Et ils trouveront le repos
Chapitre 6
Les Blondeau seraient sans aucun doute déçus. Sans compter qu’apprendre en outre que l’aïeul de Louis avait été épileptique ne pourrait réjouir ces parents qui se faisaient suffisamment de souci pour leur petit garçon.
Frédéric éprouverait probablement de la compassion pour son arrière-grand-père, rentré malade dès 1915 et décédé trois ans plus tard. Peut-être en revanche aurait-il du mal à admettre le mensonge qui avait fait de lui un héros. Un mensonge qui n’eût pas tenu longtemps si la famille était restée à Orpierre, où l’histoire de François Aubert devait être connue de tous, de même que l’absence de son nom sur le monument aux morts. À Paris, au contraire, personne ne pouvait mettre en doute cette belle légende.
La mauvaise nouvelle pouvait attendre. J’envoyai un mail commun aux deux Blondeau pour les informer que la recherche s’avérait plus compliquée que prévu et qu’il leur faudrait patienter. J’ajoutai que nous ne partions peut-être pas dans la bonne direction. En admettant, écrivis-je, que les cauchemars de Louis soient un écho des combats d’il y a un siècle, ne pourrait-on envisager que l’aïeul en question se situe du côté de Laetitia ?
Cela allait les occuper durant un moment. Avec un peu de chance, ils dénicheraient un héros mort pour la France du côté de la maman de Louis et me chargeraient d’enquêter sur cet autre aïeul.
En attendant leur réponse, je pouvais toujours essayer de brosser un tableau plus précis de la vie de François Aubert. Les perspectives étaient cependant beaucoup moins prometteuses que je l’avais espéré.
Je m’attelai dès le lundi au dossier du pianiste de jazz, à vrai dire sans enthousiasme. En milieu d’après-midi, j’étais en train de pester à haute voix contre les annotations de mon client lorsque le téléphone sonna. C’était mon frère.
— Je voulais m’assurer que tu avais bien digéré, dit-il. Le dîner de samedi et les commentaires désagréables du type de l’autre soir.
— Impeccable ! répondis-je. Du moins pour le dîner. Pour le reste, c’est un peu plus compliqué.
Je lui annonçai ce que j’avais découvert concernant Lucien Orgery et la participation de Félix au conseil de guerre.
— Mince ! s’exclama mon frère. Remarque, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. C’est peut-être lui qui a voté non coupable, et dans le cas contraire il ne devait pas vraiment avoir le choix si ça se passait à main levée. Dans le contexte du moment, tu imagines un capitaine de chasseurs alpins votant l’acquittement ?
— Mais ce pauvre gars avait perdu la tête !
— On est d’accord, il n’avait pas mérité de terminer comme ça. Seulement tu n’as pas assisté aux débats, tu ne sais pas comment il se comportait avant d’avoir reçu son obus, en fait tu ne sais presque rien. Et en admettant même que l’oncle Félix ait voté la mort ? Apparemment, il était comme grand-père, courageux et n’ayant peur de rien. Il avait quatre ans quand il a perdu sa mère, il avait été élevé à la dure, il ne devait pas trop aimer les mauviettes.
— Rien ne dit qu’Orgery était une mauviette.
— N’empêche. Pour les chefs, un soldat qui débloquait était un soldat sur lequel on ne pouvait plus compter et qui risquait de donner de mauvaises idées à d’autres, point barre. Ça me choque autant que toi, mais à quoi bon te torturer pour une question à laquelle tu ne peux pas avoir la réponse ?
— J’ai écrit un livre, des centaines de personnes le liront peut-être, alors je veux être juste, tu comprends ? Je ne supporterais pas de me dire qu’il y a des erreurs, que le portrait que j’ai fait ne correspond pas à la réalité.
— Oh, la réalité… Un grand mot pour quelque chose de terriblement mouvant. Tout dépend de quel côté on la regarde. En admettant que les faits soient exacts, personne ne sait vraiment ce qui se cache derrière.
Ce fut plus fort que moi, j’insistai :
— Tout de même, si un homme est mort parce que personne n’a osé se lever pour le défendre…
Mon frère soupira, puis répliqua avec agacement :
— Et alors ? Qu’est-ce que tu comptes faire, un siècle après ? Arrête un peu de te sentir coupable de tout ! Tu n’as pas participé au conseil de guerre, tu n’es pas responsable des décisions et des actes de tes ancêtres !
— Oh là, du calme ! Je ne dis pas que je suis responsable mais… Bon, on change de sujet. Quand est-ce que je peux venir pour le partage ?
— Quand tu veux. Le week-end prochain ?
— Pourquoi pas ? À condition bien sûr que j’aie bien avancé dans mon travail. Je te dirai ça dans quelques jours, d’accord ?
— Pas de problème. Et pour revenir à l’oncle Félix…
— On a dit qu’on changeait de sujet.
— Juste un truc. Je repense à une anecdote que tu racontes dans ton livre. Le coup du gendarme qu’il avait engueulé parce qu’il avait mal parlé à un de ses chasseurs. Le gendarme avait refusé de donner son nom, alors l’oncle Félix l’avait traité de lâche, après quoi il s’était fait remonter les bretelles par le général. J’avais trouvé ça génial, ça donnait une bonne idée du personnage. Tu crois qu’un officier prêt à risquer les remontrances de son général pour défendre l’honneur d’un de ses hommes condamnerait à mort un pauvre type qui a perdu la tête ? Et tu crois qu’il serait adoré de ses chasseurs ? Si tu veux mon avis, la voix manquante du conseil de guerre, c’était la sienne.
— L’histoire ne se bâtit pas avec des « à mon avis ».
— Et en admettant qu’il ait voté la mort ? L’épisode de sa blessure au poumon et l’énergie avec laquelle il s’en est sorti suffiraient pour qu’on lui pardonne sa sévérité. Si tu veux un conseil, tu devrais ranger la Grande Guerre dans un tiroir.
— Ça va être difficile dans l’immédiat. Des gens qui étaient à la librairie vendredi me demandent de faire des recherches sur un de leurs ancêtres mort pour la France. Le hic, c’est que l’ancêtre en question est décédé chez lui après l’Armistice.
— Aïe ! Alors l’affaire tombe à l’eau ?
— Pas tout à fait. Ce serait intéressant de savoir pourquoi on a toujours raconté qu’il était mort au front. Tu me connais, je ne vais pas lâcher comme ça.
Mon frère rit.
— Le contraire m’étonnerait. Bon, je retourne à mes nerfs coincés et à mes articulations bloquées. Essaie de ne pas passer toutes tes soirées avec tes fantômes de poilus et occupe-toi de ta vie. Les vivants, c’est bien aussi !
J’estimais m’occuper assez bien de ma vie, du moins la plupart du temps. Dès que je me trouvais face à un mystère, en revanche, j’étais comme une toxicomane en manque. Écrire le livre sur Félix avait été un éprouvant mais beau voyage que nous avions fait ensemble, lui penché sur mon épaule et guidant ma main, et taper le mot FIN m’avait emplie de mélancolie. Voilà pourquoi l’idée d’enquêter sur l’aïeul de Frédéric Blondeau m’enthousiasmait. C’était reprendre la route, une route toute proche de la première, retrouver les émotions que j’avais éprouvées à côtoyer ces hommes dont la jeunesse avait été détruite.
Lucien Orgery était venu projeter une grande ombre sur cette route, mais je ne devais pas la laisser obscurcir le soleil. Personne ne saurait jamais ce qui s’était joué ce 7 mai 1915. Félix avait-il voté pour ou contre la mort du jeune soldat ? Quelle que soit la réponse à cette question, elle ne devait pas entacher l’honneur d’un homme dont le courage n’avait jamais failli. Mon frère avait raison, notre grand-oncle avait fait preuve d’une remarquable bravoure dès le début de la guerre.
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