Et ils trouveront le repos
Chapitre 5
Tout au long de mes recherches sur mon grand-oncle, cela avait été une de mes craintes : découvrir qu’il avait été membre d’un conseil de guerre et avait dû décider du sort d’un de ses chasseurs, ou d’un soldat d’un régiment se trouvant dans la même zone du front. Lucien Orgery était mort à vingt-sept ans pour une faute qu’il n’avait pas commise, et Félix était l’un de ceux qui avaient dû le juger. J’espérais que la voix qui s’était prononcée pour la clémence était la sienne, mais la réponse à cette question me resterait toujours inconnue.
Je dormis mal. Le vent qui s’était levé en début de nuit secouait mes volets et faisait tinter le carillon métallique de la maison voisine, rythmant les paroles du descendant d’Orgery qui revenaient tel un leitmotiv : « C’est juste la façade, vous ne savez pas ce qu’il y a derrière. »
Non, bien sûr, je ne le savais pas. Nulle vie humaine ne baigne totalement dans la lumière, et chaque combattant de cette guerre pouvait dissimuler des zones d’ombre. Dans le cas qui me préoccupait, la voix qui s’était prononcée contre l’arbitraire d’une condamnation injuste avait peut-être été celle de Félix, mais peut-être pas. J’eus évidemment préféré ne jamais voir son nom figurer parmi ceux des juges d’un conseil de guerre.
Avant d’aller me coucher, j’avais pris le temps d’envoyer une proposition à Laetitia Blondeau. Sa réponse, positive comme je m’y étais attendue, arriva en fin de matinée, pleine d’espoir et d’enthousiasme. Elle ajoutait que, si je trouvais des informations vraiment intéressantes, on pourrait songer à en tirer un livre. Son mari et elle étaient entièrement d’accord sur ce point : c’était très important pour Louis et pour ceux qui viendraient après lui.
Je déjeunai sur le pouce. Le temps de préparer un café, j’étais de nouveau devant mon ordinateur. Je me débarrassai des mails les plus urgents, puis j’imprimai le document que Laetitia Blondeau m’avait transmis et le punaisai sur le mur au-dessus de mon bureau. Son mari y avait noté quelques informations sur sa famille ainsi que les dates et lieux de naissance, de mariage et de décès qu’il avait pu retrouver. La liste en était malheureusement succincte.
Monique Aubert, sa mère, était décédée quelques mois auparavant. Et Daniel Blondeau, son père, un médecin taciturne, répondait invariablement à ses questions : « Ta mère ne parlait jamais de sa famille. » Frédéric avait cependant pu rassembler quelques éléments. Antoine Aubert et Marcelle Magne, ses grands-parents maternels, étaient nés tous les deux pendant la Grande Guerre. Marcelle était décédée en 1966 dans un accident de voiture, et Antoine en 1969 des suites d’un infarctus. Frédéric Blondeau, né en 1970, ne les avait donc pas connus et ne pouvait pas en dire grand-chose, sinon que son grand-père était receveur des Postes, que Marcelle et lui n’avaient eu qu’un enfant ‒ Monique (sa mère) ‒ et que tous deux, parisiens de souche, n’avaient jamais quitté le quinzième arrondissement.
Remonter à la génération précédente ne devait pas être très difficile. Il suffisait de consulter un acte d’état civil précisant la date et le lieu de naissance du père d’Antoine Aubert. L’acte de mariage de Marcelle et d’Antoine ‒ les grands-parents ‒, par exemple. Je passai en revue les années précédant la naissance de Monique et trouvai bientôt ce que je cherchais. Le mariage qui avait uni Antoine Aubert, receveur des Postes, et Marcelle Magne, distributrice à la Poste, avait eu lieu le 18 avril 1940. Les deux conjoints habitaient effectivement dans le quinzième arrondissement.
Mais cet acte de mariage ouvrait des horizons inattendus. Car si Marcelle Magne était née à Paris, Antoine Aubert, le grand-père maternel, fils de François Alban Aubert et de Julie Bonnard, époux décédés, avait vu le jour le 5 juillet 1915 à Orpierre (Hautes-Alpes). Or Frédéric Blondeau avait noté que sa famille était parisienne depuis plusieurs générations. J’étais tentée d’aller plus loin avant de faire part à mes clients de ce détail surprenant, mais Laetitia m’avait demandé de les tenir au courant de mes découvertes au fur et à mesure. Je lui envoyai donc dans l’après-midi un mail dans lequel je recopiai l’acte de naissance du grand-père. La réponse arriva le soir même, et cette fois elle venait de Frédéric. Il se prenait au jeu !
Bonsoir,
C’est incroyable ! Je n’ai jamais entendu parler des Hautes-Alpes concernant ma famille. Pas un souvenir, pas une photo ne m’y rattache, et ma mère ne parlait jamais de cette région. Si mon grand-père y est né, on peut supposer que sa mère en est partie après que son mari a été tué au front, peut-être pour chercher une place à Paris. Tout de même, des Hautes-Alpes à Paris, ce devait être une sacrée aventure pour une veuve avec un enfant en bas âge ! À moins qu’elle n’ait quitté les Hautes-Alpes que beaucoup plus tard ? Pensez-vous pouvoir nous donner davantage de précisions ? Nous sommes tous les deux impatients d’en savoir plus.
La question principale reste bien sûr la suivante : cela va-t-il vous permettre de retrouver la trace de mon arrière-grand-père ? J’imagine qu’il était originaire d’Orpierre, dont je découvre l’existence aujourd’hui et qui semble être un bled perdu en pleine montagne.
Merci et à très bientôt,
Frédéric Blondeau
J’avais volontairement passé sous silence une autre information importante : aussitôt en possession du nom et des prénoms de l’arrière-grand-père, j’avais consulté le site Mémoire des Hommes. La rubrique Morts pour la France de la Première Guerre mondiale ne listait pas moins de 1918 Aubert ‒ un nombre pour le moins symbolique. Malheureusement, pas un seul ne portait les prénoms François Alban. Le seul Aubert né dans les Hautes-Alpes se prénommait François Joseph, et les archives des Hautes-Alpes indiquaient qu’il avait épousé une certaine Eugénie Carbonel. Ce n’était donc pas le bon.
Avant de me lancer dans le travail de fourmi consistant à examiner une à une les fiches de tous les Aubert morts pour la France, dans l’espoir qu’une erreur sur le prénom s’était glissée quelque part, je pouvais du moins tenter de trouver la fiche matricule de François Alban Aubert, qui me fournirait son parcours militaire. J’ignorais sa date de naissance, mais la tâche n’avait rien d’insurmontable si le jeune Aubert résidait toujours dans les Hautes-Alpes l’année de ses vingt ans.
C’était le cas. Lorsque la réponse de Frédéric Blondeau était arrivée dans ma boîte mail, j’étais déjà en train de consulter la fiche matricule de son ancêtre.
François Alban Aubert, né à Orpierre le 11 avril 1890, cheveux châtain foncé, yeux châtain verdâtre, front fuyant, nez petit, taille 1 m 69. Incorporé à compter du 11 octobre 1911. Soldat de 2e classe, puis caporal le 27 septembre 1912. Renvoyé dans ses foyers le 18 novembre 1913, certificat de bonne conduite accordé. Rappelé à l’activité par ordre de mobilisation générale au 140e d’infanterie. Arrivé au corps le 3 août 1914. Parti aux armées le 15 août 1914. Réformé n° 2 par la commission de réforme de Gap du 22 juillet 1915 pour épilepsie constatée.
François Alban Aubert avait donc passé moins d’un an au front et était rentré à Orpierre à la fin du mois de juillet 1915, en mauvaise santé mais vivant ! Quelques mois sur les champs de bataille avaient dû être une rude épreuve pour un homme sans doute fragile physiquement. Réformé n° 2 signifie que la maladie a été contractée pendant le service, mais qu’elle n’est pas due à une blessure de guerre. L’épilepsie d’Aubert était donc apparue alors qu’il se battait pour la patrie, mais il n’avait pas été blessé en combattant.
Je décidai de partir en quête de son acte de décès, et le trouvai rapidement : François Alban Aubert était décédé à Orpierre le 10 décembre 1918. Soit plus de trois ans après avoir quitté le front. Décembre 1918 faisait inévitablement penser à la grippe espagnole. Ou bien l’épilepsie s’était aggravée après le retour chez lui du malheureux poilu.
Quoi qu’il en soit, il n’était pas mort pour la France.
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