Et ils trouveront le repos
Chapitre 18
La matinée avait filé à toute vitesse. Je déjeunai rapidement avant de me plonger dans la lecture des interrogatoires. C’était là le noyau dur du drame, c’était là, dans ces moments qui avaient décidé du destin de Thomas, que je m’approcherais au plus près de lui.
Après un bref rappel de l’identité de l’accusé et l’énoncé de sa faute, questions et réponses se succédaient.
D : De quelle façon vous êtes-vous procuré l’essence de térébenthine ?
R : Je me suis servi de l’essence de mon briquet.
D : Quand vous êtes-vous piqué ?
R : Le 13 juillet.
D : Pour quelles raisons vous êtes-vous fait une injection de térébenthine ?
R : Pour me faire porter malade, j’étais très fatigué.
D : Vous saviez que cette injection vous rendrait malade.
R : Je croyais que c’était l’affaire de cinq ou six jours.
D : Vous ne pouviez pourtant pas ignorer que le bataillon devait attaquer très prochainement.
R : Je ne savais pas quand.
D : Y a-t-il une relation entre l’attaque à venir et votre injection de térébenthine ?
R : Non.
D : Vous n’ignoriez pas que le seul fait de s’occasionner volontairement la plus petite blessure avait conduit de vos camarades devant les conseils de guerre et qu’ils avaient été punis de peines très sévères ?
R : Oui, mais je pensais n’être indisponible que pour cinq ou six jours.
D : Après guérison qu’auriez-vous fait ?
R : Je serais retourné au bataillon.
D : Vous aviez fait votre devoir jusqu’à présent, vous êtes même titulaire de la Croix de guerre. Pourquoi ne pas avoir continué à faire votre devoir ?
R : Comme je l’ai dit, j’étais très fatigué.
D : N’avez-vous pas d’autres raisons à invoquer contre les charges qui pèsent sur vous ?
R : Je n’ai pas d’autres raisons.
Les réponses étaient d’un laconisme confondant, comme si l’accusé se savait condamné d’avance. Je l’imaginais répondant mécaniquement, écrasé de désespoir. N’aurait-il pas pu avancer un motif plus convaincant que la fatigue ?
On avait répété la question : « N’avez-vous pas d’autres raisons à invoquer contre les charges qui pèsent sur vous ? »
Thomas avait donné la même réponse que précédemment : non, il n’avait pas d’autres raisons. C’était pathétique. Car si, bien sûr, il avait une autre raison d’avoir commis ce geste qu’il savait susceptible de le conduire au poteau d’exécution. Il n’était pas très fatigué, il était désespéré !
Quelle était en effet sa situation à ce moment-là ?
J’étais quasi certaine qu’il n’était pas retourné dans les Hautes-Alpes après la naissance du bébé, en juillet de l’année précédente. Les premières permissions commençaient alors tout juste à être distribuées, mais elles étaient très difficiles à obtenir. Dans l’ordre de priorité, Thomas, incorporé en décembre 1914, devait figurer bien loin derrière les moins jeunes, les agriculteurs et les pères de famille. Certes, on pouvait obtenir une permission exceptionnelle pour le décès d’un parent ou d’un enfant, pour la naissance d’un enfant ‒ un enfant légitime ‒ ou pour se marier. Mais Julie Bonnard n’avait pas épousé Antoine Thomas. Non, Thomas n’était sans doute pas rentré au pays.
Julie avait dû lui écrire pour lui annoncer la naissance ou, si elle ne savait pas écrire, elle avait demandé à quelqu’un de le faire à sa place. Pour moi, il ne faisait pas de doute que Thomas se savait papa. Mais les mois avaient passé et Julie avait finalement épousé François Aubert en mai 1916, deux mois avant que Thomas soit jugé et condamné. Aubert avait reconnu le petit Antoine comme son fils, et le 20 juin Julie avait donné naissance au fils d’Aubert. L’enfant devait mourir le lendemain, suivi de peu par sa maman.
Et Thomas n’aurait rien appris de tout cela ? C’était difficile à croire. En admettant que ses parents n’aient pas su écrire, il avait certainement tenté d’obtenir des nouvelles de Julie et d’Antoine. Il avait bien dû se trouver quelqu’un ‒ les parents de Julie, sa sœur, ou peut-être une langue de vipère comme il y en a partout ‒ pour estimer qu’il devait être informé du mariage. Fin juin, la même personne lui avait sans doute annoncé le décès de la jeune femme. Effondré, le jeune homme avait peut-être escompté que la piqûre de térébenthine serait mortelle et mettrait fin à sa détresse. Ou bien, comme il l’avait déclaré aux juges, il avait simplement eu besoin de quelques jours de repos pour surmonter le choc. Il avait fait ce que font tant d’écoliers : tenter de se rendre malade pour échapper à un contrôle. Je l’ai fait moi-même au moins deux fois au temps du collège, passant un long moment devant une fenêtre grande ouverte en plein hiver dans l’espoir d’attraper la grippe. J’ai toujours échoué, mais personne n’en a jamais rien su. Thomas, lui, avait été puni de mort. Pourquoi n’avait-il pas avoué qu’il était anéanti par l’annonce d’un décès ? Sans doute n’avait-il plus la force de lutter pour la vie, et était-il convaincu que ses juges balaieraient cette excuse, ne l’estimant pas digne d’un soldat.
Suivaient les déclarations des témoins. Toutes concordaient. Le chasseur Thomas était un excellent soldat, il s’était battu courageusement au Linge, on n’avait qu’à se louer de lui, il avait toujours été volontaire pour les patrouilles, on n’avait jamais remarqué qu’il craignît les attaques. La déclaration d’un sergent confirmait ce dont j’étais convaincue. Depuis quelques jours, il n’était pas comme d’habitude. Il avait l’air de ne pas comprendre ce qu’on lui disait, et quand on lui donnait un ordre il vous regardait fixement sans réagir. Oui, Thomas avait reçu un choc si violent qu’il ne pouvait plus accomplir son devoir.
Quand on lui avait ensuite demandé ce qu’il avait à dire pour sa défense, il avait répondu : Je regrette sincèrement cet acte d’indiscipline. Je demande à monter en première ligne de suite pour racheter ma faute.
J’imaginais le jeune chasseur lisant la lettre qui lui apprenait la mort de Julie, essayant de continuer à se comporter comme si de rien n’était, tentant de se convaincre que l’action atténuerait son chagrin, puis comprenant qu’il n’y arriverait pas, qu’il n’avait plus la force, qu’il avait besoin d’être pris en charge à l’hôpital, de se laisser aller, et cherchant finalement un moyen de s’abstraire durant quelques jours de l’enfer des tranchées. Espérant peut-être que la piqûre le libérerait à jamais de sa souffrance, puis contraint d’admettre que ce n’était pas le cas mais qu’il allait tout de même mourir, en subissant en outre le déshonneur. Écoutant tomber le verdict et attendant qu’on le conduise à la mort.
J’avais lu des récits des exécutions. Devant les troupes rassemblées, le greffier donnait lecture du jugement. Un prêtre prononçait des paroles de consolation au condamné, puis on bandait les yeux de celui-ci. Un piquet d’infanterie composé de douze soldats de son bataillon s’approchait. Que ressentaient ces hommes contraints de fusiller un camarade ? Un ordre claquait, les soldats mettaient le condamné en joue. Un autre ordre, et ils tiraient. La rafale était assourdissante, suivie d’un silence de mort. Un sous-officier donnait le coup de grâce, et le médecin-major venait constater le décès. La troupe défilait ensuite devant la dépouille, comme pour bien rappeler aux vivants ce qui les attendait s’ils commettaient la moindre faute.
Les parents du jeune homme avaient dû être informés de sa mort durant le mois d’août, puisque la procédure était la même pour un soldat fusillé que pour ceux qui étaient tués au combat. Ils l’avaient alors pleuré, taraudés par les questions que suscite la mort au loin d’un être aimé. Leur fils avait-il été blessé ? Avait-il souffert longtemps ou était-il mort sur le coup ? Ils avaient sûrement interrogé les hommes du village qui revenaient en permission. Ils avaient aussi la ressource de s’adresser au ministère de la Guerre ou, s’ils ignoraient les démarches à entreprendre, de supplier le curé d’agir pour eux. Quoi qu’il en soit, sans doute avaient-ils fini par apprendre la vérité. Au plus tard en 1920, lorsque le gouvernement avait demandé aux familles si elles désiraient faire rapatrier le corps du décédé. Les parents de Thomas s’étaient sans nul doute étonnés de ne pas recevoir cette lettre. Ils avaient en tout cas appris un jour ou l’autre que leur fils avait été inhumé dans un cimetière quelconque, sa tombe surmontée d’une simple croix anonyme.
Comment dire adieu à un être cher dont le corps a disparu dans le néant ? Thomas était parti dans la honte et le désespoir, et ces sentiments indicibles avaient laissé derrière eux des scories errantes qui avaient attendu, génération après génération, d’être recueillies et nettoyées.
Avant de refermer le dossier, je le parcourus une dernière fois, page après page. Un document m’avait échappé. Il se trouvait tout à la fin, en page 63, et je n’étais pas allée jusque-là car les pages 61 et 62 portaient la mention : « L’image demandée n’existe pas ». Il s’agissait d’une lettre, dont je reconnus tout de suite l’écriture appliquée de Thomas.
Le 18 juillet
Mon Capitaine,
J’espère que vous m’excuserez d’oser m’adresser à vous. J’ai toujours été un soldat courageux et prêt à sacrifier ma vie sur les champs de bataille. Au Linge, j’ai continué à marcher au milieu des cadavres de mes camarades et j’ai rampé quand on ne pouvait pas rester debout sans se faire tuer. J’ai eu une citation à l’ordre du bataillon et j’ai été décoré de la croix de guerre.
Il y a trois semaines j’ai eu ma première permission depuis le début de la guerre. Je suis retourné au pays et là j’ai appris que ma fiancée était morte. Quand je suis rentré au bataillon j’étais très abattu. J’avais besoin de quelques jours de repos c’est pourquoi je me suis fait une piqûre de térébenthine. À l’ambulance le médecin a vite compris et j’ai tout de suite avoué ma très grave faute.
Je regrette amèrement ma faiblesse passagère et cette bêtise de gamin qui m’a conduit sur la route du déshonneur. Je comprends que je mérite la mort et que c’est ce qui m’attend. Mais s’il faut mourir je préfère que ce soit en rachetant ma faute sur les champs de bataille avec mes camarades.
J’espère que vous croirez à ma sincérité et que vous interviendrez pour moi près du conseil de guerre avant qu’il soit trop tard. En souvenir des mois que j’ai passés dans votre compagnie et que je n’oublierai jamais je vous supplie mon Capitaine de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour me permettre de retourner au feu ce qui est mon plus cher désir.
Votre tout dévoué
Antoine Thomas
Je m’étais donc trompée, Thomas avait eu une permission, il était retourné à Orpierre. Il avait appris que Julie était mariée, avait eu un enfant de François Aubert et venait de décéder. Le choc avait dû être terrible, si personne ne l’avait averti de la situation qu’il allait y trouver. Et quand bien même ? Ces journées au village n’en avaient pas moins été terribles.
Qu’est-ce qui l’avait le plus bouleversé ? Savoir que Julie dormait désormais pour toujours au cimetière sans qu’il ait pu la voir une dernière fois ? Ou apprendre qu’elle avait eu un enfant avec un autre homme, avec lequel elle s’était mariée et qui avait reconnu le petit Antoine ? Avait-il vu son enfant, ce petit garçon qui serait élevé par son rival ? Je doutais fort qu’Aubert, qui venait de perdre son épouse et son nouveau-né, lui ait ouvert sa porte. Quelles étaient, d’ailleurs, les relations des deux hommes ? Malgré leurs cinq ans d’écart, ils s’étaient forcément trouvés à un moment donné dans la même école, ou au moins s’étaient-ils côtoyés dans le petit village. Qui sait si Aubert n’avait pas été autrefois de ces grands qui harcèlent les gamins, s’il ne s’était pas moqué de la tache de naissance de Thomas ? Peut-être y avait-il eu une scène violente au retour de Thomas, celui-ci accusant Aubert d’être un planqué, Aubert jurant que, si Thomas sortait vivant de la guerre, il quitterait Orpierre de sorte qu’il ne revoie jamais le petit. Cet enfant était désormais le sien puisqu’il l’avait reconnu, et qui prouvait que Thomas l’avait engendré ?
Mes interrogations étaient vouées à rester sans réponses, mais j’étais certaine d’une chose : ce retour au village n’avait pu être qu’extrêmement douloureux.
Pourquoi Thomas n’avait-il pas dit un mot de tout cela lors du procès ? Sans doute était-il convaincu que cet argument serait de peu de poids, et préférait-il compter sur son capitaine pour plaider en sa faveur.
Je retrouvai dans mes notes, prises alors que je me documentais sur la Grande Guerre, un extrait d’une lettre adressée à Stefan Zweig par un ami écrivain : Maintenant nous avons été envoyés dans la Somme. Et ici tout est porté à son point extrême : la haine, la déshumanisation, l’horreur et le sang. Cette lettre avait peut-être été écrite plusieurs mois après la condamnation de Thomas, durant l’automne et l’hiver boueux de 1916. Qu’importe. La haine, la déshumanisation, l’horreur et le sang avaient posé sur toutes les années de guerre des couleurs effroyables. Il fallait posséder un moral et un physique d’acier pour ne pas y perdre la raison. Thomas y avait perdu la vie, fusillé par ses propres camarades de combat. Puis sa famille avait camouflé la honte derrière un épais brouillard.
Il avait connu un drame intime et le silence de son capitaine l’avait achevé.
Thomas avait probablement écrit la lettre dans la prison où il était interné dans l’attente du conseil de guerre. Il avait peut-être demandé l’aide d’un codétenu, qui ignorait l’usage des virgules mais connaissait bien l’orthographe. Je retournai sur la page où se trouvait la liste des juges. Y figurait en effet un capitaine du 54e bataillon de chasseurs alpins. C’était sans doute lui, le chef du jeune deuxième classe.
Quoi qu’il en soit, à aucun moment tout au long des débats cette lettre n’avait été mentionnée. Le destinataire l’avait remise au conseil de guerre, supposant sans doute que Thomas y ferait allusion, mais il n’avait pas pris la peine de défendre ce soldat qui s’était pourtant battu avec courage. J’imaginais les regards désespérés du jeune homme, attendant en vain que le président sorte la lettre du dossier.
C’était de tout cela que j’allais devoir rendre compte aux Blondeau.
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