Et ils trouveront le repos

Béatrice Nicodème · Chapitre 11 sur 32

Pages du PDF

Et ils trouveront le repos

Chapitre 10

Je n’étais pas retournée à Versailles depuis plus de deux mois. Quand je descendis du train de banlieue, l’odeur si caractéristique de la brume venue des bois tout proches me sauta à la gorge. Adolescente, j’avais détesté cette humidité qui stagnait de l’automne jusqu’au début du printemps, mouillant parfois les trottoirs alors même qu’il n’avait pas plu. Versailles n’a jamais oublié qu’elle a été construite sur des marécages.

Le quartier où nous avions habité, autrefois si vétuste que les caves de certains immeubles abritaient des armées de souris, avait bénéficié de belles rénovations, et pourtant il me faisait toujours penser à une vieille dame qui ressort année après année les robes de ses premiers bals. Tout comme la maison, d’ailleurs. Dissimulée derrière le porche et la cour d’un immeuble, entourée de petits jardins sommeillant à l’abri de hauts murs de pierre, elle avait un air effacé et méditatif de maison de curé à l’écart du monde.

Quand il l’avait reprise, mon frère s’était contenté de rafraîchir les peintures et de rénover l’électricité, mais une partie des meubles de mes parents y étaient restés dans l’attente du partage.

— Je te préviens, m’annonça-t-il dès que j’eus posé mon sac de voyage, je n’ai pas trouvé un moment pour cuisiner.

— Parce que ça t’arrive ?

Par chance, la médiocrité de ses talents culinaires est contrebalancée par une gourmandise raffinée et de très larges moyens financiers : il connaît les meilleurs traiteurs et sait accorder vins et mets. Le mâcon blanc qu’il sortit pour l’apéritif était délectable, et le poulet à la crème de citron qu’il avait prévu me convenait à la perfection.

Je lui laissai le soin d’allumer le feu dans la cheminée tandis que je mettais le couvert.

— Les parents ne faisaient pas souvent des flambées, remarqua-t-il quand je le rejoignis au salon.

— Ils devaient avoir peur qu’on ne déclenche un incendie. Autrefois, on avait peur de tout.

Mon frère rectifia, à juste titre.

— Disons plutôt que ce n’étaient pas les mêmes peurs que maintenant. On nous laissait marcher sur la Pièce d’eau des Suisses gelée, rentrer de l’autre bout de la ville en vélo après la tombée de la nuit…

— Et sans casque ! Tu as raison, les parents étaient sévères mais on avait quand même pas mal de liberté.

Mon frère, occupé à remplir les verres, s’arrêta net.

— Stop ! Je ne veux pas entendre que c’était le bon temps.

— C’est toi qui as commencé. Et tu avoueras que…

Nos conversations sont souvent émaillées de « Tu avoueras que », « Si tu étais un peu logique », ou encore « Tu n’as pas écouté ce que j’ai dit », mais ces escarmouches ne sont qu’un rituel destiné à ressusciter notre enfance. La soirée fut joyeuse et animée, teintée cependant, pour moi en tout cas, d’une mélancolie insidieuse, tantôt discrète tantôt s’agrippant à moi comme un chat qui réclame sa pitance. Ce n’était pas agréable de penser que des inconnus vivraient bientôt ici, chez nous, enlaidiraient peut-être la maison avec une décoration d’un goût douteux, qu’il pourrait leur prendre la fantaisie d’abattre des cloisons ou de remplacer les vieux planchers qui craquaient par de vilains carrelages blancs ou, pire encore, des moquettes.

Le samedi matin, je proposai de faire un saut au marché bio de la place de la Cathédrale. Je me disais naïvement que si nous achetions des légumes et des fruits, mon frère finirait peut-être par les cuisiner. Il n’éleva pas d’objection, à la condition qu’on termine la matinée dans un petit bistrot où on servait un bœuf bourguignon « à tomber ».

On venait de nous apporter le fameux bœuf bourguignon lorsqu’il m’annonça qu’un couple qui avait visité deux fois la maison semblait emballé. S’ils se décidaient, tout serait réglé au plus tard dans les trois mois. J’accusai le coup. Pourquoi ne m’en avait-il pas parlé la veille ?

— Pour ne pas gâcher la soirée, répondit-il. Je te connais ! En tout cas, je sais à quoi je vais occuper les prochains week-ends. Je n’avais jamais eu le courage de mettre le nez dans le fouillis du grenier et de la cave, et tu te souviens comment était Christine. Le jardin l’intéressait beaucoup plus que la maison. À ce propos, d’ailleurs, j’ai un truc pas croyable à te dire.

— Ça concerne le partage ?

— Pas exactement.

Son sourire mystérieux ressuscita le gamin blagueur d’autrefois. Il ne m’en dit pas davantage, et il était inutile d’insister. Il m’informa qu’il s’absenterait en tout début d’après-midi. Sans doute guère plus d’une heure, il devait juste porter sa vieille imprimante chez quelqu’un qui la lui rachetait. Je le rassurai : je serais ravie de passer un moment seule avec mes souvenirs.

Ce ne fut qu’une fois la porte de la maison refermée derrière nous qu’il me révéla son « truc pas croyable ». En commençant à ranger le grenier, il était tombé sur quelques reliques, selon lui bonnes pour la déchetterie.

Le sens des mots peut différer d’un individu à l’autre. Pour moi, reliques est synonyme de trésor.

— Des reliques ? répétai-je. Dans quel genre ?

— C’était dans la petite armoire de bord vermoulue, tu vois de laquelle je parle ? Remplie de boîtes à chaussures et de cartons à chapeaux bayant aux corneilles. Ça me dépasse que…

— Et elles contiennent quoi, ces boîtes ?

— Des vêtements de poupée en lambeaux, tu me diras si je peux les jeter. Des calendriers de la Poste des années cinquante. Dingue, non ? Une boîte de Banania remplie de pièces de monnaie. Des fausses, en plastique, celles avec lesquelles tu jouais à la marchande avec tes copines.

— Tu peux les mettre à la poubelle, j’en ai chez moi. Les vêtements de poupée… J’y jetterai un œil avant qu’on les jette. Idem pour les calendriers, je ferai moi-même le tri.

— Il y a aussi des cartes d’identité, des cartes de réduction SNCF, des tickets de bus… Et même une « carte d’identité de Français » de 1941.

— Génial ! Tu ne la bazardes pas, hein ?

Il s’esclaffa.

— Je tiens trop à la vie pour me débarrasser ne serait-ce que d’un timbre-poste sans ton autorisation ! Tu comptes vraiment rester plantée là ?

Nous étions encore debout dans l’entrée. Nous retirâmes nos manteaux et nous installâmes dans le salon.

— Enfin, last but not least… reprit mon frère.

Il s’interrompit sur des points de suspension qui étaient presque audibles et qu’il conclut par une sorte de gloussement. Il était clair qu’il avait réservé le meilleur pour la fin.

— Last but not least ? répétai-je.

— Je ne sais pas si ça t’intéressera.

— Eh bien accouche, tu verras bien !

— Ho, on se calme ! D’après toi, c’est qui, FC ?

Mon cœur s’emballa.

— FC ? Mais c’est l’oncle Félix !

— Tu crois ? Ça pourrait aussi être… voyons…

— Arrête ! Bon, alors quoi, FC ?

Il finit par me dire qu’il avait trouvé un portefeuille en cuir brun avec des lettres en métal. Un F et un C entrelacés.

— On appelle ça un chiffre ou un monogramme.

— Voilà.

— Il contient des papiers ?

— Qui ça, le monogramme ?

— Il est où ?

— Incrusté sur le portefeuille, répondit-il placidement.

— Ce que tu peux être pénible ! Le portefeuille, il est où ?

— Quelque part par là. Pas de panique, je vais te le montrer.

— Il contient des papiers ?

— Des reçus de mandats, une carte de visite… Il y avait aussi des lettres, réunies au portefeuille avec de la ficelle. Des condoléances à Jean Chevalier. Le père de Félix, le boulanger…

— Merci, je sais qui est Jean Chevalier.

— Qui était Jean Chevalier. Tu veux voir ?

— Devine !

Mon frère se leva et alla farfouiller dans un des tiroirs du bureau. Il me tendit enfin un portefeuille brun. Les coutures en étaient usées, déchirées par endroits, mais le cuir était de belle qualité et le monogramme à peine terni. Quand j’ouvris le portefeuille, la première chose que je vis fut un petit papier blanc collé par un coin sur le rabat, sur lequel notre mère avait écrit : Portefeuille retrouvé dans les affaires de Félix après sa mort.

— Ça fait drôle, hein ? murmura mon frère.

Je me contentai d’un hochement de tête.

Il se leva, annonça qu’il devait partir à son rendez-vous et quitta le salon sans bruit, me laissant m’aventurer seule dans le passé.

J’allai ouvrir le bureau dos d’âne, baissai l’abattant, étalai les papiers devant moi, et pris une grande inspiration.

OceanofPDF.com