plus calme. Je crois qu’elle croit que je lui fais un brin de cour ; et qu’elle apprécie. Pendant une minute, tout en négociant un carrefour, je ne dis rien, je me contente de jauger la tension qu’il y a entre nous. Ce n’est pas le même genre de tension qu’il y avait avant. Je me demande si celle-ci ne serait pas sexuelle.
— Bon, et quand on sera arrivés, on fera quoi ?
— Oh, je ne sais pas… Je prendrai une douche, je déferai mes valises.
— Tu ne l’as pas déjà fait ?
— Pas encore, non. J’ai préféré te trouver d’abord.
— D’accord, dis-je. Et après ?
— J’ai un peu faim. Ça te dirait qu’on aille se chercher à manger ?
— Bien sûr, dis-je. Mais après ? »
Elle croit vraiment que je la drague, c’est sûr. « Après manger, je me mettrai au lit, je suppose, dit-elle en me retournant mon brin de cour.
— Vraiment ?
— Quoi ? fait-elle. Cooper ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Non parce que je me disais que ce n’était peut-être pas ce que tu avais envie de faire ?
— Ah bon ? dit-elle. Et que te disais-tu, exactement ? » Il y a tellement d’électricité dans l’habitacle que mon épaule droite commence à se trémousser.
— Je me disais…, dis-je en regardant dans le vide et tout en mettant le clignotant, je me disais que peut-être, avant d’aller au lit, tu comptais te remplir un petit PS-6. »
D’un seul coup, comme si la voiture avait été mise à la terre, l’électricité disparaît, ainsi que la tension qui allait avec ; la tension sexuelle, en tout cas. J’ai fait basculer Liz, je lui ai inversé ses polarités, et la tension a radicalement changé ; maintenant, elle est répulsive, métallique, tangible.
— Je t’emmerde, Cooper.
— Non Liz, c’est moi qui t’emmerde. Tu ne piges pas. Tant que tu remplis ces putains de formulaires, c’est comme si tu m’espionnais. C’est ça, la triste vérité. Que tu aies désobéi aux ordres n’a aucune importance, ni le fait que tu sois venue ici pour la meilleure des raisons. Tant que tu remplis des PS-6, tu n’es qu’un rouage de la machine, et toutes tes belles intentions n’ont aucune valeur, parce que tu n’es pas libre de tes actes.
— Ce n’est pas vrai…
— Que si, c’est vrai ! À ton avis, pourquoi je m’énerve quand tu pars dans un de tes délires antisociaux, au bureau ? Justement parce que tu ne le fais qu’au bureau ! Il n’y a que là que tu te sentes libre de t’exprimer. Mais dès que tu as quitté le bâtiment, on dirait que tu as une caméra collée dans le crâne, et voilà, tu n’es plus qu’une espèce d’automate.
— Comment peux-tu oser dire ça, alors que j’ai fait tout ce trajet pour…
— Tu n’as pas compris ? Ils voulaient que tu viennes. Tant que tu es ici, tu es leurs yeux et leurs oreilles, à Andrews, à Daniels, à tous les autres. Tu as vu ce que Jack faisait ici… Ils sont prêts à tout pour me garder à l’œil. Dieu sait ce que je vais devenir, moi fils de Jack Reever, perdu tout seul en Amérique. Bordel de merde, Liz ! Je parie qu’ils ont facilité ton départ, pas vrai ? Deux semaines de congés avec un préavis de trois jours ? Tu crois que ça arrive souvent ? La dernière fois que j’ai pris une semaine de vacances, j’ai dû m’y prendre huit mois à l’avance, et encore ils n’ont pas arrêté de râler. Réfléchis-y. »
Liz reste assise un moment en silence. Renifle.
— Je t’ai menti. Au sujet de la recherche bancaire.
— C’est Andrews qui a donné son aval, c’est ça ?
— Oui.
— Il va te falloir choisir, Liz.
— Choisir ?
— Featherbrooks ou moi. »
Elle ne choisit pas, pas tout de suite en tout cas ; nous sortons de la voiture, traversons l’asphalte et gagnons nos chambres respectives sans prononcer un mot.
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