Et ils trouveront le repos

Béatrice Nicodème · Chapitre 12 sur 32

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Et ils trouveront le repos

Chapitre 11

Il y avait deux lettres.

La signature de la première était illisible.

Le brillant officier qu’était Félix est mort en brave : si cruelle que soit sa perte, il restera de lui un souvenir dont vous pouvez être si légitimement fier. (…) Maintenant qu’il dort pour la France (…)

L’autre avait été écrite par le chef de bataillon de Félix.

Je n’ai pas l’honneur de vous connaître mais je connaissais et aimais votre fils comme un de mes enfants (...) Je lui étais profondément attaché (...) Hélas j’ai appris sa mort glorieuse et j’en ai éprouvé une peine profonde que je dois vous exprimer (...) Veuillez agréer cher monsieur, pour vous et pour toute votre famille éprouvée, mes condoléances les plus vives et les plus affectueuses.

J’imaginais le chagrin du père, si fier de son fils. L’effroi qui avait dû le saisir quand il avait vu apparaître sur le seuil de la boulangerie l’adjoint au maire, la mine sombre. Toute parole était inutile en pareil cas, on savait quelle mission cet homme s’apprêtait à accomplir. Il remettait au chef de famille la lettre, semblable à celle que j’avais maintenant sous les yeux, dans laquelle les autorités priaient Monsieur le Maire de vouloir bien avec tous les ménagements nécessaires prévenir la famille intéressée (...) et présentaient les condoléances de Monsieur le Ministre de la Guerre.

Souvent, les familles s’étaient plus ou moins préparées à la catastrophe, car elles n’avaient pas reçu de courrier en provenance du front depuis longtemps. Dans le cas de Félix, la lettre était datée d’à peine deux semaines après le décès, il était donc probable que Jean Chevalier n’avait pas encore eu le temps de s’alarmer. Quelqu’un avait-il pu le rassurer, lui affirmer que son fils avait été tué sur le coup ? Aucun courrier provenant d’un autre officier du bataillon n’était là pour l’indiquer, ce qui ne signifiait pas qu’il n’y en ait pas eu.

Remonta alors à ma mémoire l’écho lointain du récit que nous avait fait ma grand-mère. Elle se trouvait en vacances à La-Roche-sur-Yon, chez sa mère, avec ses deux filles. Je n’ai pas le souvenir qu’elle l’ait mentionné, mais elle était alors enceinte de leur benjamine qui devait naître un mois plus tard. Je ne me rappelais pas les détails, en revanche je visualisais parfaitement l’instant fatidique tel qu’elle l’avait décrit : quelqu’un (sa sœur ?) courait vers la maison en brandissant un télégramme et en criant d’une voix rauque :

— Félix est mort ! Félix est mort !

Combien de fois le couperet s’est-il ainsi abattu sur des familles à travers la France, tout au long de ces quatre années ? Combien de familles, amputées successivement du père et de plusieurs fils, se sont réveillées chaque matin en redoutant de voir le cauchemar se répéter encore et encore ?

Je me levai pour aller chercher un grand verre d’eau que je bus avec avidité. Puis je repris le portefeuille.

À l’intérieur du rabat de gauche, il y avait des reçus de mandats postaux dont les tampons indiquaient qu’ils avaient été envoyés durant l’hiver 1915-1916 depuis Plainfaing, un cantonnement des Vosges.

Et enfin une carte de visite au nom du Lieutenant Félix Chevalier ‒ 14e Bataillon Chasseurs Alpins ‒ Maroc. Félix y avait noté, d’une écriture rapide : Légion d’Honneur, 7 janvier 1915, Cit. Armée 12 sept. 1914, Brigade 15 juin 1915. Félicitations février 1913 opération Mogador, 20 août 1914, opération Zaïan. Et également : Orifice entrée région deltoïdienne ‒ Sortie près colonne vertébrale bord interne omoplate. C. visite : Plaie pénétrante du thorax à droite. Pneumothorax consécutif.

C’étaient trois ou quatre années résumées en quelques mots, beaucoup de joies mais aussi combien de souffrances.

Dans le rabat de droite étaient pliées quatre petites feuilles de papier. Il s’agissait de ces cartes-lettres dont le pourtour, délimité par des pointillés, était enduit de colle, ce qui permettait de se passer d’enveloppe. Félix y avait tenu un journal succinct durant la campagne du Maroc occidental. Il ne couvrait que deux mois, du 4 mars au 1er mai 1913. L’écriture n’était guère plus lisible que celle de la carte de visite, mais j’étais résolue à en déchiffrer chaque mot, chaque phrase. Comme je regrettais de ne pas avoir eu ce témoignage entre les mains lorsque j’avais écrit mon livre !

Ces lignes jetées rapidement, sans doute dans l’inconfort des bivouacs, donnaient une idée de l’existence des militaires partis pacifier le Maroc. Et faisaient ressurgir toutes mes interrogations. Je tremblais de découvrir un commentaire méprisant à l’égard des Marocains, une exclamation de satisfaction après une attaque victorieuse. Je n’en trouvai aucun. On devinait au contraire que Félix avait été sensible au charme de ce pays, dont il avait noté les beautés entre les opérations menées par son bataillon : blanches oasis, plaines immenses, oliveraies, bois de figuiers et d’arganiers, apparitions grandioses de l’Atlas à l’horizon… On percevait aussi le danger et la violence, la rudesse d’une vie périlleuse et sans confort. Marches, attaques de nuit, départs avant l’aube, orages, chaleur torride mais également nuits glaciales et pluies.

Il mentionnait aussi une colonne de châtiment. Lorsqu’une colonne était attaquée par des cavaliers marocains, les troupes françaises poursuivaient les assaillants, et, si ceux-ci trouvaient refuge dans un village, les huttes étaient pillées et incendiées. Le plus souvent, la plupart des rebelles s’étaient enfuis avant l’arrivée du peloton, mais ceux qui n’en avaient pas eu le temps étaient faits prisonniers ou exécutés.

Sans me rassurer, donc, la lecture de ce document semblait confirmer mon sentiment que Félix n’avait pas été une de ces brutes méprisantes et cruelles qui considéraient les autochtones comme des sauvages à mater. La mentalité des officiers issus d’un milieu simple était sans doute différente de celle des grands bourgeois et des aristocrates. J’avais lu que beaucoup entretenaient des relations d’estime réciproque avec leurs goumiers. Et la personnalité de Félix qui se dessinait à travers les récits familiaux et les photos-cartes envoyées à sa famille était celle d’un homme spontané et chaleureux, ne s’embarrassant pas de conventions formelles. Aussi émouvant que fût ce journal, cependant, il ne m’apportait aucune certitude.

Je m’arrachai enfin à ce voyage dans le temps pour errer durant un long moment d’une pièce à l’autre, à la rencontre des souvenirs et des fantômes. Ceux de mon enfance et de ma jeunesse, cette fois. Je commençais tout doucement à accepter la perspective de devoir dire adieu à « la maison ». Il me semblait que mes recherches sur le passé m’y aideraient, comme si elles avaient fait apparaître de nouvelles racines, des racines plus anciennes qui allégeaient le poids porté par les plus récentes.

L’agencement du rez-de-chaussée n’avait pour ainsi dire pas changé. Dans le salon, le piano était toujours situé de sorte que le ou la pianiste embrasse toute la pièce du regard et ait une échappée sur le jardin. Le tapis était récent, mais mon frère avait laissé les tableaux de notre père à leur emplacement d’origine. Lui qui se prétendait détaché du passé, toutes les excuses lui avaient été bonnes pour garder la maison dans son atmosphère d’autrefois. Et pourtant il ne semblait pas troublé de savoir que cet univers allait appartenir à des inconnus.

Après la mort de sa femme, il avait transformé leur chambre en chambre d’amis et avait repris celle de nos parents. Il avait tout de même acheté un nouveau lit et bousculé l’agencement de la pièce en disposant celui-ci face à la fenêtre. Je refermai la porte sans m’attarder, puis la seconde porte qui donnait accès à la petite antichambre carrée commandant chambre et salle de bains. Ce geste fit affluer une foule de souvenirs, tout comme le grincement de la poignée, resté intact dans ma mémoire.

Lorsque mon frère rentra de son rendez-vous, c’est à peine si j’entendis la clé tourner dans la serrure.

Un thé très fort m’aida à revenir dans le présent. Simple façon de parler, cette fois encore, puisqu’il nous fallait maintenant faire l’inventaire de ce qui nous venait de nos parents. J’avais emporté chez moi depuis longtemps ce à quoi je tenais le plus, il s’agissait donc surtout de décider ce qu’on vendrait et ce qu’on donnerait. L’opération s’effectua sans conflits ni complications. À l’heure du dîner, presque tout était réglé. Il ne restait plus que quelques tableaux, dont nous reportâmes la répartition au dimanche matin.

Cela aussi nous prit moins de temps que je ne l’avais craint. Parcourir les pièces ensemble nous procura d’ailleurs un réel plaisir. Nous évoquions des scènes qui nous avaient marqués et qui n’étaient pas toujours les mêmes pour nous deux. Des repas de famille, souvent d’un ennui mortel, des coups pendables qui nous avaient coûté cher, et les matins de Noël où nous attendions avec impatience que notre père se mette au piano, parce que c’était le signal nous autorisant à descendre ouvrir nos cadeaux.

— Si on allait s’aérer un peu ? proposa mon frère lorsque nous eûmes terminé. Toute cette poussière, tous ces souvenirs…

Comme nous n’avions aucune envie de croiser les jupes plissées et les lodens des familles versaillaises arpentant le parc du château, nous tombâmes d’accord pour une balade en forêt, dans les lumières caressantes de l’automne et ses odeurs terreuses qui portent en elles la nostalgie des beaux jours. Aucune saison n’eût pu mieux convenir à mon humeur du moment. Je repartis en fin d’après-midi, à la fois heureuse de ces deux journées et mélancolique.

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