Et ils trouveront le repos
Chapitre 12
Le train était sur le point d’arriver en gare de Vannes lorsqu’un mail de Laetitia Blondeau s’afficha sur mon téléphone.
J’ai réussi à convaincre Frédéric ! Accepteriez-vous de continuer les recherches malgré la difficulté ? Nous vous paierons ce travail supplémentaire, évidemment. Quant à moi, je ne veux pas regretter un jour de ne pas avoir mis toutes les chances de notre côté pour que les cauchemars de Louis cessent. Et Frédéric, tout en restant sceptique (mais je ne perds pas espoir de le faire changer d’avis !), estime comme moi qu’il est important que notre fils sache d’où il vient.
Je lui répondis aussitôt montée dans ma voiture, sans attendre d’être arrivée chez moi. Oui, bien sûr, j’allais me lancer sur les traces du mystérieux arrière-grand-père ! J’avais déjà quelques idées, que je comptais mettre en œuvre dès le lendemain. Sans lui parler du message déposé sur le Forum 14-18, dont à vrai dire je n’espérais pas grand-chose, je promis de découvrir tout ce qui était possible sur la vie de Julie Bonnard et de son petit garçon.
Je mourais d’envie de commencer mes recherches le soir même, mais j’avais encore la tête remplie de ce week-end durant lequel j’avais survolé un siècle auprès des miens. Mieux valait me coucher de bonne heure et me lever très tôt. La perspective de repartir en quête était presque plus excitante qu’un projet de voyage. C’était bien un voyage, d’ailleurs, que j’allais entreprendre.
Le lendemain matin, je mis en silencieux portable et téléphone fixe, et j’envoyai un mail au pianiste de bar pour le rassurer sur l’avancement du texte. Je ne voulais à aucun prix être interrompue dans mon exploration.
À défaut de découvrir l’identité du véritable père d’Antoine, je pouvais au moins tenter de brosser un portrait de Julie Bonnard, épouse Aubert. L’arrière-grand-mère. Elle avait eu un bébé à dix-huit ans, en pleine guerre, d’un homme qu’elle avait sans doute aimé, qui avait probablement été tué avant qu’ils aient pu se marier ‒ c’était du moins mon hypothèse ‒, et ce décès ne lui avait même pas donné droit à une pension de veuve de guerre. Qu’elle ait épousé par la suite le premier homme disposé à reconnaître son fils n’avait rien d’étonnant à une époque où le célibat, pour une mère, était considéré comme une honte qui la poursuivait jusqu’à sa mort et rejaillissait sur son enfant.
Quand les deux jeunes gens s’étaient-ils mariés ? Les actes de mariage pour la période qui m’intéressait n’étaient pas encore en ligne, mais je repérai facilement la date dans les tables décennales : le 18 mai 1916. C’était probablement à ce moment-là que l’enfant avait été reconnu. Dix mois après qu’Aubert était rentré du front, donc. Ce qui semblait bien confirmer le fait qu’il n’était pas le père d’Antoine. Dans le cas contraire, pourquoi aurait-il attendu si longtemps pour épouser Julie et reconnaître son propre fils ?
Je parcourus les tables des naissances. Celle d’Antoine Louis Thomas Bonnard avait été enregistrée comme ayant eu lieu 5 juillet 1915. Il avait été déclaré sous le nom de sa mère, bien sûr. Mais je ne trouvai pas trace de la reconnaissance par François Aubert. Sans doute figurait-elle dans le registre des actes de naissance, ou bien en marge de l’acte de mariage de François et Julie.
Cependant je découvris aussi autre chose : une autre naissance, cette fois sous le patronyme d’Aubert ! Un petit François Alban Aubert était né le 20 juin 1916. En admettant qu’il y ait eu d’autres Aubert à Orpierre, les prénoms étaient significatifs, à moins d’une coïncidence à laquelle je me refusai à croire. Je parcourus fébrilement mes notes pour m’assurer que ma mémoire ne me jouait pas des tours : l’enfant portait effectivement les mêmes prénoms que le futur mari de Julie Bonnard : François Alban. Il faudrait bien sûr demander l’acte de naissance, mais j’étais convaincue qu’il était le fils du soldat réformé.
Pourquoi, dans son tableau familial, mon client n’avait-il pas mentionné ce grand-oncle ? Ignorait-il son existence ? Y avait-il là encore un secret qu’on avait dissimulé, et pour quelle raison ?
Un pressentiment, ou sans doute plutôt le fruit de mon expérience, m’incita à aller consulter la table des décès.
Le petit François Alban était décédé le 21 juin 1916, le lendemain de sa naissance. Voilà pourquoi Frédéric Blondeau n’avait jamais entendu parler de lui. Mais ce n’était pas tout. Julie Bonnard, épouse Aubert depuis le 18 mai 1916, avait quitté ce monde le 24 juin, trois jours après le nourrisson. Très probablement des suites de l’accouchement.
Un doute, dû au fait que père et fils portaient le même prénom, m’incita à vérifier encore une fois l’acte de décès du père. Ma mémoire ne m’avait pas trompée, François Aubert était mort le 10 décembre 1918. C’était donc bien le fils qui était décédé le 21 juin 1916.
La courte vie de Julie Bonnard commençait à prendre forme. Quelques mois avant de fêter ses dix-huit ans, elle était tombée amoureuse d’un jeune homme. Ils s’étaient aimés et, soit par imprudence soit parce qu’ils avaient estimé le risque limité puisqu’ils avaient l’intention de se marier, elle s’était trouvée enceinte. Elle avait dû s’en apercevoir au plus tôt en novembre ou décembre 1914, voire en janvier 1915. Le « fiancé » était-il alors parti au front ? Pourquoi, en ce cas, était-il encore à Orpierre au début du mois d’octobre, au moment de la conception ? Sans doute parce qu’il était trop jeune lors de la mobilisation générale. Mais je persistais à croire qu’il avait été appelé par la suite et était mort sur le champ de bataille.
Montrée du doigt par les habitants du village dès que la grossesse était devenue apparente, Julie avait bientôt appris la mort de celui qu’elle aimait. Leur amour était-il jusqu’alors resté secret, à l’insu même des parents du jeune homme ? La catastrophe lui avait-elle été annoncée par la maman de celui-ci, ou Julie avait-elle subi le choc d’entendre la nouvelle par hasard, dans la rue, dans une boutique ou au lavoir ?
Les questions se multipliaient. Que représentait pour elle François Aubert ? Un camarade d’enfance ? Un rival du père du bébé ? Avait-il été attendri par cette jeune fille que la société rejetait ? Quoi qu’il en soit, un point commun les réunissait : ils avaient tous les deux failli, elle en « fautant », lui en se révélant incapable de défendre la patrie. Cela avait pu les rapprocher, sans signifier pour autant que l’un et l’autre aient été follement amoureux. Leur relation avait dû débuter très peu de temps après que François était rentré du front, en juillet 1915, puisque le petit François Alban était né au mois de juin suivant. Mais rien ne prouvait que ce second enfant n’ait pas été le fruit d’une erreur d’un soir, dans un désir partagé d’oublier leurs épreuves durant quelques heures. Le mariage tardif, alors que Julie était déjà sur le point d’accoucher, semblait indiquer qu’au moins l’un des deux avait hésité. Ce n’était peut-être qu’un arrangement dont chacun des deux tirait un avantage. François apportait à Julie la respectabilité, et Julie était pour lui une des seules jeunes filles auxquelles il pouvait prétendre, réformé à vingt-cinq ans alors que tous les hommes valides se battaient pour la patrie.
Toujours est-il que Julie était morte à dix-neuf ans, et que son mari ne lui avait survécu que pendant deux ans. Qu’Antoine Louis Thomas avait perdu sa maman avant de fêter son premier anniversaire, et son papa, ou plutôt celui qu’il prenait pour tel, à l’âge de trois ans et demi.
Pour quelle raison François Blondeau ignorait-il tout de cette tragédie ? Surtout, se posait toujours la question essentielle : qui était le père d’Antoine ?
J’avais progressé mais la porte restait close.
Je pouvais suggérer à Frédéric Blondeau d’écrire aux Archives des Hautes-Alpes pour demander l’acte de naissance de son grand-père. On saurait ainsi qui avait déclaré l’enfant. Une autre piste consistait à prendre contact avec les archives du diocèse de Gap pour obtenir une copie de l’acte de baptême. Cependant, en admettant qu’il y ait eu un baptême, le père de l’enfant n’avait pas pu être choisi comme parrain puisqu’il se trouvait vraisemblablement sur les champs de bataille.
Je parcourus encore une fois mes notes dans l’espoir qu’un rapprochement entre deux informations apparemment sans importance prendrait soudain du relief. Un espoir tout à fait illusoire, car par quel miracle un inconnu surgirait-il tout à coup dans des actes d’état civil que j’avais déjà épluchés avec soin ?
Tout ce que je pouvais faire, dans l’immédiat, c’était tenter de brosser un tableau de la vie des Aubert et des Bonnard. Est-ce que je n’allais pas ainsi ouvrir une nouvelle piste ?
Une des nombreuses questions que je me posais était la suivante : à quel moment le petit Antoine Thomas et ceux qui l’avaient recueilli après la mort de son père adoptif, en 1918, avaient-ils quitté les Hautes-Alpes pour s’installer à Paris ? Les recensements du quinzième arrondissement me donneraient peut-être des informations, mais il était beaucoup plus simple de commencer par ceux d’Orpierre : j’aurais ainsi une idée approximative du moment où Antoine Louis Thomas avait quitté le village.
Travailler sur une famille originaire d’une petite commune présentait un avantage appréciable. Le recensement de 1911, par exemple, n’occupait que vingt-quatre pages à Orpierre, pour trois cent neuf à Gap ! Aucun n’avait bien sûr été effectué durant les années de guerre. Il fallait ensuite attendre 1921, année pour laquelle les recensements n’étaient pas encore en ligne. Je me rabattis donc sur celui de 1911, qui me permettrait au moins de visualiser la famille de Julie Bonnard. Je la trouvai à la page cinq. Elle demeurait dans la Grande Rue et le foyer se composait ainsi :
‒ Bonnard Marius
né en 1872 à Orpierre, chef de famille, hôtelier.
‒ Bonnard Berthe
née en 1874 à Orpierre, épouse, cuisinière.
‒ Bonnard Paulette
née en 1895 à Orpierre, fille, sans profession.
‒ Bonnard Julie
née en 1897 à Orpierre, fille, sans profession.
‒ Thomas Antoine
né en 1895 à Orpierre, domestique.
Incrédule, je relus plusieurs fois les deux dernières lignes. Un domestique ayant pour patronyme Thomas et pour prénom Antoine, qui n’avait que deux ans de plus que Julie, vivait chez les Bonnard !
Je partis aussitôt à la recherche de son acte de naissance et le trouvai sans difficulté. Il était né le 4 décembre 1895 et s’appelait Antoine Louis. Antoine Louis Thomas, les trois prénoms que Julie avait donnés à son bébé ! De même qu’elle avait prénommé son second enfant François Alban, comme son père François Aubert. Cela ne pouvait pas être une coïncidence. Il était certainement là, sous mes yeux, l’arrière-grand-père biologique de Frédéric Blondeau ! Peu importait de savoir qui avait élevé le petit orphelin et avec qui celui-ci avait quitté le village pour la capitale. Je pourrais me pencher sur cette question ultérieurement, ou inciter Frédéric Blondeau à entreprendre lui-même la recherche. Je doutais d’ailleurs qu’il se donne le mal d’aller consulter les relevés des recensements aux Archives de Paris. Ce n’était pas le fils qui l’intéressait, mais le père. Son arrière-grand-père biologique.
Je notai au passage un détail auquel je n’avais pas prêté attention jusqu’alors : Frédéric Blondeau avait donné à son fils le deuxième prénom de son propre grand-père, Louis, alors qu’il l’ignorait ‒ je le vérifiai en parcourant les informations qu’il m’avait fournies au début de mon enquête. Il l’ignorait, mais son inconscient le lui avait soufflé. Car ce deuxième prénom était également celui de l’arrière-grand-père biologique, ce qui confirmait que le petit garçon était uni par des liens mystérieux à cet ancêtre tombé dans l’oubli.
Antoine Louis Thomas était bien « le seul candidat », pour parler comme Frédéric Blondeau. Je le voyais apparaître peu à peu dans le tableau familial. Comme autrefois, enfant, lorsque j’aidais mon père à tirer des photos en noir et blanc et que, sur le papier plongé dans le révélateur, les images se formaient lentement, d’abord indéchiffrables puis de plus en plus contrastées. Antoine Louis Thomas, Julie et le petit Antoine étaient en train de s’animer, au point que j’avais envie de commencer tout de suite à rédiger leur histoire. Je ne savais pas encore où je la ferais débuter, mais un des moments forts serait évidemment l’annonce de la mobilisation, qui allait bouleverser le destin des deux jeunes gens.
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