Et ils trouveront le repos
Chapitre 24
19 et 20 juillet 1916
Félix lève les yeux vers le soleil qui s’attarde dans un ciel immense. Un poème appris à l’école primaire monte à sa mémoire.
Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d’argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine ;
La terre est assoupie en sa robe de feu6.
Mais il n’est plus midi, la journée s’achève, et la terre ici ne s’assoupit jamais. Quant au silence, il n’y a plus que les morts qui le connaissent. Un des derniers vers du poème, en revanche, évoque mieux la réalité de ce soir.
Rien n’est vivant ici, rien n’est triste ou joyeux.
La tristesse est trop dangereuse pour qu’on prenne le risque de s’y laisser aller. Et de la joie on ne voit plus guère que des caricatures. Un rire grinçant qui aide à rester debout, une histoire paillarde pour braver la mort qui guette. Les émotions sont des pièges, seule doit compter la satisfaction de faire son devoir, d’honorer la devise du bataillon. « Noblesse oblige », même quand le devoir n’a rien de noble.
Durant les dix derniers jours, les chasseurs ont dû une fois de plus se transformer en terrassiers, piocher le sol calcaire de Picardie, bâtir des sapes, consolider les parapets, creuser des boyaux et des parallèles de départ. Et subir les incessants bombardements ennemis. À chaque déchaînement d’artillerie, les hommes se précipitaient à terre, s’agglutinant les uns contre les autres, enfouissant le visage dans le sol, le corps parcouru de suées, les entrailles sur le point de se vider. Après chaque explosion les muscles se relâchaient, on reprenait son souffle, on tendait l’oreille, à l’affût des gémissements des blessés, sans savoir s’il fallait se réjouir du silence ou s’il signifiait qu’il n’y avait que des morts.
Tout est calme ce soir. Les hommes fument, certains ont encore le cœur à plaisanter, beaucoup partent à la chasse aux poux, d’autres jouent aux cartes. Un sergent est occupé à polir un chausse-pied en le frottant contre le cuir de son ceinturon. Il consacre tout son temps libre à fabriquer des objets à partir de douilles d’obus, de balles de pistolets, de boutons récupérés sur des cadavres ennemis. Bracelets d’identité, bagues, cendriers, coupe-papier à lame recourbée comme celles des sabres marocains, il aura de quoi monter une boutique de brocanteur s’il sort vivant de cette saleté de guerre.
La plupart semblent insouciants, mais au fond d’eux-mêmes ils doivent bien savoir que cette quiétude est trompeuse, ils ont reconnu l’accalmie qui précède les grands combats. Voilà pourquoi plusieurs d’entre eux regardent avec inquiétude les chefs de section qui se dirigent vers l’abri de leur capitaine. Ce n’est sûrement pas pour leur annoncer une double ration de soupe que Chevalier les a réunis.
Ils ont raison. Le commandant du bataillon a reçu l’ordre d’attaque, c’est pour demain.
Objectifs successifs : tranchée Rouge, Ferme rouge, tranchée Verte, Bois-Vieux, Tortillard, tranchée de la Pestilence. Le bataillon sera encadré par le 54e bataillon de chasseurs et le 9e bataillon de zouaves. Les compagnies de première ligne marcheront en quatre rangs. La première devra atteindre le premier objectif et continuer l’attaque. La deuxième nettoiera la première tranchée ennemie. La troisième et la quatrième vague poursuivront l’attaque.
Une fois les instructions données, Félix s’adresse aux chefs de section comme il le fait avant chaque assaut. Il n’est pas besoin de long discours, seules importent la fermeté, la sincérité, la confiance.
— Nous le savons, beaucoup d’entre nous ne serons plus là demain soir. Nous avons souvent combattu ensemble. Nous devons nos succès à notre courage et à notre sang-froid, mais aussi à l’esprit de corps qui nous unit et à l’optimisme qui nous anime. Le 14e doit se montrer digne du qualificatif de bataillon d’élite que lui a donné le général Brulard il y a quatre ans. Rappelez-vous les
combats homériques du Tadla7, rappelez-vous les heures terribles au sommet du Linge et le surnom de Diables bleus qu’elles nous ont valu. Une fois encore, nous allons nous en montrer dignes. Cette guerre n’a que trop duré, il faut que cette bataille soit décisive. C’est ce que nos chefs attendent de nous, c’est ce que les Français attendent de nous, c’est ce que nous voulons tous.
La bataille sera-t-elle décisive ? Félix aimerait en avoir la certitude, mais il ne peut s’empêcher de douter.
Comme les combats pour les sommets du Linge, l’offensive dans la Somme est une idée du général Joffre. Prévue pour le printemps, elle devait emporter une victoire définitive. Mais les Allemands ont attaqué du côté de Verdun, il a fallu concentrer des troupes françaises dans ce secteur, et la Somme a été confiée aux seuls Britanniques. Lorsque, après un pilonnage massif censé anéantir les défenses prussiennes, les fantassins britanniques se sont élancés vers les trois lignes de tranchées bétonnées des Allemands, ils ont été fauchés par les mitrailleuses ennemies restées à peu près intactes. 19 000 tués et 40 000 blessés dans la seule journée du 1er juillet. Le renfort des troupes françaises suffira-t-il ?
Félix se refuse à écouter ses pressentiments. Tout à l’heure, quand il ira faire son tour dans les tranchées, pas un chasseur ne doutera de son optimisme. Il parlera à l’un, demandera à un autre s’il a reçu le courrier qu’il attendait, si sa femme a enfin accouché, plaisantera avec le benjamin de sa compagnie. Ces moments sont importants pour les chasseurs, mais aussi pour lui. Il a besoin de sentir la chaleur de ses hommes à la veille d’un jour qui en verra mourir beaucoup. Il considère son bataillon comme une grande famille dans laquelle les commandants de compagnie jouent le rôle d’aînés. Exigeants et sévères, certes. Mais aussi stimulants, confiants, protecteurs. Ces qualités font les vrais chefs, ceux que les hommes suivent les yeux fermés, ceux dont ils sont prêts à aller chercher le cadavre sous une pluie d’obus pour l’enterrer dignement. Félix ne veut pas s’interroger sur l’issue de cette journée. Tout ce qui compte est de donner tout ce qu’il peut donner, et advienne que pourra.
La peur, il l’a connue parfois. Au Maroc, en une ou deux occasions, et surtout il y a deux ans, en août 1914, lorsqu’il a repris conscience sans savoir s’il était encore vivant. Il a compris alors que la mort n’était que le franchissement d’un pont conduisant à une joie sereine. Il ne redoute qu’une chose : survivre à des blessures qui transformeraient sa vie en calvaire. Ce qui fait que la peur rôde, malgré tout. D’ailleurs, où serait le courage s’il n’y avait la peur ?
Au matin du 20 juillet, réveillé bien avant l’aube, il a rejoint les autres officiers dans l’abri du chef de bataillon pour revoir l’ordre d’attaque et examiner une dernière fois le plan du secteur. L’épais brouillard qui est tombé en fin de nuit devrait leur être favorable en les masquant aux yeux de l’ennemi.
Les hommes ont bu un café arrosé d’eau-de-vie, puis ils ont rassemblé leur matériel en n’échangeant que de brèves questions ou de vagues plaisanteries. Jusqu’au dernier moment ils se passent des rations d’alcool, et aussi de vieilles gamelles car la peur donne envie d’uriner.
Les sections se sont formées, toujours dans le même silence troublé seulement par des claquements métalliques et des exclamations étouffées. C’est presque l’heure. Les chefs de section de la première compagnie ont les yeux fixés sur Félix. Il grimpe à mi-hauteur d’une échelle de tranchée et crie les ordres habituels, presque inutiles tant les gestes sont devenus des automatismes. Les hommes retiennent leur souffle, prêts à gravir les échelons aussi vite que des coléoptères poursuivis par le feu puis à courir vers l’ennemi.
— Dix secondes ! hurle Félix en jetant un regard sur sa montre.
Il est maintenant debout sur le parapet. Il sort son révolver et l’arme. Le coup de feu claque à 4 heures 56 précises.
— En avant ! Suivez-moi !
— En avant ! répètent certains pour se donner du courage.
Et la vague bleue déferle comme un raz-de-marée.
Félix court avec ses chasseurs sans cesser de tout enregistrer, de s’assurer que sa compagnie ne dévie pas de sa direction, de regarder à la fois devant et derrière eux. Comme il l’avait escompté, l’ennemi, pris par surprise, n’envoie que quelques obus sur l’essaim de chasseurs qui vole vers lui. Dans le brouillard que perce par endroits le soleil levant, la fumée des explosions de shrapnels forme des nuées pourpres et orangées qui ont quelque chose de diabolique.
En moins de vingt minutes, la tranchée Rouge, premier objectif de sa compagnie, est atteinte et enlevée, ses occupants faits prisonniers. Il ne reste plus que deux objectifs : Bois-Vieux et la tranchée de la Pestilence. Félix y entraîne sa compagnie en progression rapide, comme porté par les ailes de la victoire.
Mais, soudain, les bruits de crécelle qu’ils ne connaissent que trop claquent devant eux, terriblement proches. Des tireurs ennemis ont dû réussir à s’enfuir des tranchées avant de s’y trouver coincés. Ils se sont réfugiés dans des trous d’obus, et maintenant ils canardent les chasseurs avec leurs mitrailleuses.
Félix serre les dents sans ralentir. Comment pourrait-il mourir aujourd’hui alors que le succès est si proche ?
Mais pourquoi, alors, voit-il ses chasseurs s’éloigner comme au ralenti, loin devant lui ? Pourquoi ne parvient-il pas à les rattraper ? Il court pourtant de toutes ses forces, il a le front couvert de transpiration et ses poumons semblent prêts à éclater. Alors pourquoi le brouillard bascule-t-il lentement dans la nuit ? N’est-on pas le matin, au matin d’une victoire ? Et pourquoi, enfin, ce profond silence ?
Une silhouette claire apparaît à côté de lui. D’abord floue, comme une vague brume, puis de plus en plus précise. C’est une femme, et il la reconnaît aussitôt. Elle est déjà venue le visiter, il ne l’a jamais oubliée et l’a souvent revue en rêve. C’était au tout début de la guerre. Ce jour-là, quand il avait voulu la suivre, elle s’était éloignée en lui disant qu’il était trop tôt.
Mais cette fois elle murmure :
— C’est l’heure.
Il est tenté de la suivre, pourtant un vague regret le retient encore. Il a consacré toute son énergie à la France, il a risqué cent fois la mort pour la sauver, et il partirait avant d’avoir accompli sa tâche ?
La femme se penche vers lui.
— Tu as fait tout ce qu’on attendait de toi, lui dit-elle. Viens, Félix.
Il y a une telle douceur dans son regard…
Renonçant à tout, il prend la main qu’elle lui tend et avance avec elle vers la lumière.
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