Électrons libres

James Flint · Chapitre 7 sur 25

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Électrons libres

Le Rocher du Bon Dieu

 

L’homme qui se tient derrière le comptoir de chez Donready & Fils est habillé dans un style élégant mais fortuit : pantalons de marin repassés, chemise en tissu éponge bien propre, le col ouvert ; ses épais cheveux noirs descendent en longue cascade sur son front. Agité est le mot qui le décrit le mieux. Il a cette expression qui signifie qu’il vient de rêver d’évasion et je suis le geôlier qui vient lui rappeler que c’est sans espoir. Par la porte derrière lui, je distingue des machines sombres, énormes, couleur de laiton ; aperçu d’un autre siècle, d’un autre millénaire. Elles font tellement de bruit qu’il doit fermer la porte et me fait répéter le nom de Jack Reever.

— Je ne sais pas, dit-il. Ça fait longtemps. » L’endroit est immaculé. Originel. Derrière lui, des outils sont accrochés, bien alignés sur des râteliers étiquetés : burins, traçoirs, bouchardes et têtus, pointes, défonceuses à quatre dents, cales et talonnières… On se croirait chez un dentiste pour Peuples des Montagnes qui ne soigne que les dents de golem. Jack est passé ici, je le sais. Pas parce que la dernière lettre qu’il a envoyée à Stasie le dit, mais parce que ça me paraît évident. Encore qu’à mon avis, ça devait être plus sale quand il était ici. Plus sale, plus brut, plus dépouillé. Orienté moins vers l’orthodontie que vers l’extraction brute.

— À quelle époque m’avez-vous dit ?

— Environ quinze ans, quelque chose comme ça. Je ne peux pas vous dire mieux. »

Il me répond qu’alors, c’était du temps de son père. Lequel ne vit plus en ville depuis qu’il a pris sa retraite.

— Ah, vous êtes le fils ? » dis-je en désignant le logo Donready & Fils sur un catalogue d’outillage bleu et argent. Qu’est-ce qui me prend de poser cette question ? En quoi ça me regarde ?

— Je suis le petit-fils, dit-il en tirant une tronche de douze pieds de long.

Son père vient s’occuper de la boutique le samedi matin, m’apprend-il ; si je le souhaite, je peux revenir ce jour-là. En attendant, je pourrais peut-être essayer au Rocher du Bon Dieu. La plupart des tailleurs de pierre qui sont passés par Graniteburg y ont travaillé à un moment ou un autre.

— C’est quoi, le Rocher du Bon Dieu ?

— Ce sont eux qui nous ont rachetés », dit-il. Maintenant, le mot qui le décrit le mieux est : lugubre.

 

Le Rocher du Bon Dieu se situe juste à la sortie de la ville, dans une zone industrielle qui se donne des allures de campus, étendue gracieusement sur une colline plus ou moins paysagée. La route qui y monte serpente entre plusieurs tas de pierres gigantesques ; à la façon dont les arbres ont poussé dessus, on croirait les ruines d’une cité détruite.

 

Le premier bâtiment auquel on accède, le plus proche du parking, est consacré aux visiteurs ; c’est un préfabriqué de plain-pied en bois. Dedans, on trouve un tas de choses. Il y a de grands panneaux de liège présentant des informations sur l’extraction du granit et la taille de la pierre, où j’apprends que les énormes tas de pierres couverts d’arbres sont en fait des gravats, le rebut qui ne peut plus servir qu’à faire du remblai ou à être concassé en gravier. Il y a un livret sur l’histoire de Graniteburg, deux sur l’histoire du Rocher du Bon Dieu. Sur des étagères, il y a des petits échantillons de granits et plein de cristaux tout mimi (du quartz, du soufre, de l’améthyste, tout ça) que les mineurs ont trouvés en travaillant dans la montagne. Il y a des tables couvertes d’objets souvenirs et de babioles en granit : des pots à crayons, des mini-pierres tombales, ce genre de trucs. Il y a aussi des aigles et des hiboux empaillés fixés à des bouts de branches qui dépassent des murs. Il y a un mannequin vêtu comme un tailleur de pierre : ciré jaune, casque de chantier, masque facial, protège-oreilles, lunettes de sécurité. Équipement que le gars de la statue, en ville, ne portait pas. C’est marrant, d’ailleurs ; on ne pourrait pas mettre la statue de quelqu’un accoutré comme ça en ville. On ne saurait pas qui c’est.

Ce qu’il n’y a pas, c’est quelqu’un derrière le comptoir ; aussi, tout en fouinant, je me débrouille pour bien montrer (au cas où il y aurait encore des caméras planquées qui me surveillent) que je ne suis pas venu pour voler. Je me faufile, royal, entre les panneaux d’information, les présentoirs à cartes postales et les vitrines, faisant bien attention de ne rien heurter, et quand il m’arrive de prendre un objet pour l’examiner de près, je le tiens à bout de bras et je le repose avec ostentation.

Je m’apprête à aller explorer la partie arrière de la boutique, là où il y a une vieille locomotive qui jadis tirait les pierres à flanc de colline, quand une voix surgit dans mon dos, me faisant sursauter.

— Puis-je vous aider ? »

Elle est debout derrière le comptoir comme un panneau de détresse en pantalons à tartan et col roulé côtelé écarlate, me scrutant derrière des lunettes en plastique turquoise. Ces dernières lui agrandissent tellement les yeux qu’avec sa coupe rase et ses cheveux grisonnants, elle a un air de famille avec les hiboux empaillés qui nous regardent du haut de leurs perchoirs.

— Je n’ai rien volé, dis-je stupidement.

— Je n’ai rien dit, fait-elle en souriant. Seriez-vous britannique ? »

J’acquiesce et lui dis que oui, encore que je n’arrive pas à me tourner complètement pour lui faire face.

— Oh, voilà qui est intéressant.

— Je suppose que oui, ma foi.

— Et seriez-vous en quête de quelque chose de précis ?

— On pourrait dire ça.

— De quoi s’agit-il ? » Elle papillonne avec toute l’anticipation d’une vendeuse, essayant d’amadouer ma réponse pour la faire sortir de son trou et lui bondir dessus aussi sec. Du coup, je me tourne enfin vers elle et je lui dis que je cherche mon père.

C’est comme si je lui avais pulvérisé un nuage d’œstrogènes de chouette en pleine tête. Avant même que j’aie compris ce qui m’arrive, elle a voltigé à travers la pièce et me prend presque dans ses bras comme si j’étais l’âme en peine qu’elle a pour mission de protéger. Dix minutes plus tard, je lui ai tout déballé et elle téléphone aux bureaux de la direction, plus haut sur la colline, où elle entreprend de forcer la main à quelqu’un afin qu’on me consacre cinq minutes.

Elle y parvient puis m’expédie sur le chemin qui serpente entre les pins jusqu’au bâtiment principal, avec pour instruction de franchir directement la porte d’entrée, de suivre les indications qui mènent au bureau et de demander M. Berry.

 

Le bâtiment est un hangar géant à armature d’acier qui présente en gros la même forme qu’un magasin Ikea, mais gris au lieu d’être bicolore bleu-jaune. La route en fait le tour pour que les camions et les semi-remorques puissent gagner l’arrière, mais un chemin parsemé de copeaux de bois part du tarmac pour mener les piétons plus haut vers le porche d’entrée, après avoir traversé un jardin d’exposition plein de plates-tombes modèles aux dalles polies. Et quand je dis plus haut, c’est vraiment plus haut ; le sentier gravit une bonne pente puis se transforme en escalier et le temps que j’arrive à son sommet, je suis tellement essoufflé que je dois faire une pause avant d’ouvrir une des doubles portes de verre derrière lesquelles, baignée dans son air conditionné, une réceptionniste maigre comme un clou est plantée devant un écran. Elle porte un complet vert et ressemble à une asperge abandonnée dans un frigo vide.

Lorsque j’entre, elle lève la tête vers moi avec un craquement. Je vous jure que le tour de taille de cette femme est nettement inférieur à mon tour de cuisse. « Êtes-vous le fils qui a perdu son père ? dit-elle protocolaire en diable.

— C’est exact », réponds-je tout en me demandant s’il n’y a pas quelqu’un quelque part qui s’est mélangé les pinceaux. Mais je laisse faire ; je suis trop occupé à essayer de deviner combien de propositions elle reçoit chaque semaine de la part de maris dont les épouses ont fauté. À mon avis, plein ; encore qu’elle soit trop maigre à mon goût.

Elle prend son téléphone et parle dedans comme elle parlerait à un môme tout en lui désinfectant un genou écorché. « M. Berry va descendre dans cinq minutes. Si vous le souhaitez, vous pouvez visiter notre galerie d’exposition où vous aurez tout loisir de patienter. » Elle tord un doigt sec comme une brindille vers un couloir. Il y a un petit panneau doré qui le jouxte en annonçant : “Galerie d’exposition, par ici”.

— Merci ; volontiers », dis-je. J’ai la nette envie de faire une courbette, mais je me retiens juste à temps. Au lieu de quoi, je lui demande s’il y a un distributeur de casse-croûte. Il n’y en a pas.

Au bout du couloir, il y a une porte matelassée derrière laquelle il y en a une autre. Après la première, une espèce de bourdonnement emplit l’air ; après la seconde, ce bourdonnement devient une vibration. Cette vibration s’amplifie au fur et à mesure que j’avance dans le passage, jusqu’au moment où je sens ces vibrations osciller quelque part entre mon ventre et mes fesses. Enfin, j’arrive à la porte matelassée n° 3 et en l’ouvrant je suis carrément renversé par un déluge de bruits métalliques.

Je crois bien que j’ai atteint l’entrée de l’atelier de taille de la pierre.

 

Je suis sur une passerelle, un peu du genre de celles qu’on voit au-dessus des courts de squash. Un chapelet de photographies accompagnées de légendes, plastifiées et attachées à la rambarde, expliquent ce que je vois d’ici. Il y a des scies, des sabloirs, des polisseuses de tous genres et de toutes dimensions, dont la plupart ont des surfaces de taille en forme de pointes de diamant d’un type ou d’un autre. De gros éclats de montagne entrent dans le hangar par le bout opposé, là-bas au loin, et entament un périple compliqué sur un dédale de rouleaux et de tapis roulants, au cours duquel ils sont débités en dizaines de dominos géants. Des dalles mortuaires, pour l’essentiel. Le Rocher du Bon Dieu est une grosse chaîne de fabrication de pierres tombales. Je prends quelques clichés tout en regardant les ouvriers évoluer entre les mystérieuses machines, jusqu’au moment où une silhouette empressée remonte la passerelle vers moi, le bas de ses pantalons flottant à cinq bons centimètres au-dessus de ses chaussures.

— Chip Berry ! hurle la silhouette en souriant et me tendant une petite main. Monsieur James ? »

J’acquiesce.

— Ça vous dirait que nous allions au calme ? »

Oui, s’il vous plaît.

Trois minutes plus tard, nous voilà assis face à face sur une paire de canapés bas drapés de velours, écoutant de la musique d’ambiance ultra-molle, regardant une fontaine décorative faire des bulles tandis qu’une carpette aux poils monstrueusement longs entreprend de nous dévorer les pieds. La fontaine ne casserait pas trois pattes à un canard ; en gros, c’est une flaque d’un mètre de diamètre remplie de cailloux de granit taillés à la machine, enjolivée par un jet d’eau courtaud et vertical de vingt centimètres en forme de langue humaine, disons une langue qui serait assez pointue ; un peu comme celle de Miles à vrai dire, la sienne est plus longue et plus pointue que la normale, tout à fait capable de s’engouffrer dans son nez (un exploit qu’il accomplissait souvent dans le seul but de m’agacer, et auquel je pense que Kristrún n’a pas eu le privilège d’assister).

— Ici, c’est ce que nous appelons le Sanctuaire, dit Chip Berry. Nous y amenons toujours nos clients. » Je regarde alentour en faisant semblant d’apprécier. L’endroit ressemble au bureau des ventes d’un magasin de mobilier de luxe. Ce qui est bien le cas, remarquez. Le dernier meuble dont vous aurez jamais l’usage. « Très apaisant » sera mon seul commentaire.

Il acquiesce et sourit. Ses pupilles me fixent, me scrutent, m’analysent.

— Vous avez beaucoup de pierres tombales, là-derrière.

— Eh bien, ce sont elles qui font marcher les affaires ! » dit-il comme s’il n’en était pas certain, comme s’il avait de gros doutes à ce sujet. Il a des cheveux carotte, des rouflaquettes carotte, une moustache carotte et des lunettes carotte aussi. La quarantaine, une peau pâle et grêlée, des yeux clairs et tachetés.

— Et les affaires vont bien ?

— Mieux que ça ! Comme l’indiquent les écriteaux, ici c’est la capitale mondiale du granit, et nous sommes la capitale de la capitale ! Statues, bordures de trottoir, bollards, bancs, signalisation… S’il vous faut quoi que ce soit en granit, nous pouvons le débiter pour votre compte ! » Un poil trop tard, en m’apercevant que c’est censé être un jeu de mots, j’affiche un sourire contrit, mais ce n’est pas très grave parce que Berry se marre pour deux. Quand il a fini, il lève ses deux mains et les joint comme s’il allait se mettre à prier. « Bien, Sally m’a dit que votre père nous avait récemment quittés ? »

Je lui explique que c’est exact, mais que ça ne fait pas de moi un acheteur potentiel de monument. Je lui en demande bien pardon.

— Ça ne fait rien, ça ne fait rien. Nous ne pouvons satisfaire les exigences de tout le monde, n’est-ce pas ? Néanmoins, nous avons une large gamme d’urnes de granit. Peut-être aimeriez-vous y jeter un coup d’œil ? Je peux vous montrer nos brochures.

— Non vraiment, merci. Tout ce que je veux savoir c’est si mon père a travaillé chez vous dans les quinze ou vingt dernières années ? »

Berry se démène pour ne pas montrer qu’il est pris au dépourvu, n’empêche qu’il l’est, pris au dépourvu, et pour de bon.

— Et comment avez-vous dit qu’il s’appelait ?

— Reever. Jack Reever. »

À côté de Berry, il y a une tablette avec des brochures et un intercom en plastique blanc. Il appuie sur un bouton chromé et se penche vers le microphone intégré. « Marcia ? Pourriez-vous vérifier si nous avons eu un Jack Reever qui aurait travaillé pour nous au cours des… Quelle période avez-vous dit ? » me demande-t-il d’une voix rêveuse et désabusée, encore que je suis certain qu’il a parfaitement compris du premier coup. « … au cours des vingt dernières années ? Quand vous aurez trouvé la fiche correspondante, voudriez-vous nous l’apporter ? Nous sommes au Sanctuaire. »

Il relâche le bouton de l’intercom, se lève, se dirige vers le coin où des rafraîchissements sont disposés sur un buffet cerise. « Il lui faudra bien quelques minutes, aussi nous pourrions jeter un œil à ces brochures en attendant. Il y a du café, si vous le désirez. Encore que vous préféreriez peut-être du thé. Vu que vous êtes anglais, tout ça. »

Quand Mam’zelle Asperge arrive au bout de vingt minutes, c’est au beau milieu d’un silence gêné. En l’attendant, j’ai appris plein de choses sur les urnes cinéraires et écouté plusieurs histoires sur des gens que Chip Berry connaît, qui ont dispersé les cendres de leurs parents et ne se sont jamais pardonné plus tard de l’avoir fait. « Et savez-vous ce que tous m’ont dit à chaque fois ? » Ainsi se terminent toutes ses histoires. « Ils m’ont dit : “Chip, ce que cette expérience nous a enseigné, c’est qu’il existe une nécessité fondamentalement humaine de conserver plus qu’un simple signe, de conserver une part réellement physique du disparu, afin qu’il soit toujours avec nous de façon authentique.” »

Après avoir entendu ça trois ou quatre fois, j’explique à Chip que mon intention est de faire cuire les cendres de Jack dans une grosse tarte aux pommes que j’irais manger avec ses amis, quand je les aurais tous retrouvés. D’où le silence gêné.

— Bien… John Reever », fait Berry en s’emparant de la feuille de papier. Il est tout à fait désireux, je pense, de se débarrasser de moi maintenant.

— Plutôt Jack, le diminutif, dis-je, toujours énervé d’avoir dû subir son boniment.

— Fort bien : Jack », dit-il. Il étudie le papier un instant puis fait un petit signe de tête, comme s’il venait juste de se rappeler d’une chose qu’il a faite un jour et qu’il n’aurait pas dû faire. « Eh bien d’après ceci, votre père a travaillé ici brièvement, euh… de février à juillet 1984, en tant que finisseur et ouvrier non qualifié, un contrat de six mois. C’est tout.

— Pourquoi est-il parti ? »

Berry rend la feuille à Marcia et donne un coup de menton. Il mate ostensiblement ses fesses quand elle sort de la pièce. Depuis mon arrivée, c’est l’expression la plus intense que je lui ai vu prendre.

— Peux pas vous aider sur ce point, mon vieux. J’étais déjà ici à l’époque, c’est vrai, mais j’ai bien peur de ne pas du tout me souvenir de lui. Et nos registres ne mentionnent pas ce détail ; donc… Il y a tellement de gens qui passent par ici.

— Vous n’avez pas une idée de l’endroit où il a pu aller ensuite ? »

Il me montre ses poignets en signe de négation. « Désolé. »

Je me lève pour y aller ; la carpette à poils longs s’évase autour de mes orteils comme une anémone géante. « Vous ne pouvez rien me dire d’autre ? »

Berry hausse les épaules. « Vous pourriez essayer d’aller voir le vieux Max Depaoli », dit-il tout à trac, comme s’il venait de changer d’avis à mon sujet. Il me scrute, un peu penché en arrière, il jauge quelque chose.

— Où est-ce que ça se trouve ? »

Il me donne les indications nécessaires, attrape une poignée de brochures et me les tend. « Attendez, vous oubliez ça ! » Après quoi, il fait un sourire hésitant et me lance un clin d’œil. « Non, parce que… Hé, votre histoire de tarte, là… C’est ça, le fameux humour britannique, non ? »

 

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