Et ils trouveront le repos

Béatrice Nicodème · Chapitre 9 sur 32

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Et ils trouveront le repos

Chapitre 8

 

Lorsque j’allumai mon ordinateur le lendemain matin, un mail de Frédéric Blondeau s’affichait dans ma boîte. Tout en se gardant d’évoquer la possibilité d’un lien entre son aïeul et les cauchemars de Louis, il manifestait maintenant un réel intérêt pour mon enquête.

Ce n’est pas du côté de ma femme que vous trouverez un mort pour la France. Son grand-père paternel avait été réformé pour faiblesse cardiaque, et l’autre grand-père n’a pas été mobilisé car il avait sept enfants. Pas de grand-oncle, rien que des grands-tantes. Le seul candidat, si on peut dire, est donc bien François Aubert. Vos difficultés à retrouver sa trace viennent peut-être d’une confusion sur le prénom ou d’une mauvaise orthographe du nom ? Aubert est pourtant un patronyme très courant.

Je ne pourrais pas dissimuler la vérité très longtemps sans qu’il se pose des questions sur mes capacités. Lui et Laetitia avaient certainement parmi leurs relations un ou deux généalogistes amateurs, à qui ils finiraient par demander comment procéder pour retrouver un ancêtre mort pour la France. J’avais intérêt à mettre provisoirement de côté mon pianiste pour me concentrer sur François Aubert et sa famille.

Je pris mon café debout devant la porte-fenêtre. La tempête qui avait balayé la côte était allée se perdre dans les terres. Sous un ciel parcouru de nuages sombres, le soleil faisait des apparitions spectaculaires. Avant de regagner les Hautes-Alpes, je décidai d’aller marcher sur le sentier douanier, qui porte ici le nom croquignolet de sentier des culs salés en souvenir des contrebandiers du sel. La féerie de bleus, de gris et d’ors transformait le paysage en une aquarelle gigantesque et changeante. Sans quitter des yeux ce tableau somptueux, je listais intérieurement les différentes étapes de ma recherche. Je marchais vite, impatiente de savoir si j’allais découvrir la raison du mensonge transmis par les descendants de François Aubert.

Aussitôt rentrée, je rallumai mon ordinateur et imprimai la fiche matricule d’Aubert. Puis je consultai le JMO de son régiment, le 140e d’infanterie. Les yeux rivés à l’écran, je parcourus les pages depuis le tout début de la guerre jusqu’au 22 juillet 1915, date à laquelle Aubert avait été réformé. Je ne repérai son nom nulle part. Je n’en fus pas étonnée, car les simples soldats de deuxième classe n’étaient mentionnés dans les JMO que lorsqu’ils avaient accompli un acte exceptionnel ou, bien sûr, lorsque leur nom figurait dans les longues colonnes répertoriant les morts, les blessés et les disparus.

Je revins en arrière, au tout début de la guerre, et dressai la liste des périodes d’opérations entre le 3 août 1914 et le 22 juillet 1915, date à laquelle François Aubert était passé devant la commission de réforme. Cette date de juillet 1915 m’en rappelait une autre. Je consultai mes notes. Effectivement, Antoine Aubert, le grand-père de Frédéric, était né le 5 juillet de la même année. François était donc rentré juste à temps pour connaître son fils.

Un réflexe acquis au cours de mes recherches généalogiques m’incita à calculer la date de la conception de l’enfant. Au début du vingtième siècle, avant l’apparition des premières couveuses, les chances de survie d’un bébé né à moins de sept mois de gestation étaient quasi nulles. On pouvait donc situer la conception du petit Antoine entre le début du mois d’octobre et le début du mois de décembre ‒ au plus tard à la mi-décembre ‒ 1914. Deux mois et demi durant lesquels François Aubert se trouvait au front, très loin des Hautes-Alpes. Les premières permissions n’avaient pas été autorisées avant juin 1915. Aubert appartenait-il à une des catégories qui auraient pu à la rigueur en bénéficier dès l’automne 1914 ? Son acte de naissance m’apprit que son père était maréchal-ferrant. La présence du fils n’avait donc aucune raison d’être exigée pour les moissons. Par ailleurs, n’ayant pas été blessé, il n’était pas non plus rentré chez lui pour une convalescence.

La conclusion s’imposait : il ne pouvait pas avoir séjourné à Orpierre durant l’automne 1914, ce qui signifiait qu’il n’était pas le père d’Antoine ! Il avait épousé Julie Bonnard et avait reconnu l’enfant, mais il n’était pas son père biologique.

Je n’aurais donc pas à annoncer à mon client qu’un ancêtre de Louis avait été épileptique. Serait-il amusé d’apprendre que son arrière-grand-mère s’était trouvée enceinte alors qu’elle n’était pas mariée ? Cette découverte présentait en tout cas l’avantage d’ouvrir une échappée dans une direction inattendue. Si François Aubert n’était pas mort pour la France, tel était peut-être en revanche le cas du père biologique d’Antoine, avec qui la jeune Julie Bonnard avait selon toute vraisemblance vécu une histoire d’amour avant d’épouser Aubert. Mais qui était cet amant inconnu ?

J’envoyai aussitôt un mail pour proposer à Frédéric Blondeau de me téléphoner dès que possible. Ce qu’il fit le soir même. Il se présenta d’une façon un peu cérémonieuse, comme s’il appelait un client pour détailler avec lui un tableau comptable. Je me fis la réflexion que lui et sa femme étaient comme le Soleil et la Lune, le chaud et le froid, l’enthousiasme et la circonspection. Lorsque j’entrai dans le vif du sujet, cependant, il sortit de sa réserve et s’exprima presque comme si nous étions des amis de longue date.

— Je me demande comment vous avez pu apprendre tout ça en deux jours ! s’exclama-t-il. Si vous avez raison, et si le père biologique de mon grand-père est bien mort pour la France, ça veut dire qu’on a transmis en même temps le vrai et le faux. C’est bien ça ? On aurait menti sur l’identité du vrai père, et on aurait fait croire que l’autre, le père adoptif, avait été tué au front. Une histoire de fou, non ?

Depuis des années que j’explore l’histoire des familles, j’ai vu des choses beaucoup plus surprenantes.

— Vous n’imaginez pas les romans qu’échafaudent les gens pour laisser une belle image derrière eux. Un père illégitime fait désordre, et un homme réformé en pleine guerre n’est pas non plus considéré comme très honorable. C’est tellement mieux de prétendre que le père officiel et le Mort pour la France ne font qu’un !

— Cette légende viendrait des parents de François Aubert ?

— Plus probablement des parents de Julie. Ils l’ont sans doute aidée à élever son enfant après la mort de François. Voici comment je vois les choses : après la mort de celui-ci, en décembre 1918, ils ont emmené Julie et Antoine le plus loin possible d’Orpierre, à Paris, où elle n’aurait plus à subir les regards dédaigneux des villageois envers la veuve d’un homme jugé inapte au combat, et qui par-dessus le marché avait eu un enfant alors qu’elle n’était pas mariée.

La voix de Laetitia résonna en arrière-plan, et Frédéric, qui avait certainement mis le haut-parleur, me répondit :

— Ma femme pense que les cauchemars de Louis pourraient être un rappel du mépris subi par ses parents. Excusez-moi, mais je trouve ça complètement tiré par les cheveux.

— Ce serait une explication possible. Mais les longs fusils et la chute dans le cratère évoquent plutôt un épisode se déroulant sur le front. Pour l’instant, je n’ai aucun élément pour savoir lequel des deux hommes cela concerne. Ce que je crois, c’est qu’une fois à Paris, les grands-parents et Julie ont reconstruit le passé en mêlant le père biologique et le père légitime pour en faire une seule figure, celle d’un héros que l’enfant pourrait admirer. Un héros portant le nom du père légitime, François Aubert. C’est l’hypothèse la plus vraisemblable, mais cela reste pourtant une hypothèse. On n’a pas la certitude que le père biologique soit mort pour la France.

— Et comme on ne sait pas qui est cet homme…

J’admis que je ne voyais pas, dans l’immédiat, comment découvrir son identité.

— À moins de retrouver des correspondances, ajoutai-je. Seulement…

— Des correspondances ? Je vous arrête tout de suite : je n’ai pas le moindre papier de famille ! Rien ne dit d’ailleurs que Julie ou son amant aient su écrire.

— Qui sait ? dis-je pour ne pas fermer totalement la porte. Les documents administratifs ont beau ne donner que des dates et des noms de lieux, l’association d’éléments disparates est parfois significative.

Puis je répétais, car je n’étais guère optimiste :

— Parfois.

Frédéric Blondeau eut un petit rire.

— Je ne crois pas aux miracles. Inutile de monopoliser votre temps sur une recherche dont les chances d’aboutir sont quasi nulles. Mieux vaut en rester là pour l’instant. Je fais dès ce soir le virement correspondant à vos premiers travaux.

— Si c’est ce que vous souhaitez…

Peut-être pour me réconforter, et aussi pour calmer sa femme que j’entendais protester, Frédéric Blondeau ajouta :

— On peut toujours y réfléchir chacun de notre côté. On en reparlera si quelqu’un entrevoit une piste.

Je ne comptais guère sur lui pour cela, pas plus que je ne voyais comment relancer l’enquête.

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