Et ils trouveront le repos
Chapitre 3
Mon rendez-vous au Mans fut aussi peu agréable que je l’avais craint.
Mon frère et moi avions quitté le restaurant assez tard et j’avais eu beaucoup de mal à trouver le sommeil malgré le calme de ma chambre donnant sur la cour. Je m’étais réveillée péniblement, avec, comme disait un de mes amis qui connaissait mon intérêt pour la Grande Guerre, l’impression de porter un casque à pointe avec la pointe à l’intérieur. Je n’avais eu que le temps d’avaler un café et un cachet d’aspirine avant de courir prendre mon train.
Mon client habitait à deux pas de la gare, dans une petite maison mitoyenne qui ne manquait pas de charme. Je l’avais rencontré une première fois pour qu’il m’explique ce qu’il attendait de moi et me donne tous les éléments dont j’aurais besoin. Le projet m’intéressait car cet homme avait eu une vie mouvementée et atypique. Après avoir passé trois années caché dans un grenier pendant l’Occupation et avoir survécu difficilement de petits boulots durant son adolescence, il s’était enrichi en vendant des portes blindées et des serrures de haute sécurité. Une dépression profonde l’avait conduit à suivre une psychothérapie, puis à liquider son entreprise pour enfin réaliser son rêve : devenir pianiste de bar. On était loin de la Grande Guerre, mais là encore un destin particulier avait été meurtri et façonné par l’Histoire.
La seule difficulté provenait de l’antipathie viscérale que le personnage suscitait chez moi, sentiment que je me reprochais car on se sent toujours un peu coupable de ne pas aimer un être qui a souffert.
J’avais rédigé environ deux tiers du futur livre, mais mon client venait de s’apercevoir qu’il avait laissé de côté des pans importants de sa vie, et il tenait à me remettre des documents qu’il voulait voir reproduits dans l’ouvrage.
Il s’avéra que les documents en question auraient pu facilement être scannés. De plus, les pans importants de sa vie se situaient dans la partie que j’avais déjà écrite et allaient m’obliger à tout retravailler. Peut-être par besoin de se venger des années où il avait été ignoré par la société, cet homme prenait visiblement plaisir à exercer son pouvoir. Après avoir longuement exposé ce que j’allais devoir ajouter à sa biographie ‒ des épisodes si essentiels que je doutais fort qu’il ait pu réellement les oublier ‒, il se livra à une critique minutieuse de ma première version. Il ergotait sur chaque mot, sur chaque expression, contestait la pertinence de chaque virgule, estimait que je dramatisais certains événements alors que d’autres étaient ridiculement édulcorés. Mon texte, lorsqu’il me le rendit annoté au feutre rouge, ressemblait à la copie d’un cancre.
Plus d’une fois à deux doigts de les planter là, lui et son ego envahissant, je m’étais calmée en visualisant le solde de mon compte en banque. J’avais bien songé un instant à évoquer le devis qu’il avait signé et qui était largement dépassé, mais j’avais finalement renoncé, à la fois par crainte de sa réaction et parce que chipoter sur quelques dizaines d’euros me paraissait mesquin.
Il avait à peine refermé la porte derrière moi que je m’en voulus à mort, une fois de plus. Comme mon frère me l’avait dit un jour, quand on descendrait mon cercueil dans la fosse je m’excuserais encore de donner tant de souci à mes proches. Je savais d’où venait cette culpabilité tenace, mais, après de nombreuses tentatives pour m’en guérir, je m’étais résignée à la voir me suivre comme mon ombre.
J’avais du moins réussi à abréger la corvée, me ménageant ainsi un déjeuner solitaire en attendant le prochain train pour Vannes qui ne partait pas avant 15 heures. Attablée devant un fish and chips roboratif, au milieu du va-et-vient des serveurs et des éclats de voix de conversations animées, j’avais songé à rechercher Lucien Orgery sur mon téléphone, puis décidé de patienter jusqu’à ce que j’aie retrouvé le calme de ma maison et le confort de lecture de mon ordinateur.
Je consultai mes mails en prenant mon café. L’un d’eux m’intrigua car il avait transité par mon site. Voici ce que m’écrivait lblondeau@gmail.com :
Bonjour Madame,
J’ai assisté hier avec mon mari à la rencontre autour de votre livre. C’était passionnant, en particulier ce que vous avez dit au sujet de la transmission des traumatismes au fil des générations. Contrairement aux personnes qui s’adressent habituellement à vous, je ne viens pas vous demander d’écrire ma biographie. C’est sur un tout autre sujet que je voudrais vous consulter. Pourrions-nous en discuter par téléphone ? Il s’agit d’une question un peu délicate.
Bien à vous,
Laetitia Blondeau
Le mail avait été envoyé à 9 heures 40. Je répondis aussitôt que je serais de retour chez moi aux alentours de 18 heures. Le début de soirée me convenait tout à fait pour un contact téléphonique, ainsi que le lendemain toute la journée. La réponse ne tarda pas. Laetitia Blondeau me proposait 18 heures 15 et indiquait son numéro de téléphone pour me laisser le loisir d’appeler lorsque je serais disponible. Cette preuve de tact me plut, et d’autre part la question un peu délicate et l’évocation de la transmission des traumatismes ne pouvaient que titiller ma curiosité.
Je somnolai durant une bonne partie du trajet de retour, récupérai ma voiture et retrouvai avec bonheur mon cadre familier. Le temps de vider mon sac et d’allumer une flambée, il était près de 18 heures 30 lorsque je pus enfin prendre mon téléphone.
Laetitia Blondeau avait une voix claire et s’exprimait d’un ton décidé. J’étais convaincue que c’était la femme que j’avais remarquée la veille, hésitant avec son mari sur le seuil de la librairie. Elle me le confirma.
— Tout à fait ! J’ai insisté pour revenir vous parler, mais Frédéric… mon mari n’a rien voulu entendre. Peu importe, j’arriverai bien à lui démontrer que mon idée n’est pas farfelue. Bon, je vous explique… Nous avons un petit garçon de sept ans. Intelligent, éveillé, hyperdégourdi. Aucun souci avec lui en dehors des maladies infantiles classiques. Mais depuis quelque temps il fait un cauchemar récurrent. Il le raconte de façon un peu embrouillée, vous savez comment ça se passe avec les rêves. Pour résumer : il entre dans sa salle de classe, tout heureux de retrouver ses camarades, et il les voit tous alignés en rangs serrés, le regardant méchamment. En fait, d’ailleurs, ce ne sont pas ses camarades mais des inconnus. Puis les murs de la classe disparaissent et les gamins se retrouvent dans une forêt sinistre. Paniqué, Louis prend la fuite, mais les autres le poursuivent en lui lançant des pierres. Certains pointent même sur lui de longs fusils, et d’autres individus surgissent de tous les côtés. À ce moment-là, Louis tombe dans une sorte de crevasse, quelque chose qui doit ressembler à un cratère de volcan. Il se réveille en hurlant et on a un mal fou à le réconforter.
J’exprimai ma compréhension, sans voir le moins du monde de quelle façon je pourrais aider le petit garçon et ses parents. Je proposai finalement de téléphoner à une de mes amies qui connaît bien le milieu des thérapeutes et pourrait me donner des adresses.
— Attendez, coupa Laetitia Blondeau. Je crois avoir trouvé une piste en regardant la bande-annonce d’un film sur la Grande Guerre. Le bruit, le cratère, la course effrénée, les fusils munis de baïonnettes… Ça m’a immédiatement rappelé les cauchemars de Louis. Or, justement, l’arrière-grand-père de Frédéric est mort au champ d’honneur. Est-ce que Louis ne pourrait pas être en quelque sorte relié à lui ? Vous voyez ce que je veux dire ? Cet homme utiliserait notre fils pour entrer en relation avec nous et nous communiquer quelque chose. Quoi ? Je n’en ai pas la moindre idée. De toute façon, ce n’est qu’une théorie. Après tout, Louis a très bien pu regarder à notre insu des images des combats de l’époque, et revivre les scènes en rêve en les transposant dans son monde à lui. Sauf que cette explication me paraît un peu trop simple. Pourquoi est-ce que ce cauchemar revient si souvent ? C’est pour cette raison que j’ai voulu entraîner Frédéric à votre conférence. Ce que vous avez dit sur les liens qui nous unissent à nos ancêtres a encore renforcé ma conviction.
Je lui fis remarquer que je n’étais ni médium ni psychologue, et lui rappelai que mon métier de biographe consistait à aider les personnes désireuses de laisser à leur famille une trace écrite de leur vie après le grand départ.
— Je sais, coupa Laetitia.
— Je travaille avec les vivants sur leur passé, pas sur celui de leurs ancêtres.
— C’est bien ce que j’ai compris. (Elle rit.) Rassurez-vous, je ne vais pas vous demander d’entrer en communication avec l’arrière-grand-père en prononçant des incantations ! Mais j’ai consulté votre site. Vous avez été professeur d’histoire et vous vous passionnez pour la recherche historique et pour la généalogie. J’aimerais que vous reconstituiez la vie de l’arrière-grand-père maternel de mon mari. Frédéric est tout à fait partant, d’ailleurs, il serait heureux d’en savoir plus sur son ancêtre. Mais pour moi cela va plus loin. Je suis convaincue… enfin, je pense que ça pourrait libérer Louis de ses cauchemars. Ça paraît un peu dingue, mais j’ai le sentiment que cet homme attend que nous allions nous recueillir sur sa tombe. Sauf qu’on ne sait pas où il a été enterré. Ni même si on a retrouvé son corps. Et ni Frédéric ni moi n’avons la moindre idée de la façon de procéder. Vous, par contre…
Elle avait raison. Partir en quête d’un combattant de la Grande Guerre était on ne peut plus dans mes cordes, moi qui pendant des mois avais passé la plus grande partie de mes journées et parfois de mes nuits à explorer des documents de cette époque. J’acceptai la proposition sans hésiter.
Il était difficile d’établir un devis alors que je ne savais pas jusqu’où cela m’entraînerait. Je proposai de fixer une somme correspondant à une première étape, à savoir la reconstitution de l’arbre généalogique jusqu’au fameux arrière-grand-père, le tableau de ses états de service et la recherche d’informations sur sa mort. Si les Blondeau le souhaitaient, je pourrais ensuite envisager d’aller plus loin, par exemple en me mettant en quête de témoignages. L’aspect pécuniaire semblait d’ailleurs sans importance. La jeune femme était prête à tout pour aider son petit garçon, et je compris vite que son mari avait l’habitude de lui donner carte blanche. De plus, ils avaient bien senti que je travaillais par passion et non pour m’enrichir aux dépens de mes clients.
Que cette enquête me ramène à la Grande Guerre n’avait rien de surprenant, puisque c’était la parution de mon livre et la rencontre à la librairie qui avaient incité Laetitia Blondeau à se tourner vers moi. Pourtant, je ne pouvais chasser de mon esprit l’idée singulière que cet enchaînement d’événements n’était peut-être pas le simple fruit du hasard.
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