Et ils trouveront le repos

Béatrice Nicodème · Chapitre 10 sur 32

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Et ils trouveront le repos

Chapitre 9

J’avais heureusement fort à faire par ailleurs. Je tenais à avancer la biographie de mon pianiste avant qu’il ne m’envoie un mail de relance irrité. Et, le mercredi matin, je trouvai dans ma boîte aux lettres les épreuves d’un livre à relire au plus vite. D’autre part, après avoir constaté au moment de laver la vaisselle du déjeuner que l’eau était froide, et vérifié que les radiateurs l’étaient également, je dus batailler longuement au téléphone pour obtenir que quelqu’un vienne remettre la chaudière en état de marche le vendredi. Les vents de la fin octobre qui s’engouffraient par la fenêtre mal jointe du palier avaient refroidi la maison, et j’attendais depuis quinze jours une livraison de bois qui tardait.

Mais il n’est pas toujours nécessaire d’être concentré sur un travail pour que celui-ci progresse. Tandis qu’on accomplit machinalement des tâches fastidieuses, le cerveau continue à fonctionner, souvent alors même qu’on n’en a pas conscience, et une idée peut jaillir tout à coup avec une clarté stupéfiante.

C’est ce qui se produisit alors que je corrigeais les épreuves de Femme de bosco, la dernière biographie que j’avais écrite. J’y retraçais la vie d’une vieille dame qui avait été fille, sœur et épouse de marin. Elle avait accouché seule de ses cinq enfants, allumé d’innombrables cierges à l’église, beaucoup attendu et beaucoup pleuré. Puis, lorsque son mari avait pris sa retraite, elle s’était demandé comment elle supporterait de l’avoir tout le temps dans les pattes, comme elle disait. Mais il avait été foudroyé sur la jetée un jour d’orage avant qu’elle ait trouvé la réponse à sa question. Elle avait alors consacré une grande partie de son temps libre à ramasser des bois flottés sur la grève et à les assembler pour créer des animaux réalistes ou fantastiques. Elle les avait longtemps vendus sur les marchés, puis un de ses fils lui avait suggéré de les mettre en vente sur Internet et elle avait assez bien réussi. Elle était pleine d’humour, sa maison sentait le feu de bois et le pain d’épices, les entretiens avaient été des moments de grand bonheur. Après chaque rendez-vous, je la quittais avec la conviction que même une vie très difficile pouvait être belle.

Cette fois encore, le magnétisme que dégageait cette vieille dame aujourd’hui à demi-aveugle opéra, alors que je relisais un paragraphe dans lequel j’avais écrit : Le jour de l’enterrement, j’ai vu arriver un homme que je ne connaissais pas. Il a suivi le cortège jusqu’au cimetière, et, au moment où les dernières prières s’envolaient vers le ciel, il s’est incliné devant moi avec respect et a glissé entre mes mains un gros cahier tout gondolé qui avait l’air d’avoir été repêché au fond de l’eau. C’était le journal de bord qu’il avait écrit alors qu’il était sous les ordres de mon Yvon. Il y parlait de son bosco à toutes les pages.

Ce journal de bord, elle me l’avait confié. Le style en était maladroit, calleux comme des mains de marins, buriné comme un visage brûlé par le soleil et le sel, mais il vous emmenait au large et vous faisait traverser les tempêtes. Il était magnifique, c’était impossible d’envisager qu’il disparaisse avec la vieille dame. Je lui avais proposé de le transcrire et de le publier en ligne, si j’obtenais l’autorisation de la famille du matelot dont le nom était indiqué sur la page de garde.

La mention de ce journal venait de me donner une idée. J’abandonnai aussitôt la femme du bosco pour rallumer mon ordinateur et aller sur le Forum 14-18. Combien de fois ne l’avais-je pas exploré dans l’espoir d’y voir figurer le nom de Félix ? Je me connectai à mon compte et lançai une recherche sur François Aubert, sans aucun succès. Je tentai 140e RI. Le régiment était cité à de nombreuses reprises, mais je passai plus d’une heure à parcourir toutes les publications sans rien trouver de significatif. Je décidai de créer un nouveau message :

140e RI. Dans le cadre de recherches que j’effectue pour ma famille, je suis intéressée par toute information concernant un soldat de deuxième classe nommé François Aubert, né à Orpierre (Hautes-Alpes) et réformé en juillet 1915. Témoignages, photos et correspondances seraient les bienvenus.

Les chances de recevoir une réponse étaient infimes, et je n’étais pas assez naïve pour espérer voir surgir une lettre de François Aubert relatant ses malheurs conjugaux. Pourtant, si, comme je le pense, le désir soudain de se pencher sur la vie d’un aïeul n’est pas le fruit du hasard mais répond à une demande silencieuse du défunt, alors la bouteille que j’allais jeter à la mer serait peut-être repêchée.

Le vendredi matin, chaudière réparée, bois livré et épreuves retournées à l’imprimeur, je décidai de partir pour Versailles. Le temps s’était mis à la pluie, ce qui convenait parfaitement à une occupation d’intérieur ‒ le partage des meubles avec mon frère.

J’appelai celui-ci, il me répondit qu’il m’attendait, et en milieu d’après-midi je fermai la maison.

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