Et ils trouveront le repos

Béatrice Nicodème · Chapitre 18 sur 32

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Et ils trouveront le repos

Chapitre 17

Je refermai le livre. L’effroi éprouvé lorsque je rassemblais ma documentation sur cette bataille renaissait, intact, à chaque relecture, d’autant plus intense que la description des combats avait fait revivre un cauchemar récurrent de mon adolescence. Un cauchemar oublié depuis, et dont je n’avais saisi à l’époque que la signification symbolique.

Mes camarades de classe avaient fait d’une des élèves leur tête de Turc. La malheureuse, haute comme trois pommes et maigrichonne, avait un visage ingrat et blafard doté d’oreilles en feuilles de chou. Première en mathématiques, elle caracolait dans le peloton de tête dans toutes les autres matières, sauf en gymnastique où elle était une vraie catastrophe. Pour couronner le tout, ses parents l’avaient prénommée Germaine. Dès qu’elle arrivait dans la cour le matin, jaillissaient de partout les exclamations « Voilà Dumbo ! » et « Salut Face-de-rat ! ». Quand un professeur l’interrogeait, des murmures parcouraient la classe, impossibles à situer car mes camarades s’étaient entraînées à parler sans remuer les lèvres : « Le-navet-le-navet ! » ou, si c’était un cours de latin : « Spaghetto, spaghetti, spaghettibus ».

Cette persécution me rendait malade. De temps à autre, je foudroyais mes camarades du regard et glissais en douce un mot gentil à Germaine. Tous les matins, je me promettais d’intervenir énergiquement, voire d’aller parler au professeur principal, et chaque soir je rentrais à la maison sans avoir rien tenté. Excepté en allemand, j’étais moi aussi une très bonne élève, et le professeur de gymnastique levait les yeux au ciel quand c’était mon tour de grimper à la corde. J’étais une des plus jeunes de la classe. À onze ans, j’en paraissais à peine dix, avec mes joues rondes et mes pattes de souris. Je mourais de peur que mes camarades ne délaissent Germaine pour s’attaquer à moi, et le sentiment de ma lâcheté m’obsédait.

Le cauchemar avait débuté quelques mois après la rentrée. Je me trouvais au crépuscule dans un bois sombre et accidenté où la progression était difficile. J’étais environnée de silhouettes imprécises qui, comme moi, se précipitaient en avant au milieu d’un vacarme assourdissant de cris, de coups de feu et d’explosions. Aux hurlements furieux qui m’entouraient en répondaient d’autres, ceux-là en allemand.

Je n’avais pas eu besoin de consulter un manuel d’interprétation des rêves pour comprendre le sens de ce cauchemar. Il était la concrétisation fantasmée du harcèlement cruel subi par la petite Germaine. J’aurais aimé me battre pour elle, mais je n’osais le faire qu’en rêve car dans la vie je manquais de courage. Quant aux hurlements en allemand, leur explication m’avait à l’époque paru évidente. La professeure me terrifiait et je passais les cours à me ronger les ongles et à regarder l’heure en espérant que la sonnerie retentirait avant qu’elle ait eu le temps de m’interroger.

L’année suivante, Germaine avait changé de collège, mes cauchemars avaient cessé et je les avais oubliés.

J’en avais eu la réminiscence tandis que je rédigeais le chapitre sur le Linge. J’avais alors compris que le harcèlement subi par Germaine et mon angoisse durant les cours d’allemand n’avaient fait que réveiller un souvenir qui ne m’appartenait pas mais qui s’était transmis par les voies étranges de l’hérédité. N’était-ce pas aussi le cas pour le petit Louis Blondeau, rêvant d’une scène à laquelle il n’avait jamais assisté ? Je revivais les combats du Linge, et Louis revivait, transposée dans sa vie d’écolier, la mise à mort de son ancêtre.

J’avais écrit ce chapitre d’un seul élan, comme si je rendais compte en direct d’événements qui se déroulaient devant mes yeux. Durant quelques heures, j’avais partagé la vie des combattants et j’en étais ressortie laminée. Sans doute les lecteurs l’avaient-ils ressenti, puisque c’était précisément ce passage-là que la lectrice émue avait tenu à partager, l’autre soir à la librairie.

Le pire était que ces hommes avaient souffert pour rien. Les combats s’étaient prolongés durant trois mois. Plus de quarante mille obus avaient été lancés dans la seule journée du 4 août, transformant le no man’s land en un charnier à l’odeur pestilentielle, qu’il avait fallu arroser de phénol pour que l’air redevienne respirable. Le 1er septembre, l’ennemi avait eu recours aux obus à gaz et aux lance-flammes. Quand le front s’était finalement stabilisé, à la mi-octobre, il n’y avait eu de réelle avancée ni d’un côté ni de l’autre.

Les chasseurs alpins avaient certes récolté, de la part de leurs

adversaires, le surnom de Schwarze Teufel5, que l’on avait traduit par « Diables bleus » en référence à la couleur de leur tenue. Le 14e bataillon avait eu une citation à l’Ordre de la 7e Armée rendant hommage à sa bravoure. Et Félix s’était vu attribuer sa deuxième citation depuis le début de la guerre : A conduit au feu sa compagnie remarquablement préparée à tous les points de vue et a fait preuve d’un superbe élan. Blessé, a conservé son commandement. Quant à Thomas, sa très belle conduite au feu avait été reconnue par ses chefs.

Mais des milliers d’hommes étaient morts. Dix mille du côté français, sept mille du côté allemand.

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