Et ils trouveront le repos
Chapitre 1
Lorsque je pousse la porte d’une librairie, j’aimerais pouvoir me rendre invisible. Je butinerais librement dans les rayons, puis je passerais des heures assise par terre dans un coin comme une enfant, entourée d’une pile de livres que je dévorerais jusqu’à la fermeture du magasin et même encore bien après. Ce soir-là plus que jamais ce n’était qu’un rêve, puisque ma venue avait été annoncée par une affichette portant ma photo. Quant à l’espoir inavoué que l’épreuve serait vite expédiée parce qu’il ne viendrait que deux ou trois participants, il me fallut également y renoncer. Était-ce dû au choix judicieux de l’horaire de la rencontre ‒ après la sortie des bureaux mais trop tôt pour aller dîner ‒, au temps maussade qui n’incitait pas à traîner dans les rues, ou au dynamisme de la libraire ? Près d’une vingtaine de personnes arrivèrent l’une après l’autre ou en couples. Elles hésitaient un instant sur le seuil, puis s’engouffraient hardiment et repéraient très vite la petite table près de laquelle j’étais plantée, rêvant d’un coup de baguette magique qui me transporterait au lendemain matin, dans le train me ramenant en Bretagne. Chez moi.
La chaleur de l’assistance fit rapidement fondre mes appréhensions. Félix Chevalier, chasseur alpin, le livre dans lequel j’avais retracé la carrière militaire de mon grand-oncle, ne pouvait attirer que des passionnés de la Grande Guerre et des amateurs de biographies ou de généalogie. Beaucoup avaient eux-mêmes effectué des recherches sur les hommes de leur famille qui avaient combattu. Certains rapportèrent des anecdotes extraordinaires ou émouvantes, souvent bouleversantes, et les questions fusaient.
Plus d’une heure s’était déjà écoulée lorsqu’une femme d’âge mûr me demanda si je voudrais bien lire un extrait de mon livre. Prise de court et craignant d’avoir du mal à choisir un passage au débotté, je déclenchai un fou rire général en répliquant avec confusion que je ne savais pas lire.
— Est-ce que vous m’autorisez à le faire, alors ? demanda la femme. Ce ne sera pas très long, mais il y a une page que j’ai trouvée particulièrement évocatrice. Je pense qu’elle donnera à ceux qui n’ont pas encore lu le livre l’envie de se le procurer. Il est aussi palpitant qu’un roman.
Une exclamation moqueuse jaillit d’entre les rangs sans que je parvienne à en repérer l’origine. La femme sortit le livre de son sac et l’ouvrit à la page qu’elle avait marquée, vers le milieu du volume. C’était le récit du combat du Linge, qui comme tant d’autres fut une effroyable tuerie et ne servit à rien.
— On parle toujours de Verdun comme de la bataille la plus terrible, ajouta la femme avant de se lancer dans la lecture. Ce n’est pas celle qui a fait le plus de victimes, et je trouve ça très injuste pour tous ceux qui ont été tués dans d’autres combats.
Contrairement à moi, elle savait lire ! L’auditoire était suspendu à ses lèvres, et elle termina le chapitre dans un silence de mort. Tout en remettant le livre dans son sac d’une main tremblante, elle dit d’une voix sourde que son grand-père était mort dans les premiers jours de ce combat et que sa mère ne l’avait même pas connu. Puis elle fondit en larmes.
Après un instant de désarroi, la libraire demanda à mi-voix s’il y avait d’autres questions. Une main se leva et un homme d’un certain âge auquel je n’avais pas prêté attention prit la parole. Je ne l’avais pas remarqué parce que, maigre et de petite taille, il était assis derrière une femme volumineuse qui ne cessait de changer de position. Sa voix nasillarde était désagréable, et ce qu’il avait à dire l’était encore davantage.
— Vous écrivez plutôt bien, dit-il. J’ai lu le livre avant de venir, j’aime bien savoir de quoi on va parler. D’un point de vue historique, ce n’est pas inintéressant, même s’il devient de plus en plus difficile d’apprendre quelque chose de nouveau à propos de cette boucherie, vu le nombre de bouquins qui sortent sur le sujet. Je me posais juste une question… Comment vous classeriez votre texte ?
Je répétai stupidement :
— Comment je le classerais ?
Il s’impatienta.
— Comment vous le qualifieriez, si vous préférez. Essai ? Roman ? Biographie ?
— Il se rapproche beaucoup d’un roman, répondis-je, en ce sens que j’ai parfois créé des situations permettant de rendre le récit plus vivant. Il m’a fallu imaginer des dialogues, et exprimer les pensées d’un grand-oncle que je n’ai pas connu, dans des circonstances que je n’ai pas vécues. Mais j’ai retrouvé de nombreux témoignages, ce qui fait que je pense avoir brossé de lui un portrait aussi objectif que possible. Et puis, bien entendu, je me suis sérieusement documentée. Je dirais donc qu’il s’agit d’une biographie romancée.
L’homme s’esclaffa, et je reconnus le rire qui avait jailli lorsque la lectrice avait affirmé que le livre était aussi palpitant qu’un roman.
— Vous m’en direz tant !
L’atmosphère changea de couleur car l’acrimonie était manifeste, mais la libraire rebondit avec élégance :
— Cette question tombe à point nommé. Vous nous avez parlé de votre travail de biographe, mais on a ici un ouvrage un peu particulier, puisque le personnage central se trouve étroitement mêlé à l’Histoire. Quelles ont été vos sources ?
On abordait là un terrain solide et qui me passionnait. L’air redevint respirable, si bien que j’oubliai presque mon contradicteur. Mais, à un moment où je réfléchissais pour m’assurer que je n’avais négligé aucun élément important, il reprit d’un ton catégorique :
— Ce n’est pas une biographie, chère madame, c’est une hagiographie !
Il y eut quelques exclamations outrées. La libraire tourna vers moi un regard inquiet.
— Je suppose que vous connaissez la différence, poursuivit l’homme. Une hagiographie, parfaitement ! Comment pouvez-vous affirmer tout savoir sur quelqu’un que vous n’avez pas connu ?
— Je n’affirme rien de tel, répliquai-je du tac au tac. Je viens de vous le dire, j’ai juste transmis ce que j’ai appris sur lui en m’efforçant d’être aussi proche que possible de la réalité.
— Peut-être, mais c’est quand même un peu trop beau. Le héros mort en pleine gloire… Les décorations, les citations, la rue à son nom dans son village… Tout ça, c’est juste la façade, vous ne savez pas ce qu’il y a derrière !
La moutarde commençait à me monter au nez, et derrière mon irritation je sentais poindre les larmes. Il était en train d’insulter mon grand-oncle, d’insinuer des secrets et des fautes dont lui-même ne pouvait pas avoir connaissance. Quel plaisir mauvais prenait-il à salir la mémoire d’un homme qui avait été aimé et admiré par tous ceux qui l’avaient côtoyé ?
Je lui rappelai les sources que j’avais déjà mentionnées, insistai sur leur diversité puisqu’elles provenaient non seulement des membres de ma famille, mais de documents officiels et des témoignages des chasseurs qui avaient combattu avec lui.
— Oui, on a compris, vous l’avez déjà dit, bougonna-t-il. C’est sûr que vous avez mis le paquet. Chevalier, c’était la franchise, l’énergie, l’entrain… Adoré de ses chasseurs, il avait fait passer dans leurs cœurs tout l’enthousiasme dont il était animé… Tombé glorieusement en tête de sa compagnie… Citations, Légion d’honneur, Croix de guerre et tout le tremblement… Après coup, ils ont tous été des héros ! C’est la même chose avec la Seconde Guerre mondiale, d’ailleurs. Les années passant, tout le monde a fait de la Résistance.
Des remous scandalisés parcoururent l’assistance. « C’est bon, là, on sort du sujet », « Il a dû être souvent de corvée de chiottes pendant son service militaire, ça l’a marqué ! »
L’homme resta de marbre. La libraire m’interrogea du regard pour savoir si je voulais répondre, mais je n’étais pas certaine d’avoir assez de sang-froid pour argumenter.
— Je pense qu’il est temps de conclure cette rencontre qui aura été dense et riche, annonça-t-elle alors. Peut-être un peu plus animée que prévu, mais l’inattendu et l’incongru sont le sel de la vie. Ceux d’entre vous qui souhaitent se procurer le livre vont pouvoir le faire dédicacer, n’est-ce pas ?
Elle se tourna de nouveau vers moi. Je m’efforçai de sourire et remerciai le public pour son attention.
La séance de dédicace me remit très vite d’aplomb. Chacun eut un mot gentil. « Quel vieux ronchon, celui-là ! », gloussa une vieille dame en posant une main amicale sur mon épaule. Un couple prit trois exemplaires. « Noël n’est que dans presque deux mois, mais on sait déjà à qui on va les offrir. » « Cette horrible guerre me passionne, je vais le lire cette nuit », déclara un lycéen monté en graine. « J’ai beaucoup aimé ce que vous avez dit sur la persistance des traces laissées par l’Histoire », souffla une femme qui paraissait morte de timidité. « Vous donnez parfois des conférences ? » Je lui rappelai que l’adresse de mon site, Mémoire vive, figurait en dernière page, et qu’elle pourrait y suivre mon actualité.
Mon accusateur se dressa soudain devant moi, un faux sourire sur les lèvres. Il avait apporté son exemplaire, il le jeta sur la table. Incapable d’imaginer une dédicace qui ne soit ni incendiaire ni hypocrite, je me contentai d’une signature. En reprenant l’ouvrage, il me tendit un petit carton vierge.
— De la matière à réflexion, lança-t-il avant de s’éloigner.
Je retournai le carton et lus une inscription manuscrite : Lucien ORGERY.
Tout le monde s’égaya. Un homme et une femme restèrent un instant à palabrer à voix basse devant la porte. Je les avais remarqués au moment des dédicaces. La femme avait l’allure sportive, alors que son mari, un peu plus petit qu’elle, paraissait sur ses gardes. Je crus qu’ils allaient revenir vers moi, mais ils partirent finalement, se heurtant à quelqu’un qui arrivait. Mon frère !
— Génial ! m’écriai-je en me précipitant vers lui pour l’embrasser. Je croyais que tu n’étais pas libre ce soir !
— Mon dîner s’est annulé, expliqua-t-il. Disons plutôt que je me suis arrangé pour, tu ne viens pas tellement souvent à Paris. Dommage que j’arrive un peu tard pour t’entendre. Ça s’est bien passé ?
— À la fois bien et pas bien. Enfin, très bien dans l’ensemble. Je te raconterai.
La libraire tenta de nous retenir pour prendre un verre, mais je me sentais vidée, incapable de prolonger mes efforts de sociabilité. Je prétextai un dîner prévu de longue date, et la remerciai avec chaleur pour son accueil merveilleux et le tact avec lequel elle avait canalisé les débordements. Elle m’affirma que l’homme vindicatif ne faisait pas partie de ses clients. Ce n’était pas la première fois qu’un lecteur obsédé par une marotte venait plomber l’atmosphère d’une rencontre, il en fallait davantage pour la déstabiliser.
— Un italien, ça te dit ? proposa mon frère quand nous fûmes dans la rue. Il y en a un excellent tout près d’ici.
— Parfait !
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