Et ils trouveront le repos

Béatrice Nicodème · Chapitre 27 sur 32

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Et ils trouveront le repos

Chapitre 26

Après avoir vérifié plusieurs fois que j’avais imprimé tous les documents importants, en particulier les pièces du procès, je pris le train dans une atmosphère douce et une jolie lumière d’automne. Les autres voyageurs étaient calmes et le siège voisin du mien inoccupé, cependant je peinais à me concentrer sur le roman que j’avais emporté. Je ne cessais de réfléchir à la meilleure façon d’exposer les choses aux Blondeau, et de m’interroger sur les réactions de Frédéric. Je relus avec attention différents articles que j’avais relevés sur Internet à propos des « fantômes familiaux ». Je consultai à plusieurs reprises mon téléphone portable pour suivre la progression du train, comme si savoir où nous nous trouvions avait le pouvoir d’accélérer le temps.

En gare de Rennes, le train resta à l’arrêt beaucoup plus longtemps que la normale. On nous annonça bientôt que le départ était imminent mais que la divagation d’un animal sur la voie allait ralentir la marche du train et qu’il fallait prévoir un retard d’environ vingt minutes. Nous repartîmes en effet, mais pour rouler quasiment au pas. Il y eut un nouvel arrêt une demi-heure plus tard, suivi de l’annonce d’un nouveau délai de vingt-cinq minutes. J’envoyai un texto aux Blondeau pour proposer de reporter notre rencontre au lendemain. Laetitia me répondit que c’était impossible. Ils devaient se rendre en Normandie pour l’anniversaire de son père. Au pire, écrivait-elle, Frédéric annulera son rendez-vous.

Il était finalement dix-neuf heures passées lorsque, étant parvenue non sans peine à trouver la rue où habitaient les Blondeau, je sonnai chez eux. Ce fut lui qui ouvrit la porte. Je reconnus aussitôt l’homme que j’avais remarqué à la fin de la soirée à la librairie, hésitant avec sa femme à revenir vers moi. Il ressemblait beaucoup à l’image que je m’étais faite de son aïeul, hormis la tache de naissance : petit, très brun, sans grand charme, mais l’air solide et inspirant confiance. Après m’avoir suggéré de poser mon sac de voyage dans l’entrée, il me conduisit dans le séjour au moment où Laetitia y pénétrait par une autre porte. Un peu plus grande que lui, les cheveux clairs coupés court, le regard vif, elle paraissait bien dans sa peau et intelligente. Elle avait certainement plusieurs années de moins que son mari, peut-être dix. Je ne lui donnai pas plus de trente-cinq ans.

Elle parvint en quelques minutes à me remercier d’avoir pris la peine de venir jusqu’à eux, à m’expliquer que son métier d’enseignante lui permettait d’être très présente pour leur fils, à m’apprendre que Frédéric était expert-comptable dans un cabinet spécialisé en musique et audiovisuel, et à me dire qu’elle était passionnée par la psychologie ‒ ce qui ne m’avait évidemment pas échappé tout au long de notre correspondance.

Ils habitaient au dernier étage d’un immeuble récent, dans un appartement qui devait être baigné de lumière dans la journée. À cette heure, en automne, on ne voyait que la nuit piquetée de myriades de rectangles lumineux témoignant d’autres vies, d’autres drames et d’autres joies. Il n’y avait pas de terrasse mais la profusion de plantes, dans le séjour, donnait l’impression de se trouver dans une véranda. Je regrettai presque que la soirée se limite à un apéritif.

Après avoir accepté un verre de vin blanc, je me lançai dans mon exposé. J’avais craint que les détails de mes recherches ne déclenchent des bâillements, mais il n’en fut rien. Tandis que j’expliquai comment j’avais découvert la présence d’Antoine Louis Thomas au domicile de Julie Bonnard, constaté que l’enfant portait les prénoms et le nom de ce jeune homme, comparé les dates auxquelles Aubert et Thomas s’étaient trouvés au front, mes clients m’écoutaient avec la même attention que si j’avais été une scientifique dotée du prix Nobel leur faisant part d’une découverte révolutionnaire.

L’énoncé de l’identité de l’arrière-grand-père biologique déclencha deux exclamations de surprise. Presque aussitôt, Laetitia s’exclama :

— Antoine Louis, comme son fils !

Au même moment, la porte par laquelle elle était arrivée tout à l’heure s’ouvrit, et un lutin aux cheveux blonds en pétard pénétra dans la pièce, tenant un livre sous son bras.

— C’est bon, bonhomme, tu peux venir dire bonjour, lui dit sa maman.

Le bonhomme n’hésita qu’un instant. Il s’approcha de moi, me dévisagea avec attention, puis énonça d’une traite :

— Bonjour madame je m’appelle Louis j’ai sept ans et je vous aime bien.

Je l’attrapai aussitôt par la taille pour l’embrasser. Il était clair que, s’il portait un des prénoms de son lointain ancêtre et en avait sans doute hérité les cauchemars, il était doté de la vivacité et de l’aisance de sa maman. Il voulut à tout prix me montrer son pyjama sur lequel un ours guilleret conduisait une voiture rouge, puis il me raconta qu’il s’était lavé les dents avant mon arrivée et clama qu’il adorait son livre de loup.

— Tu avais promis de ne pas te relever, lui rappela son père pour la forme.

— Je peux rester juste une toute petite minuscule minute ? insista Louis avec d’épouvantables grimaces de supplication.

— Tu es déjà resté au moins trois minutes un quart.

Laetitia jeta à son mari un regard qui signifiait : « Laisse tomber, je t’expliquerai », et se leva pour prendre le petit garçon par la main et aller l’installer dans un petit fauteuil, à l’autre bout du séjour.

— Tu peux lire ton livre de loup pendant un petit moment. Mais tu iras au lit dès qu’on te le dira. Promis ?

— Promis promis promis !

Je repris à voix plus basse le fil de la conversation. Il me fallait maintenant aborder le plus difficile : le mariage de Julie avec François Aubert, mais surtout son décès quatre jours après son second accouchement, et enfin la condamnation à mort d’Antoine Thomas. Pour gagner quelques instants, j’acceptai que Frédéric me resserve du vin. J’étais un peu tendue, mais loin d’imaginer quelle conséquence aurait cette rencontre insolite.

J’entrai donc dans le vif du sujet. Mon exposé fut abondamment commenté, surtout par Laetitia qui, comme moi, était sensible à l’aspect romanesque de ces personnages et éprouvait le besoin d’analyser ce qu’ils avaient dû ressentir. Frédéric était moins bavard, mais, tandis que sa femme et moi échangions avec animation, il était penché en avant, les coudes posés sur ses genoux et les mains croisées sous le menton, figé comme une statue.

— C’est donc lui, Antoine Louis Thomas, qui est mort pour la France, dit-il en profitant d’un bref silence.

Malgré la formulation affirmative, on sentait affleurer le doute. Il ne lui avait pas échappé que je reportais le moment d’évoquer cet aspect de mes recherches.

— C’est aussi ce que j’ai pensé au début, répondis-je. Mais les choses se sont révélées un peu plus compliquées. J’ai commencé par retracer sa carrière militaire à partir de son incorporation en décembre 1914.

J’en présentai un résumé. Lorsque j’arrivai à l’hiver 1915-1916, j’insistai longuement sur la peine que devait éprouver le jeune homme de ne pas connaître son enfant. J’abordai ensuite, sans dire de quelle façon j’avais eu cette information, la permission du début du mois de juillet et la détresse qui avait dû être la sienne quand il avait appris le décès de Julie, puis rencontré (ou non ?) son enfant pour la première fois tout en sachant qu’il serait élevé par un autre. Mes hôtes ponctuaient mes commentaires de hochements de tête.

Il me fallut ensuite rendre compte du geste du jeune homme, évoquer le procès, lire les extraits des interrogatoires qui, à mon sens, traduisaient bien le fait que l’accusé avait renoncé à se battre. Lorsque je tendis à Frédéric le procès-verbal d’exécution à mort, il le lut, alla le donner à sa femme puis retourna s’asseoir sans qu’un muscle de son visage ait bougé. Puis soudain il sursauta et se releva comme un ressort pour se diriger vers le fond de la pièce où le petit Louis était toujours absorbé par son « livre de loup ».

— Au lit, bonhomme ! dit-il d’une voix ferme.

— Oohhh, papa… supplia le petit garçon.

— Il n’y a pas de « oh, papa », il est beaucoup trop tard pour un petit garçon de sept ans.

Avec un regard d’excuse dans ma direction, Laetitia alla les rejoindre. Il y eut un peu d’effervescence, Louis insista pour venir m’embrasser, attrapa une minipizza au passage, puis tous disparurent, me laissant respirer. Cette interruption était arrivée à point nommé pour tout le monde. L’atmosphère était moins tendue lorsque les Blondeau revinrent s’asseoir. Il était plus de 20 heures 30 et j’avais encore bien des choses à leur révéler. Frédéric, également, avait beaucoup de questions à me poser, auxquelles je répondis aussi précisément que possible. Puis je feuilletai les pages de l’épais dossier et leur montrai la transcription de la lettre de Thomas.

Frédéric la lut à mi-voix mais de façon suffisamment intelligible pour que sa femme puisse l’entendre.

Quand il eut terminé, je retraçai le cheminement de mes réflexions, comment j’avais cru d’abord qu’elle s’adressait au capitaine de Thomas, et comment j’avais découvert qu’il n’en était rien et que mon grand-oncle en était le destinataire. J’expliquai également que Thomas avait combattu sous les ordres de celui-ci, et leur suggérai de relire le chapitre de mon livre qui racontait les jours terribles du Linge. Je leur fis part des craintes que j’avais eues en apprenant que mon grand-oncle avait été nommé juge dans un conseil de guerre, craintes qui s’étaient dissipées lorsque j’avais compris qu’il avait voulu tenter de faire acquitter Thomas, et que seule la mort l’avait empêché d’agir.

Cette dernière information déclencha un véritable tsunami. Frédéric et Laetitia parlaient tous les deux à la fois. Ils trouvaient déjà stupéfiant que j’aie fait surgir de l’ombre Antoine Louis Thomas, l’arrière-grand-père biologique de Frédéric, mais que j’aie pu retrouver un document écrit de sa main à quelques jours de sa mort leur paraissait tenir du miracle.

— Et que nous nous soyons adressés à vous, renchérit Laetitia, et non à une généalogiste qui aurait peut-être fait le même travail, mais n’aurait pas été liée au capitaine Chevalier !

Quant à moi, je ne considérais pas cela comme un miracle. Quelque chose était resté inaccompli un siècle plus tôt : Félix était mort sans avoir pu obtenir l’indulgence des juges envers Thomas, et le jeune homme avait été exécuté, puis son existence avait été niée auprès de ses descendants. Tous deux ne pouvaient trouver la paix qu’à condition que quelqu’un vienne éclairer ce qui constituait une sorte de trou noir, et moi seule, de par mon métier et mon lien du sang avec Félix, pouvais le faire. Selon moi, ce n’était donc pas par hasard que Félix s’était rappelé à moi d’une façon insistante, m’incitant ainsi à écrire un livre qui allait toucher les Blondeau au moment où ils avaient besoin d’aide pour leur petit garçon.

Je n’eus pas grand-peine à convaincre Laetitia. Frédéric, lui, jugea ma théorie par trop fantastique. Tout en admettant du bout des lèvres qu’elle donnait une illusion de cohérence à cet enchaînement de faits, il insista que tout esprit un tant soit peu rationnel ne pouvait y voir qu’une succession de coïncidences.

— Et d’ailleurs, conclut-il, hasard ou pas, cela ne change rien sur le fond. Nous ne sommes pas en mesure de convoquer des fantômes pour qu’ils refassent le conseil de guerre, que je sache ! Et puis je vous rappelle que tout a commencé avec les cauchemars de Louis. En quoi savoir ce qui est arrivé à mon arrière-grand-père pourrait-il l’aider ?

Il paraissait irrité. Qu’il soit le descendant d’un enfant illégitime ne l’avait pas troublé, mais apprendre que son arrière-grand-père avait été fusillé le mettait mal à l’aise, et, malgré tous ses efforts pour le dissimuler, sa femme s’en était aperçue. Elle regarda l’heure et répliqua fermement :

— Je suis convaincue que ses cauchemars ne sont qu’une réminiscence de l’exécution de ton arrière-grand-père. C’est le seul moyen que celui-ci a trouvé pour nous obliger à honorer sa mémoire.

Frédéric eut un soupir agacé tandis qu’elle ajoutait en se tournant vers moi :

— Grâce à vous, nous avons remis de l’ordre dans l’arbre généalogique des Blondeau.

— Et, grâce à vous, j’ai peut-être procuré la paix à mon grand-oncle qui avait laissé une tâche inachevée. Par la même occasion, j’ai été rassurée sur un point qui me tracassait le concernant.

Cette enquête m’avait apporté davantage encore, quelque chose de trop intime pour que je le partage. J’avais cru que le sentiment de culpabilité qui assombrissait ma vie provenait des deux morts dont j’avais été indirectement la cause. Je savais maintenant que celles-ci n’étaient qu’un écho de celle de Thomas. Mais pas plus que Félix je n’étais coupable, les seules responsables étaient les imperfections de la vie ou plus exactement les menées secrètes de la destinée. Pour moi comme pour les Blondeau, la lumière s’était enfin frayé un chemin jusqu’au centre du trou noir, et la vie suspendue allait pouvoir reprendre son cours.

Frédéric jeta un regard sur sa montre et hocha la tête. Sa mimique n’avait pas échappé à sa femme. Elle lui dit :

— Si tu prends un taxi, tu peux encore aller retrouver tes copains.

— Ce ne sont pas des copains mais des collègues, rectifia-t-il. Et c’était leur idée à eux, je n’ai jamais été très chaud.

— N’empêche qu’ils comptent sur toi. Et cette sortie te fera le plus grand bien.

Je remis à Frédéric les photocopies des documents. Il dut se rendre compte qu’il s’était montré un peu désagréable, car il me remercia enfin pour mon travail.

— Il y aurait encore beaucoup à dire, conclus-je. Mais Laetitia a raison, il vous faut maintenant laisser reposer les choses. Vous déciderez plus tard ce que vous attendez encore de moi, ou non. Si vous le souhaitez, je peux rédiger tout cela clairement et en détail, pour vous et aussi pour Louis.

— Oui, ce serait bien, approuva Frédéric. Et puis on ne vous a versé qu’un acompte, il faut qu’on se mette à jour.

Je partis rapidement tandis qu’il restait en arrière pour échanger quelques mots avec sa femme. Je marchai très vite jusqu’à la gare, où j’eus la chance de monter de justesse dans un train direct qui m’amena à Versailles en dix minutes. À 22 heures j’étais arrivée à destination. Je fus soulagée de constater que mon frère n’était pas encore rentré, car j’étais épuisée. Je me couchai immédiatement après avoir avalé un somnifère. Je dormis comme un bébé jusqu’au matin.

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