Et ils trouveront le repos
Chapitre 14
Julie et Antoine n’étaient rien pour moi, et pourtant je venais de vivre ces moments avec la même intensité que les combats de Félix durant les mois où je travaillais sur mon livre. Un lien était en train de se tisser entre eux et moi. Je les sentais tout proches, attendant qu’enfin quelqu’un les écoute sans les juger. Ils comptaient sur moi pour leur rendre justice, restaurer leur honneur, partager le désespoir de Julie apprenant la mort de l’homme qu’elle aimait, me recueillir par la pensée sur la tombe dans laquelle on l’avait déposée à côté du petit François Alban.
J’aurais aimé poursuivre mes recherches jusqu’au soir, voire même durant une partie de la nuit, mais je décidai finalement de me libérer d’abord des questions matérielles. J’estimais d’ailleurs qu’en ce 2 novembre j’avais rendu aux morts le tribut qu’ils méritaient. Je me lançai donc dans un grand ravitaillement et, au retour, pris mon courage à deux mains pour liquider le retard de repassage. Je m’attaquai ensuite à une remise en ordre des papiers qui encombraient mon bureau, après quoi je répondis à quelques mails et téléphonai à une amie dont c’était l’anniversaire. Ayant fait place nette, je consacrai ma soirée à un des plaisirs simples de la vie : lecture au lit et chocolat chaud à la cannelle.
Aussitôt levée, le lendemain, je préparai un plein bol de café que je terminai devant mon ordinateur.
Il me fallait maintenant préciser le passé militaire du jeune Antoine Louis Thomas ‒ que je décidai d’appeler désormais Thomas pour simplifier les choses. Le moment était venu de m’assurer que la légende du Mort pour la France n’était pas un mythe forgé de toutes pièces dans le but d’embellir l’histoire familiale.
Je ne pouvais pas écarter l’hypothèse que ce jeune homme ait eu un parcours tout ce qu’il y avait de plus ordinaire, si un tel qualificatif peut s’appliquer à l’horreur de la Grande Guerre, et soit rentré chez lui vivant. En ce cas, il avait probablement appris à son retour ‒ ou peut-être avant, par un courrier, dans le froid des tranchées et la terreur des assauts ‒ que Julie ne l’avait pas attendu et s’était mariée avec un autre, que cet homme avait reconnu son enfant, qu’elle en avait même eu un second avec lui, et qu’enfin elle était morte.
Mon enquête serait alors dans une impasse. Je chercherais tout de même à découvrir ce qu’était devenu le jeune homme. Était-il resté à Orpierre ? S’était-il marié ? Avait-il eu des enfants, qui étaient alors les demi-frères et les demi-sœurs du grand-père de Frédéric Blondeau ? Cette enquête familiale ne manquerait certes pas d’intérêt, mais l’origine des cauchemars du petit Louis resterait mystérieuse et mon client serait déçu.
Ou bien, hypothèse a priori plus probable, Thomas figurait au nombre des Morts pour la France, et j’entreprendrais une reconstitution aussi précise que possible de son parcours. Je retournai donc une fois de plus sur le site Mémoire des Hommes.
Les Thomas morts pour la France y étaient encore plus nombreux que les Aubert : 2 635 Thomas contre 1 918 Aubert ! Seuls trente-quatre d’entre eux se prénommaient Antoine, mais aucun de ces Antoine Thomas n’était né dans les Hautes-Alpes, et je ne repérai pas un seul Antoine Louis. En relançant la recherche sur le nom, sans préciser le prénom et en la limitant au département des Hautes-Alpes, je n’obtins que quatre individus qui n’avaient aucun point commun avec celui que je cherchais. Quelle déception !
Je partis donc en quête de la fiche matricule de « mon » Antoine Louis Thomas sur le site des Archives départementales des Hautes-Alpes.
J’y appris que l’arrière-grand-père biologique de Frédéric Blondeau avait les cheveux et les sourcils bruns, un nez ordinaire, une grande bouche, un menton rond, un visage ovale. Ses yeux étaient de teinte orange. Ce terme insolite, déjà rencontré sur d’autres fiches, correspondait sans doute à une couleur qu’on qualifierait aujourd’hui de noisette. Il mesurait 1,56 mètre, ce qui, même en tenant compte de l’époque, ne faisait pas de lui un homme de belle stature. Il avait de plus un nævus sur la joue gauche, d’une dimension sans doute assez importante puisqu’on le signalait. Le portrait qui se dégageait n’était pas celui d’un Apollon, mais il devait avoir du charme puisque Julie l’avait aimé. J’écartai en effet l’hypothèse du viol, en contradiction avec le choix des prénoms.
Son degré d’instruction générale était de 2 : il savait lire et écrire, ce qui n’était pas si mal. Il avait été incorporé le 17 décembre 1914, au 146e régiment d’infanterie. Incorporé le 17 décembre, il n’avait donc pas encore quitté Orpierre au moment où le bébé de Julie avait été conçu. Et il avait été jeté dans la guerre à dix-neuf ans, huit jours avant Noël, en laissant au pays la jeune fille qu’il aimait.
Il me fallait maintenant connaître la date de son décès, qui ne figurait pas en marge de son acte de naissance. Je sautai directement aux dernières lignes, et laissai échapper une exclamation de stupeur.
Condamné à la peine de mort le 28 juillet 1916 par le conseil de guerre de la 47e division d’infanterie séant à Chipilly, pour abandon de poste en présence de l’ennemi par provocation de maladie, en vertu du paragraphe 1 de l’article 213 du code de justice militaire. Jugement qui a reçu son exécution le 28 juillet 1916.
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