Et ils trouveront le repos
Chapitre 2
L’endroit était calme, le cadre à la fois sobre et élégant, et la carte mettait en appétit. J’ai toujours pu faire confiance à mon frère pour choisir un restaurant. Davantage encore depuis que sa femme est décédée et qu’il prend très peu de repas chez lui.
— Alors ? interrogea-t-il dès que le serveur se fut éloigné avec nos commandes.
Je lui racontai tout. L’attention soutenue des participants, l’enthousiasme de la plupart d’entre eux, l’épisode de la lecture qui avait ému tout le monde.
— Donc ça s’est bien passé. Alors c’était quoi, le pas bien ?
— J’ai été prise à partie par un type odieux qui semblait m’en vouloir personnellement.
Je décrivis la scène.
— On aurait presque pu croire que l’oncle Félix lui avait fait un sale coup, conclus-je.
— À son grand-père ou à son arrière-grand-père, plutôt.
— Si tu veux, mais ça revient à peu près au même.
— Pas tout à fait.
Une fois de plus, j’exprimai ma conviction que ce que nos ancêtres avaient vécu marquait de son empreinte plusieurs générations. Sans prêter attention au sourire mi-figue mi-raisin de mon frère, je lui citai des exemples qu’on m’avait rapportés ou dont j’avais été témoin, qui confortaient la thèse selon laquelle les traces laissées par le passé familial pouvaient influencer les actes des descendants, voire même déclencher des événements dont la répétition n’était pas le fruit du hasard.
— Ça a été prouvé scientifiquement, insistai-je. Des études ont démontré que les traumatismes affectent le fonctionnement des gènes, et donc se transmettent. Chez nous, entre les guerres de Vendée et la Grande Guerre, pas étonnant qu’on ait tant de mal à couler des jours heureux.
— Toutes les familles pourraient en dire autant, rétorqua mon frère. Et puis il y a un contre-argument de poids. Comment tu expliques que, parmi des frères et sœurs, certains réussissent tout ce qu’ils entreprennent alors que d’autres accumulent les dépressions ?
— Je suppose que l’hérédité se répartit entre eux. Ce qui explique aussi que, dans chaque famille, il y ait généralement un enfant, et le plus souvent un seul, qui s’intéresse à l’histoire de la lignée. Comme s’il fallait un passeur de mémoire par génération.
Mon frère rit.
— Tu ferais bien de terminer ton verre avant qu’on nous apporte l’entrée. Chez nous, c’est une passeuse de mémoire. Tu es parfaite pour ça, mais moi…
— Tu remets en état de marche les corps des vivants, c’est très bien. Mais si on considère que le corps n’est pas tout, il faut bien se préoccuper aussi de ce que deviennent les morts. Qui nous dit qu’ils n’attendent pas quelque chose de nous ?
— Pourquoi tu t’énerves ? coupa-t-il.
— Je ne m’énerve pas, je parle avec conviction, c’est tout !
Mon commentaire sur les défunts avait sans doute été maladroit, compte tenu de son veuvage relativement récent. Il ajouta avec un soupçon d’ironie :
— Et donc l’oncle Félix attendait depuis un siècle que quelqu’un veuille bien raconter sa vie. Et quand tu es née, il a décrété : « Enfin ! Ce sera elle ! » C’est bon, je plaisante.
Mon frère et moi ne naviguons pas sur les mêmes eaux. Il adore son activité d’ostéopathe, je préfère me pencher sur les maux de l’âme. Il gère à la perfection les aspects financiers et administratifs de l’existence, qui sont pour moi synonymes d’ennui sinon d’angoisse. Surtout, il est constamment tourné vers le présent et l’avenir alors que le passé me fascine.
Agacée, j’évitai de répliquer, et nous échangeâmes des nouvelles sans importance jusqu’à l’arrivée du risotto aux gambas.
— En fait, reprit-il après y avoir goûté, tu ne m’as pas dit pourquoi tu t’étais subitement intéressée à l’oncle Félix. D’accord, maman parlait souvent de lui, il était son parrain et sa famille le vénérait, mais je n’avais pas l’impression que ça te passionnait tant que ça.
Effectivement, je ne lui avais jamais dit comment tout avait commencé. Secouée par l’intervention déplaisante à la librairie, ou simplement stimulée par l’apéritif, je racontai l’incident qui m’avait conduite à l’hôpital plus d’un an auparavant.
Alors que je me préparais à partir en déplacement pour rencontrer un client, je m’étais tout à coup immobilisée devant mon sac de voyage, me demandant pourquoi je faisais mes bagages et quelle était ma destination. J’avais voulu consulter mon agenda, mais à quelle page devais-je l’ouvrir ? Affolée, j’avais appelé le SAMU et m’étais bientôt retrouvée à l’hôpital de Vannes, soumise à une batterie d’examens.
— Et tu ne m’as même pas prévenu ! s’exclama mon frère.
— À quoi bon ? C’était juste un pépin sans gravité dû au surmenage. Je te connais, tu aurais annulé tous tes rendez-vous pour débouler chez moi, et tu m’aurais tannée pour que j’aille en maison de convalescence.
— Pas du tout !
— De toute façon, en moins de deux heures ma mémoire est redevenue tout à fait normale. Mais…
— Mais dans l’intervalle l’oncle Félix avait profité de ton amnésie passagère pour se glisser dans les circonvolutions de ton cerveau et te demander d’écrire sa biographie.
Je poursuivis sans me laisser décontenancer.
— Donc on me met en observation pour la journée, juste par sécurité. On m’installe dans une chambre où il y avait déjà une femme. Elle regardait la télévision au volume maximum, on devait l’entendre depuis le port. À un moment, elle zappe et tombe sur un reportage portant sur la Grande Guerre. Tu vois à quoi ça pouvait ressembler : des hommes courant à toute vitesse et qui se font pour ainsi dire pulvériser les uns après les autres, le tout dans des nuages de fumée et un vacarme d’apocalypse. Et là, subitement, je me mets à sangloter comme une gamine sans pouvoir m’arrêter. Pourtant, j’en ai regardé, des docus historiques sur cette guerre et sur d’autres. Ça m’a toujours impressionnée, mais jamais à ce point. Je me suis dit que j’étais en état de faiblesse à cause de ce qui m’était arrivé.
— C’est clair !
— Sauf que deux semaines plus tard, chez moi, mon regard tombe sur le cendrier en cuivre que l’oncle Félix avait offert à grand-père et grand-mère. Tu vois duquel il s’agit ?
— Celui qu’il avait rapporté du Maroc, c’est ça ?
— Bravo ! Pour quelqu’un qui se fiche du passé…
— Je ne m’en fiche pas, c’est juste que je préfère vivre dans le présent. Dans l’immédiat, mon risotto me paraît nettement plus important que la guerre de 14-18. Et donc ?
— Et donc, en regardant ce cendrier, je me mets à pleurer sans pouvoir m’arrêter. C’était incroyable, ça n’avait aucun sens. D’accord, l’oncle Félix avait été tué à trente-cinq ans, c’était terrible pour lui et pour les siens, mais tout ça était loin, pour moi ça appartenait à la nuit des temps. Et là, sans raison, je pleurais un grand-oncle que je n’ai même pas connu, comme s’il avait partagé ma vie et était mort la veille. Tu ne vas pas me croire, mais c’était presque aussi violent qu’à l’époque de Patrice.
Ce deuil-là ne remontait pas à la nuit des temps, mais à ma jeunesse. Patrice était mon premier grand amour, je n’avais pas vingt ans. Je passais quelques jours chez des amis en Haute-Savoie, lui était chez ses parents à une trentaine de kilomètres de là. Le soir du réveillon de la Saint-Sylvestre, il avait dit ou fait quelque chose qui m’avait contrariée, je n’ai jamais pu me rappeler quoi. Il s’était mis en quatre, ensuite, pour tenter de se faire pardonner. Il ne me lâchait pas d’une semelle et allait au-devant de tous mes désirs au point que c’en était agaçant. Voyant que je ne me déridais toujours pas, il avait suggéré de passer la nuit avec moi. Tout le monde était bien éméché, personne ne s’en apercevrait, et il savait que j’aimais les surprises, les gestes un peu fous. Mais pour laisser retomber ma colère je préférais être seule. Il avait donc pris la route, sans doute préoccupé, et il avait manqué un virage. On avait retrouvé la voiture dans le ravin.
J’avais été dévastée. Par sa mort, bien sûr, mais aussi par la culpabilité. Ma meilleure amie avait eu beau m’affirmer qu’il n’avait proposé de rester que pour voir comment je réagirais, qu’en réalité il devait repartir dans la nuit parce que ses parents avaient besoin de la voiture très tôt le lendemain, je n’avais jamais voulu la croire. Et je n’avais jamais osé interroger les parents de Patrice, j’avais bien trop peur de leur réponse. Convaincue que j’aurais pu éviter sa mort, j’avais décidé plus ou moins consciemment de ne plus jamais prendre le risque d’aimer.
Ce drame avait figé ma vie pendant plus de dix ans. Et ensuite… Mais la suite ‒ le suicide de la femme d’un homme avec qui j’avais une liaison passionnée ‒, je l’avais tenue secrète et n’avais pas l’intention d’en parler ce soir. Ces deux tragédies avaient probablement joué un rôle important dans mon attirance pour le passé, un temps où je n’étais coupable de rien.
— Tu ne peux pas comparer les deux, objecta mon frère. La mort de Patrice, surtout dans les circonstances dans lesquelles elle s’est produite, et la mort de quelqu’un que tu n’as pas connu. D’un militaire de carrière tué en combattant, qui plus est, ce qui n’est pas réellement choquant. Là, vraiment, je ne te suis pas.
— Peu importe que ça ne soit pas logique. Le fait est que mon chagrin avait presque la même violence, et que j’en ai été la première stupéfaite. C’est comme ça, les émotions, elles surgissent brutalement et on est bien obligé de les accepter. Ce jour-là, en train de pleurer devant mon cendrier, je me suis dit que je n’avais pas le choix, que je devais explorer la vie d’oncle Félix.
— En tout cas c’était pour un bien, puisque ton livre est excellent. Même moi qui ne cours pas après les biographies, je l’ai dévoré.
— Ce n’est pas une biographie, c’est une hagiographie, rectifiai-je d’un ton amer.
— Oublie ça, conseilla mon frère. Tu ne pouvais quand même pas faire passer l’oncle Félix pour un médiocre ! J’ai été époustouflé par tout ce que tu racontes. J’avais toujours cru que maman l’idéalisait, mais non, en fait. Laisse tomber, je te dis, il y a des mauvais coucheurs partout.
Certes. Pourtant, tout au long de mes recherches et de l’écriture du livre, j’avais été tracassée par une question à laquelle je n’étais pas en mesure de répondre. Félix s’était comporté en héros, je n’en doutais pas, mais, de par son métier, il avait bien dû se trouver parfois confronté à des situations ambiguës.
— Il y a des aspects que je n’ai pas abordés dans le livre, commençai-je. J’aimerais bien avoir ton avis.
— Nous y voilà !
— Comment ça, nous y voilà ?
— Tu n’es jamais satisfaite de ton travail, jamais contente de toi. Je peux faire une parenthèse affreusement terre à terre ? Tu prends un dessert ?
Je parcourus la carte.
— Panna cotta aux fruits rouges.
— Idem pour moi.
Mon frère passa la commande et croisa les bras sur la table.
— Alors ?
— Le type de ce soir a fait ressurgir des questions que je me posais. Quand il a insinué que Félix n’avait peut-être pas été aussi héroïque… ou plutôt, qu’il y avait peut-être des points obscurs que j’ignorais. Pour ce qui est de son courage, je n’ai aucun doute, tous les témoignages le confirment.
— Ça semble évident quand on lit ton livre.
— On est bien d’accord, et ce n’est pas ça qui me tracasse. Ce qui me perturbe… En fait, ça a commencé au moment de l’attentat de Charlie Hebdo. Ça a ensuite continué avec l’Hyper Cacher, le Thalys, sans compter les attentats qu’on a déjoués et ceux qui ont eu lieu dans d’autres pays. Au moment de Charlie Hebdo, j’étais justement plongée dans la campagne du Maroc occidental. Tu te souviens ? Maman en parlait toujours comme de quelque chose de terriblement romanesque. Normal ! Elle était toute gamine, et son jeune et beau parrain, drôle et plein de vie, débarquait en permission avec des cadeaux exotiques et racontait des chevauchées dans le désert. Aujourd’hui on voit les choses autrement.
— C’est clair qu’on préfère passer sous silence la période de la colonisation. Tu le fais remarquer, d’ailleurs, dans le livre. Mais à l’époque la mentalité était complètement différente, ça aussi tu le dis. À l’école, on serinait aux gosses qu’une partie de l’humanité était ignorante et superstitieuse et que les Français devaient voler au secours des « peuples inférieurs ». Pourquoi est-ce que les militaires qu’on envoyait aider le sultan marocain à écraser les rebelles se seraient posé des questions ?
— N’empêche que ce n’étaient pas des enfants de chœur, les combats n’ont sûrement pas tous été honorables. Comme si un combat pouvait être honorable, d’ailleurs ! Alors quand je lis que les attentats qu’on subit maintenant ne sont pas seulement dus à l’extrémisme religieux, mais qu’on paie l’humiliation infligée aux colonisés… C’est un peu comme si on était en train de rembourser une dette contractée autrefois.
— Et ce seraient les descendants qui paieraient la note ? Ça ne tient pas debout ! Les morts ont autre chose à faire que régler leurs comptes par vivants interposés !
— Je ne dis pas que ce sont eux qui le veulent, mais qu’il y a des retours de boomerang. Tu as raison, les hommes de l’époque étaient sûrement convaincus d’agir pour le bien. Je parle de ceux qui se battaient, pas des gouvernants… Il n’empêche que quand un type vient semer le doute dans mon esprit et me flanque un nom sous le nez, je me demande… Et si, un jour, Félix avait commis…
— Commis quoi ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Ce qui est sûr, c’est que je vais me pencher sur le cas du mystérieux Lucien Orgery.
— Tu n’as que son nom ? Bon courage !
— Ça ne devrait pas être si difficile de le retrouver, ou bien le type m’aurait donné d’autres précisions. Ça m’étonnerait qu’il m’ait balancé le nom juste pour me déstabiliser.
Mon frère admit que c’était en effet peu probable, mais, fidèle à lui-même, il ajouta qu’il était inutile de tirer des plans sur la comète avant d’en savoir davantage. Nous dégustâmes notre panna cotta en silence, puis il repoussa son assiette et déclara qu’il avait une nouvelle à m’annoncer.
— Tu vas te remarier, lançai-je du tac au tac.
— Ah non !
— Ça ne serait peut-être pas une si mauvaise idée… Tu vends ton cabinet pour entreprendre un tour du monde ?
— N’importe quoi !
— Tu vas ouvrir un centre de remise en forme. Ou alors…
— Je vais bien vendre quelque chose, mais pas mon cabinet. La maison.
Je mis quelques secondes à enregistrer l’information.
La maison, c’était celle de nos parents à Versailles. Mon frère y vivait depuis des années, sans jamais avoir manifesté la moindre velléité de la moderniser. C’était en réalité sa femme, férue de jardinage, qui l’avait poussé à la garder en me versant ma part de la succession. Depuis qu’elle était décédée, d’un cancer foudroyant, le jardin se transformait petit à petit en jungle, et mes neveux, qui travaillaient tous deux à l’étranger, venaient à peine plus d’une semaine par an.
— J’en ai plein le dos des allers-retours Versailles-Paris, expliqua mon frère. De partir à l’aube pour éviter les embouteillages et de rentrer à pas d’heure.
Peut-être aussi qu’après trois années de solitude il éprouvait le besoin de tourner la page et de quitter un lieu imprégné de souvenirs heureux. Mais cela, il se garda de le mentionner.
— Tu aimerais la reprendre ? demanda-t-il sans conviction.
Je m’esclaffai.
— Avec quel argent ? D’ailleurs je suis bien assez occupée par le passé pour ne pas en plus retourner dans notre maison d’enfance. Et à des heures de la mer !
— C’est bien ce que je pensais. Bon, on a encore pas mal de meubles à partager, sans compter plusieurs tableaux de papa. Ce serait bien que tu reviennes sans trop tarder. Une fois les choses enclenchées, ça peut aller très vite. Tu es libre ce week-end ? Décommande ton hôtel et viens dormir à la maison !
Je lui répondis que je devais repartir très tôt le lendemain pour un rendez-vous au Mans avec un client. C’était la raison pour laquelle j’avais préféré prendre une chambre d’hôtel près de Montparnasse au lieu de lui demander l’hospitalité. Mais je lui promis d’y réfléchir et de lui proposer très vite une date.
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