Et ils trouveront le repos
Chapitre 21
J’occupai la matinée du vendredi à des tâches matérielles dans l’espoir illusoire que le temps passerait plus vite. À quoi bon ? Les heures s’écoulaient à une lenteur désespérante. À l’heure du déjeuner, je m’aventurai dans la confection d’un beurre blanc, qui tourna de façon pitoyable. Plus tard, en prenant mon café, je cherchai des documentaires à regarder en replay, sans rien dénicher à me mettre sous la dent. En désespoir de cause, je consultai le programme des salles de cinéma, et me décidai enfin à aller à Vannes en milieu d’après-midi.
Avant même d’arriver à destination, je regrettai mon initiative. J’allais certainement passer deux heures à penser à mon enquête, à moins que je ne m’endorme, épuisée par la tension nerveuse des derniers jours. Mon choix s’était porté sur un film dont l’action se déroulait durant l’exode de mai 1940. Les premières images me désarçonnèrent, puis, très vite, je compris que je n’étais pas entrée dans la bonne salle. Je tergiversai un long moment, estimai finalement qu’il était un peu tard pour prendre un autre film en cours de route et décidai de rester. Après tout, Le Fils de Saul avait obtenu un Grand Prix au Festival de Cannes et les critiques étaient élogieuses. Mais cette immersion dans l’enfer d’Auschwitz me démolit. L’horreur était autant dans ce qu’on devinait hors champ que dans ce qu’on voyait, et la bande-son oppressante ajoutait encore à l’angoisse.
Comme je quittai la salle, sonnée et nauséeuse, je me heurtai à un vieux copain perdu de vue depuis bien longtemps. Nous avions été assez proches à l’époque où nous étions professeurs dans le même collège, lui de mathématiques et moi d’histoire. Nous ne cessions alors de nous taquiner mutuellement, moi lui reprochant de tout réduire à des chiffres et à des pourcentages, lui se moquant de mon goût pour le passé. Il ironisait également sur ma propension à la solitude, et je lui rétorquais que cela m’évitait du moins de dépenser, comme lui, la moitié de mon salaire en pensions alimentaires. Mais derrière son cynisme apparent se cachait une grande finesse, et nous avions passé des heures à refaire le monde ensemble. Il n’avait pas d’obligations dans l’immédiat, il me proposa d’aller boire une bière au pub irlandais.
Ce fut une bouffée d’air. Mon vieux complice avait une qualité rare : il savait écouter. Il avait aussi parfois des éclairs d’intuition surprenants. Je lui parlai de mon activité de biographe et résumai rapidement mes travaux en cours.
— Tu vas trouver ce que tu cherches, conclut-il avec conviction.
— Parce que je cherche quelque chose ?
Je lui avais parlé de Thomas, sans mentionner le lien probable avec les cauchemars du petit Louis Blondeau. Je pensais disposer maintenant des informations essentielles pour répondre aux interrogations de mes clients, et je n’étais pas certaine que les Carnets de combat de l’aïeul de Jean-Yves pourraient m’apporter de nouveaux éléments. Qu’y avait-il encore à chercher ?
— Tu dois le savoir mieux que moi, répondit-il. En tout cas, tu verras ce que je te dis, ça va être le succès sur toute la ligne.
Quand nous nous quittâmes en nous promettant de nous revoir, j’eus le sentiment qu’un lourd manteau avait glissé de mes épaules. Mon frère avait raison, les vivants, c’était bien aussi ! Par association d’idées, je me rappelai subitement qu’une amie m’avait proposé une randonnée. Aussitôt rentrée chez moi, je lui envoyai un texto pour lui expliquer qu’un déplacement imprévu à Fougères me rendait indisponible. Puis j’écrivis un mail aux Blondeau : j’avais la quasi-certitude d’avoir retrouvé l’arrière-grand-père biologique de Frédéric, mais je devais encore faire quelques vérifications, après quoi je pourrais me pencher sur son passé militaire.
Frédéric me répondit une heure plus tard.
Je vais attendre votre prochain mail avec impatience. Je suppose que les choses vont maintenant avancer rapidement. Connaissant l’identité de mon aïeul, il sera sûrement facile de vérifier qu’il est bien mort pour la France.
Il n’était pas naïf, il avait dû sentir que j’en savais plus que je ne lui en disais. Si je tardais trop, Laetitia et lui se poseraient des questions. À quoi bon reporter indéfiniment le moment de leur révéler toute la vérité ? Plus personne aujourd’hui ne jetait la pierre aux fusillés de la Grande Guerre, beaucoup réclamaient même une réhabilitation collective. Mais je tenais à brosser pour mes clients un tableau aussi complet que possible des dernières années de Thomas. Les Carnets de combat m’apporteraient-ils ce que j’espérais ?
Je me mis en route en milieu de matinée le samedi, bien trop tôt pour l’heure de mon rendez-vous. La température était merveilleusement douce pour un début novembre. J’en profitai pour traîner un long moment dans les rues médiévales, après quoi je déjeunai dans une crêperie.
Je frappai chez JeanYves35 à 14 heures 30 tapantes.
L’homme qui ouvrit la porte était aussi grand que maigre. Son épaisse chevelure grise rebelle au peigne lui donnait un air d’écolier indocile, tout comme son sourire malicieux et le pull informe dans lequel il flottait. Quant à sa maison, elle paraissait tout droit sortie d’un film tourné dans la campagne anglaise. On ne savait où poser les yeux tant elle recelait de petits trésors, pour la plupart sans valeur mais pleins de charme. Un mur couvert d’aquarelles, un tapis élimé aux teintes chaudes, des livres anciens empilés dans un coin, un bus londonien miniature qui semblait avoir été oublié sur un rebord de fenêtre… Cette maison était la parfaite illustration de l’adjectif cosy.
Monsieur 35, comme je le saluai en manière de plaisanterie, proposa aussitôt que nous nous appelions par nos prénoms et me fit entrer dans une petite pièce qui n’était ni un bureau ni tout à fait un salon.
— J’ai préparé du café, annonça-t-il.
Il y avait également une assiette de biscuits, que j’acceptai à condition de pouvoir ensuite me laver les mains, faute de gants blancs. Il rit.
— En réalité, l’état des cahiers n’est pas si catastrophique, mais scanner toutes les pages prendrait des heures. J’envisage de les transcrire un jour pour essayer de les faire publier. Vous me direz ce que vous en pensez, mais je crois qu’ils sont réellement intéressants.
Son arrière-grand-père avait écrit chaque jour, parfois juste quelques mots jetés à la hâte, parfois, sans doute lorsque son bataillon était au cantonnement, des pages entières dans lesquelles il brodait sur un incident, une anecdote, une discussion. Sur ses propres états d’âme, aussi. Amoureux de littérature et de peinture, il n’avait choisi la carrière militaire que parce qu’il rêvait de voyager.
Jean-Yves et moi nous trouvâmes tout de suite à l’unisson. Je lui parlai des notes prises au Maroc par mon grand-oncle, des questions que je me posais parfois sur son comportement à cette époque et sur ses idées, de l’admiration que toute sa famille lui avait vouée, et ce bien avant sa mort héroïque. Et bien sûr du livre que j’avais écrit.
— Mais vous me dites qu’il était au 14e bataillon, s’étonna Jean-Yves. Mon arrière-grand-père était au 54e, son journal ne vous apprendra rien sur votre grand-oncle.
Je lui rappelai ce que j’avais écrit dans mon message, que mes recherches portaient dans le cas présent sur un jeune soldat du 54e pour le compte d’un de ses descendants.
— C’est fou, ce regain d’intérêt pour cette horrible guerre, commenta Jean-Yves. Moi-même, je savais que mon arrière-grand-père avait été tué en 1918, mais on ne parlait jamais de lui. Et puis j’ai hérité de ses cahiers, et j’en ai été obsédé.
Il en était de même pour moi. Les cours d’histoire du collège m’avaient copieusement barbée parce qu’ils me paraissaient à des années-lumière de la vraie vie. Peut-être mes professeurs avaient-ils manqué de flamme, ou moi de maturité. Toujours est-il que je n’avais jamais pris la mesure de la violence des combats. Pire, étant petite fille, l’expression gueule cassée me faisait rire, sans doute à cause du mot gueule qu’à l’époque (et surtout à Versailles !) nous n’avions le droit de prononcer que pour les animaux. Et l’épisode de cette guerre qui m’avait le plus marquée était une anecdote tragi-comique que nous avait racontée notre mère. Lorsque les cloches des églises avaient carillonné pour annoncer l’Armistice, elle se trouvait avec ses deux sœurs et la bonne, une jeune fille un peu simplette. Celle-ci, convaincue qu’il s’agissait du tocsin annonçant l’arrivée jusqu’en Vendée des Allemands victorieux, avait fermé tous les volets et recommandé aux trois fillettes de ne faire aucun bruit pour qu’on croie la maison inoccupée.
Et puis, des décennies plus tard, Félix était venu envahir mes pensées. Il y était entré par effraction à un moment où mon cerveau et ma mémoire avaient entrebâillé une porte, et, depuis, sa présence invisible ne me laissait pas de paix.
J’évoquai tout cela sur la pointe des pieds, espérant être comprise mais redoutant de passer pour une farfelue superstitieuse. Bien au contraire, Jean-Yves avoua qu’à certains moments, il lui était arrivé de sentir la proximité de son arrière-grand-père. Et il n’était pas le seul à avoir éprouvé cela, une de ses amies avait vécu des expériences analogues. Son interprétation était la même que la mienne :
— C’est un peu comme si tous ces morts n’avaient pas compris ce qui leur était arrivé, comme s’ils doutaient parfois d’être tout à fait morts. Ou peut-être estiment-ils qu’ils n’ont pas été pleurés comme ils le méritaient ? En tout cas, ils semblent attendre quelque chose de nous.
Je renchéris. Oui, ils avaient sans doute toujours été là, à l’affût du moment propice. Comme les graines de coquelicot enfouies dans le sol calcaire de Picardie, qui avaient germé en abondance sur les champs de bataille labourés par les obus et, l’été venu, illuminé d’écarlate les immenses charniers.
— C’est pour cela que j’ai écrit ce livre sur mon grand-oncle, conclus-je. J’ai estimé que je le lui devais.
— Voilà aussi pourquoi j’aimerais transcrire un jour ces cinq volumes, dit Jean-Yves.
Mais le temps filait et je n’étais pas allée jusqu’à Fougères pour échanger des confidences. Mon hôte alla chercher les cahiers qui se trouvaient dans son bureau, au premier étage.
Ils étaient d’un format intermédiaire entre carnet et cahier, très épais, couverts d’une écriture minuscule qui se faufilait parfois entre les lignes et jusque dans les marges.
— Vous ne pourrez jamais lire tout ça en un après-midi, remarqua Jean-Yves.
Je précisai que je m’intéressais plus particulièrement à la période que le chasseur en question avait passée au 54e, à partir de mars 1916.
— Consultez tout ce que vous voulez, dit-il. Bon, je vous laisse tranquille. Si vous avez besoin de moi, je suis dans mon bureau, c’est la porte en face de l’escalier. Des copies à corriger… J’échangerais bien ma place contre la vôtre !
Il déposa les cahiers sur une petite table placée devant la fenêtre, quitta la pièce et redescendit l’escalier sans bruit.
Je ne lui avais pas dit que mon chasseur avait été fusillé le 26 juillet, et qu’en conséquence je n’avais qu’un peu moins de cinq mois de journal à lire.
Albert Jacollot-Carnet de combat, était-il écrit sur la page de garde de chaque cahier, suivi du millésime. Jacollot ? Ce nom m’était inconnu, il ne faisait donc pas partie des juges du conseil de guerre qui avait condamné Thomas.
J’ouvris le cahier de 1916 et en tournai les pages avec précaution, émue de songer à son parcours, à ce dont il avait été témoin, et à l’homme qui, jour après jour, s’était abstrait de la violence qui l’entourait pour consigner les événements qu’il traversait et les sentiments qui l’agitaient. À certaines dates, il avait juste écrit : Journée calme ou Retour au cantonnement. Sans m’y attarder pour l’instant, je survolai aussi des récits de combats, de patrouilles de nuit s’achevant en tuerie, et les visions insoutenables de mourants éviscérés ou la tête à demi emportée. Il y avait également des notes humoristiques sur la qualité des repas ou l’état déplorable des feuillées. Quelques soirées joyeuses, aussi, car les officiers étaient parfois reçus par un de leurs supérieurs autour d’une table mieux garnie que d’ordinaire.
Je parcourus en diagonale les mois de mars à juin, et arrivai enfin au 16 juillet, date à laquelle Thomas avait été évacué en raison de son infection au genou. L’incident n’était pas mentionné. Les journées suivantes ne présentaient pas un intérêt particulier, sinon qu’on y sentait les prémices de l’attaque prévue pour le 20. Ce jour-là, contrairement à Félix, le capitaine Jacollot avait eu la chance de sortir indemne du combat. Un combat qui avait été couronné de succès mais qui avait été sanglant.
Quelques pages plus loin, à la date du 28 juillet, il avait écrit :
Journée à marquer d’une pierre noire. Le chasseur Thomas a été jugé et fusillé pour abandon de poste. Terribles moments dont un militaire ne peut tirer aucune fierté. Il y a deux ans, j’aurais approuvé le verdict. Aujourd’hui, après ce que tous ces hommes ont souffert dans tant de combats inutiles… Thomas avait toujours été irréprochable. Il avait écrit une lettre à Chevalier (14e BCA), sous les ordres duquel il avait combattu au Linge, pour lui demander son soutien. J’ai bien connu Chevalier au Maroc occidental : le courage et la droiture personnifiés. Et avec ça boute-en-train au possible et doté d’une voix magnifique. Je l’entends encore chanter le Noël d’Adam à une messe de minuit… Tracassé, il m’avait demandé conseil, et nous étions tombés d’accord qu’il fallait intervenir en faveur de Thomas. Il m’avait confié la lettre pour que je la remette au président du conseil de guerre. Chevalier est tombé à la Ferme rouge, hélas. J’ai tenu ma promesse et exprimé avec fermeté notre conviction que Thomas méritait l’indulgence. Il n’a été tenu compte ni de la lettre ni de mon intervention : le malheureux a été condamné à l’unanimité. Il n’avait pas 21 ans. Requiescat in pace… Pace ! Un mot dont on a oublié le sens depuis longtemps.
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