Et ils trouveront le repos
Chapitre 7
Le 26 août 1914, moins d’un mois après le début des hostilités, il avait été grièvement blessé. Je ne me souvenais pas que ma mère l’ait relaté, mais je l’avais appris en lisant le Journal des marches et des opérations de son bataillon.
Ce type de document, rédigé au fil des jours, se limitait à des comptes rendus objectifs et dépourvus de pathos. Dans cette guerre inhumaine où tout était porté à l’extrême, cependant, les faits parlaient d’eux-mêmes et faisaient souffler sur certaines pages un vent d’épopée.
Le 26 août, donc, alors que le bataillon marchait en direction de Raon-l’Étape, les chasseurs avaient été pris sous le feu ennemi. Le compte rendu détaillé du JMO m’avait permis de me glisser sans difficulté sous l’uniforme de Félix pour revivre ces moments. L’inspiration qui l’avait poussé à amener ses hommes à couvert, la course effrénée sous les arbres, l’effroi en entendant de nouveau siffler les balles et les éclats de shrapnels, maintenant terriblement proches, les cris étranglés et le bruit étouffé des hommes qui tombaient. Jusqu’au moment où à son tour il avait été touché de plein fouet. Ces instants terribles, je les avais racontés dans mon livre. Les relire allait m’aider à entrer de nouveau en résonance avec les épreuves qu’avaient traversées tous ces hommes. Que François Alban Aubert, lui aussi, avait subies.
26 août 1914
Félix s’est senti projeté en arrière comme s’il avait rebondi avec violence contre un mur invisible. Sa poitrine a été transpercée par un éclair brûlant, et presque aussitôt un engourdissement l’a paralysé, le souffle coupé. Puis il s’est élevé dans les airs, sans effort, sans à-coups, au-dessus des bois qui s’étiraient, des arbres qui tantôt grandissaient tantôt rapetissaient comme derrière une vitre battue par la pluie. En dessous de lui, entre les arbres, des corps gisaient dans toutes les positions. L’un d’eux l’attirait particulièrement. Il s’est laissé descendre pour s’approcher de lui, a observé avec curiosité le sang qui coulait sur la vareuse et imprégnait la mousse. Il a détaillé
le visage blême, aperçu la tarte 1projetée à quelques pas de là. Et soudain il a reconnu cet homme. C’était lui.
Quand il a voulu rentrer dans son corps pour lui redonner vie, il a été comme aspiré à une vitesse vertigineuse dans ce qui ressemblait à une tranchée creusée profondément sous terre. Il n’éprouvait ni peur, ni angoisse, mais paix et douceur. Il a commencé à avancer sans avoir besoin de mouvoir les pieds, en apesanteur.
Dans un halo luminescent, une femme est soudain apparue qui le regardait tendrement. Il a essayé de s’approcher d’elle, mais elle s’est éloignée en murmurant : « Plus tard. » Cette femme, c’était sa mère. Il aurait été bien en peine de la reconnaître, l’image s’en était estompée depuis trop longtemps, et pourtant il n’a eu aucun doute.
S’il était trop tôt pour la rejoindre, cela signifiait qu’il allait vivre.
À quel moment ses chasseurs, constatant qu’un souffle de vie l’animait encore, avaient-ils voulu le porter jusqu’au poste de secours ? Presque aussitôt sa chute, ou plus tard, quand le feu s’était tu ? Toujours est-il qu’il avait alors trouvé la force de leur ordonner de le laisser là pour éviter d’être pris par les Allemands. Il était donc resté longtemps ainsi au milieu des odeurs de poudre et de sang, entouré des plaintes des mourants, une petite toux sèche lui déchirant les poumons, de grandes plages d’inconscience lui apportant un soulagement illusoire.
Des voix le tirent soudain de sa torpeur. On se penche vers lui, des mains le tâtent, lui arrachant un hurlement intérieur.
— Dieser ist tot, grommelle une voix grave. Wir lassen ihn in Ruhe sterben.
— Nein, kuck mal ! Er atmet noch.
— Kein Scherz ! Für wie lange ?
— Trotzdem. Wir müssen ihn nehmen2.
Félix tremble d’humiliation. Le voilà donc aux mains de l’ennemi ! Il va être conduit en Allemagne, parqué dans un camp de prisonniers jusqu’à la fin de la guerre. Qui sait s’il ne sera pas considéré par ses chefs comme un lâche qui a renoncé à se battre et choisi de se rendre ? Mieux vaudrait encore être mort !
Les jours et les nuits qui suivent ont les couleurs d’un cauchemar. Quand Félix parvient à entrouvrir les yeux, des images imprécises tremblent devant lui. Des lueurs dans l’obscurité, des visages fantomatiques, un empilement de rondins auxquels est accrochée une lampe à acétylène. De temps à autre, une douleur fulgurante lui vrille le cœur, une déflagration lui fait éclater le crâne, il serre les dents pour ne pas hurler. Puis le silence revient et il n’y a plus de vivant en lui qu’une flamme minuscule, une lueur qui vacille.
Lorsqu’elle paraît sur le point de s’éteindre, il se dit que c’est la fin et il en éprouve presque du soulagement, car mieux vaut mourir que perdre la liberté. Cependant, la petite flamme renaît toujours, entêtée, obstinée. Et avec elle monte la souffrance, les tentatives désespérées pour aspirer un peu d’air, l’épuisement, le froid glacé alternant avec les suées infernales, la toux qui déchire les poumons, l’impossibilité d’articuler un mot, de répondre aux hommes qui se penchent vers lui en prononçant des paroles qu’il ne comprend pas. Est-ce le purgatoire dont parlait le catéchisme ? Que sera alors l’enfer !
Il était resté pendant plus deux semaines aux mains des Allemands. Peut-être étaient-ce eux qui l’avaient opéré, dans les conditions rudimentaires qu’on imagine : désinfection de la plaie à la teinture d’iode pure, illusoire anesthésie à l’éther et au chloroforme, recherche du projectile et introduction d’une aiguille entre les deux feuillets de la plèvre pour évacuer la poche d’air… Ou bien l’avait-on laissé agoniser sans rien tenter ? Combien de temps survit-on avec un poumon perforé ?
Toujours est-il qu’il respirait encore lorsque, le 12 septembre, l’inespéré s’était produit.
Une grande agitation l’environne soudain. Un va-et-vient tumultueux, des voix pressantes, nerveuses, des bruits lourds sur le parquet. Même au sein de sa torpeur, Félix reconnaît les signes avant-coureurs d’un départ qui semble dicté par l’urgence et ressemble fort à une déroute. Se pourrait-il que les Prussiens aient essuyé une défaite et que les troupes reculent ? Ce qui signifie qu’ils vont emmener les prisonniers. Un voyage qui pour Félix aura des allures de chemin de croix, aussi bien moralement que physiquement.
Des hommes s’approchent de lui.
— Der bleibt hier. Würde unterwegs krepieren.
— Armer Kerl…
— Er wird nicht lang leiden3.
Ils s’éloignent. L’effervescence se prolonge pendant plus d’une heure, des moteurs vrombissent, et bientôt un silence de mort envahit les lieux. Félix a donc bien compris ce qu’ont dit les deux hommes. « Pas question d’emmener celui-là, il nous claquerait entre les doigts. »
Cela signifie que c’est la fin. Lorsque le mince filet d’air qu’il parvient encore à faire pénétrer dans ses poumons au prix d’une immense souffrance ne passera plus, il mourra asphyxié, sans personne pour poser une main apaisante sur son front.
Il pense à tous les compagnons qu’il a vu mourir. Aux plus chanceux, tués en plein élan, mais aussi à ceux dont l’agonie a duré une nuit entière ou davantage, ou qui ont été ensevelis après l’explosion d’un obus. C’étaient toujours les autres qui mouraient. Il était convaincu qu’il avait encore trop à faire pour partir si tôt, que la vie ne pouvait l’abandonner alors qu’il l’aimait tant. Il s’est trompé, il va être fauché en plein vol, il ne connaîtra pas l’issue de cette guerre, il ne reverra pas les siens.
La douleur et l’angoisse refluent par moments, le laissant glisser de nouveau dans une miséricordieuse léthargie. Il flotte entre deux eaux comme une algue ballottée par le ressac, qui parfois affleure à la surface pour aussitôt couler vers les profondeurs.
— Bon Dieu de bon Dieu !
Une voix le tire soudain de son inconscience. Il entrouvre les yeux, discerne avec peine une silhouette sombre penchée sur lui. Il lui semble reconnaître la forme d’une tarte de chasseur alpin.
— Bon Dieu de bon Dieu ! répète la voix. Si c’est pas un miracle !
L’homme s’éloigne et Félix l’entend crier :
— Le lieutenant Chevalier est vivant !
Il était vivant, certes, mais dans quel état de faiblesse pour que les Allemands, au moment d’évacuer la petite ville où il avait été soigné, l’aient jugé intransportable ?
Dans la liste des 19 tués, 81 blessés et 4 disparus relevée à la date du 26 août, le petit trait figurant dans la colonne des tués en regard de son nom avait été barré et remplacé par un autre dans la colonne des blessés. Le rédacteur avait noté en marge :
Le lieutenant Chevalier, laissé pour mort dans le bois de Répy le 26 août, a été recueilli par les Allemands et soigné par eux à Moyenmoutier où nous l’avons retrouvé le 12 septembre après l’évacuation de Moyenmoutier par l’ennemi.
Le Service des archives hospitalières des armées n’a malheureusement aucune trace de son dossier. Impossible, donc, de savoir où il avait passé sa convalescence. Était-il retourné chez son père dans le Cantal ? Alors, dans sa petite chambre au-dessus de la boulangerie, il avait sûrement évoqué des souvenirs d’enfance, sa mère partie si tôt, les expéditions en forêt et les conversations avec son frère aîné. Le moment où il avait décidé de devenir militaire, les années de travail acharné pour être admis chez les chasseurs alpins. Sans doute n’avait-il pas alors pressenti quelle guerre inhumaine l’attendait, les hommes de plus en plus jeunes envoyés au front pour remplacer les dizaines de milliers de morts, les villages déserts, les familles détruites.
En tout cas il avait repris des forces et bientôt fulminé d’être contraint à l’inactivité, puisqu’il avait rejoint son bataillon dès le 6 décembre. Et il devait avoir retrouvé toute sa vitalité et son énergie, car à son retour on lui avait confié le commandement d’une compagnie.
La colère du descendant de Lucien Orgery était légitime, et je comprenais qu’il ait éprouvé un choc en lisant le nom d’un des trois juges sur la couverture de mon livre. Mais je lui refusais le droit de mettre en doute le courage de Félix.
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