Et ils trouveront le repos

Béatrice Nicodème · Chapitre 5 sur 32

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Et ils trouveront le repos

Chapitre 4

Le devis pour les Blondeau pouvait attendre une heure ou deux, j’étais trop impatiente de partir à la recherche de Lucien Orgery.

Je le trouvai immédiatement sur le site WikiGenWeb. Le texte était succinct mais explicite :

Lucien Orgery est un artilleur fusillé pour l’exemple par l’Armée française durant la Première Guerre mondiale. Jugé de façon expéditive le 7 mai 1915 par un conseil de guerre incompétent, il est fusillé le jour même pour abandon de poste. Il est réhabilité par arrêt de la Cour de cassation le 28 janvier 1921.

Je consultai aussitôt le site Mémoire des Hommes, à la page de recherche des fusillés de la Première Guerre mondiale. La fiche de Lucien Armand Orgery indiquait qu’il était né le 1er septembre 1887 à Carpentras. Soldat de deuxième classe au 9e régiment d’infanterie (47e division), il bénéficiait de la mention Mort pour la France puisqu’il avait été réhabilité moins de six ans après sa condamnation et son exécution. À la ligne Genre de mort, sa fiche de décès portait la mention : Exécuté pour abandon de poste. Ces mots avaient par la suite été barrés et on avait inscrit : M.P.F., Mort pour la France. Il ne me restait plus qu’à consulter les minutes du jugement et les pièces de procédure pour connaître les motifs de sa condamnation et la raison de sa réhabilitation.

Les faits étaient simples. Un matin, Lucien Orgery avait été signalé manquant. Retrouvé trois jours plus tard couché dans une grange, dans un village à l’arrière du front, il avait été jugé et fusillé le jour même. Mais sa famille, soutenue par le député-maire de Carpentras, s’était battue pour qu’il soit réhabilité et avait obtenu gain de cause.

La lecture de l’arrêté de la Cour de cassation me sidéra. Comment avait-on pu condamner un homme dans de telles circonstances ?

Un retour sur l’enquête rapportait qu’un obus ennemi était tombé sur le caisson du canon de 75 pour lequel le canonnier Orgery remplissait les fonctions de chargeur. Le malheureux avait été projeté par l’explosion et s’était relevé à plusieurs mètres de là, perdant du sang par le nez et les oreilles. À ses camarades qui lui demandaient comment il se sentait, il avait répondu par des discours sans queue ni tête. On l’avait amené au poste de secours, et le médecin avait aussitôt ordonné une évacuation à l’arrière. Par la suite, Lucien Orgery avait eu un comportement des plus étranges, courant à toute vitesse comme s’il jouait à chat avec des gamins, ou tentant de grimper à un arbre pour attraper le sanglier qui s’était soi-disant réfugié au sommet. Puis il était parti dans la campagne. Lorsque, trois jours plus tard, on l’avait retrouvé, il apparaissait clairement qu’il n’avait plus toute sa raison. D’autre part, on ne pouvait l’accuser d’avoir abandonné son poste puisqu’il avait été évacué par ordre. Le jugement du conseil de guerre était donc cassé et annulé.

De telles aberrations n’avaient rien d’exceptionnel. Jusqu’en avril 1916, les conseils de guerre spéciaux fonctionnaient sur le flagrant délit, sans instruction préalable, sans recours en révision, sans que des témoins à décharge puissent intervenir, et sans que celui qui jouait le rôle d’avocat ait le temps de préparer sa défense. Beaucoup de condamnés étaient des jeunes gens épouvantés, rendus à demi fous par le vacarme incessant des explosions d’obus, des gamins brisés par la terreur. Mais les autorités ne se souciaient pas de justice. Seul comptait l’impact sur le reste de la troupe, qu’il fallait décourager de se rebeller. Le verdict était le même pour celui qui s’était réellement égaré lors d’une patrouille que pour celui qui s’était caché pour ne pas participer à un assaut. Pour celui qui avait effectivement ‒ mais sans témoin ‒ reçu un éclat d’obus allemand, que pour celui qui avait demandé à un camarade de lui couper un doigt à la hache de façon à être envoyé à l’arrière. Certains, même, avaient été exécutés sans jugement. Un caporal abattait un homme pour une faute sans gravité et dissimulait cet assassinat en faisant enregistrer le nom du malheureux dans la rubrique des tués. Ou bien il ordonnait à un soldat qu’il voulait éliminer de poser des fils de fer barbelés devant les tranchées de première ligne. Ces crimes sans témoins étaient bien sûr restés impunis.

La condamnation de Lucien Orgery était révoltante, et l’amertume de ses descendants tout à fait compréhensible. Je ne doutais pas que l’homme qui m’avait suggéré d’enquêter sur lui fût l’un d’eux. Était-ce suffisant, cependant, pour me reprocher d’avoir retracé la vie d’un héros ?

Je repris ma lecture. Le jugement indiquait que Lucien Orgery avait été condamné par trois voix contre une. Qui, du président ou des trois juges, avait tenté de sauver le jeune deuxième classe ? Certainement pas le président, mais lequel des trois autres ? Je n’avais aucun moyen de le savoir puisque les votes étaient anonymes. En revanche, je compris bientôt pourquoi l’homme qui m’avait apostrophée semblait m’en vouloir personnellement.

Les trois juges étaient en effet : un capitaine du 9e régiment d’infanterie, un lieutenant du même régiment, et : Chevalier, capitaine du 14e bataillon de chasseurs alpins.

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