Et ils trouveront le repos

Béatrice Nicodème · Chapitre 16 sur 32

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Et ils trouveront le repos

Chapitre 15

 

Condamné à mort ! Comment avais-je pu négliger cette hypothèse ? Je ne l’avais pas seulement écartée, je ne l’avais tout simplement pas envisagée. La faute en était au mail des Blondeau qui évoquait avec une confiante assurance un arrière-grand-père mort au champ d’honneur. Pas un instant je n’avais douté.

C’était oublier que bien des légendes familiales reposent sur des mensonges.

Je cliquais sur l’icône du dossier de procédure. Celui-ci comprenait soixante-trois pages qui débutaient par la fiche de décès. On y indiquait qu’Antoine Louis Thomas, du 54e bataillon de chasseurs alpins, avait été passé par les armes le 28 juillet 1916 à Chipilly (Somme). Je sursautai en découvrant que l’arrière-grand-père de mon client, après avoir débuté au 146e régiment d’infanterie, avait été muté dans le corps des chasseurs alpins. De plus, Chipilly se situait dans la Somme ! Thomas me ramenait donc à Félix, puisque tous deux s’étaient trouvés dans la même zone du front en juillet 1916. À y réfléchir, ce n’était pas si étonnant, à partir du moment où Thomas était lui aussi chasseur alpin. Durant le mois de juillet de cette année-là, en effet, plusieurs bataillons de chasseurs avaient été appelés dans la Somme pour appuyer les troupes britanniques qui avaient été décimées.

Suivaient, dans un ordre semblant parfois dépourvu de cohérence chronologique, la transcription du jugement qui condamnait à la peine de mort le chasseur Thomas Antoine, coupable d’abandon de poste en présence de l’ennemi ; le texte du jugement lu en séance ; l’ordre d’exécution ; le certificat de décès dans lequel le médecin aide-major attestait que le condamné avait été exécuté le 28 juillet 1916 à 17 heures 30 au camp des Célestins près de Chipilly ; le certificat d’exécution ; puis le procès-verbal d’exécution à mort qui relatait la scène. Malgré sa froideur administrative, la description faisait frémir.

On remontait ensuite dans le temps, avec les rapports des médecins qui avaient examiné le coupable à l’ambulance, divers procès-verbaux et des bordereaux d’envoi de pièces de dossier au général commandant la 47e division, le relevé des punitions ‒ le jeune homme n’en avait pas eu une seule depuis son incorporation, pas plus qu’il n’avait eu la moindre condamnation. Je passai rapidement sur les nominations des juges et du défenseur, et sur la désignation d’un greffier et d’un commissaire rapporteur.

Sur le procès-verbal indiquant qu’on avait extrait Antoine Thomas de la prison militaire pour lui lire le chef d’accusation figurait sa signature, tracée d’une écriture appliquée qui ne tremblait pas. Avait-il alors l’espoir de bénéficier de l’indulgence des juges ? Je tombai ensuite sur un détail sordide : une note indiquant que le condamné doit rembourser, sur ses biens présents et à venir, au profit du Trésor public, le montant des frais du procès. Cela me rappela ce que j’avais lu un jour dans un livre traitant de l’Allemagne nazie. Le plus souvent, les parents d’un condamné n’étaient informés de son décès qu’en recevant une facture à régler sous huit jours pour les frais de détention, d’avocat ‒ quel avocat ? ‒, d’exécution, et de timbre pour l’envoi de cette lettre.

Je lus avec avidité le rapport du lieutenant qui avait été nommé commissaire rapporteur, dans lequel il résumait la succession des événements qui avaient conduit à l’issue tragique.

À la date du 13 juillet, la 3e compagnie du 54e bataillon faisait des travaux de sape, mais il était fortement question d’une attaque prochaine des tranchées ennemies. D’ailleurs, la nature des travaux exécutés (parallèles de départ, fabrication de gradins de franchissement de la tranchée, etc.) confirmait à l’évidence qu’une attaque allait être faite, et nul ne l’ignorait au bataillon.

Le chasseur Thomas Antoine se fit alors avec une seringue une piqûre d’essence de térébenthine au-dessus du genou droit. Le 16 juillet, il était évacué sur l’ambulance 5.24 par M. le médecin-chef du 54e bataillon de chasseurs pour hydarthrose et lymphangite. Interrogé sur la nature de sa maladie par M. le médecin-chef de l’ambulance 5/24, il dit avoir fait une chute sur des fils de fer. Puis, pressé de questions par ce dernier, il en vint finalement, après avoir longtemps nié, à avouer s’être fait une piqûre d’essence de térébenthine pour se soustraire aux pénibles travaux exécutés à ce moment par la compagnie.

Une piqûre d’essence de térébenthine ! Thomas avait dû se renseigner pour en connaître précisément les effets. Son geste ne ressemblait pas à un abandon de poste sous le coup de la terreur.

Le paragraphe suivant me mit hors de moi.

Il est à peu près hors de doute que telle ne fut pas la raison principale de son acte. Thomas, comme tous ses camarades, savait à ce moment que le bataillon allait attaquer, et il est à peu près certain qu’il se piqua dans le but de se soustraire à l’attaque.

Il est à peu près hors de doute… Il est à peu près certain… On ne manque pas aujourd’hui une occasion d’invoquer la présomption d’innocence. Ce principe n’avait apparemment pas cours dans les conseils de guerre d’alors, puisque la peine de mort pouvait reposer sur des à-peu-près dont personne n’était en mesure de démontrer la pertinence.

Le commissaire rapporteur mentionnait ensuite que le chasseur Thomas s’était généralement montré courageux et bon soldat, et que sa conduite lors de l’attaque du Linge lui avait même valu une citation à l’ordre du bataillon. Apparemment peu impressionné par cette citation qui témoignait de la valeur d’un tout jeune homme ‒ à l’été 1915, il n’avait pas vingt ans ‒, le lieutenant estimait qu’il y avait lieu de punir impitoyablement l’acte du chasseur Thomas qui constitue un abandon de poste en présence de l’ennemi. Il insistait que la clémence en pareil cas nous conduirait à une véritable floraison de pareilles mutilations, qu’il est essentiel d’éviter. Il demandait donc l’application du paragraphe 1er de l’article 213, c’est-à-dire la peine capitale.

La mention de l’attaque du Linge m’avait également fait sursauter. En consultant ma documentation, je notai qu’en effet le 54e bataillon de chasseurs alpins était l’un des cinq qui avaient participé à l’assaut de juillet 1915. Il avait à ses côtés le 22e, le 30e, le 70e… et le 14e, celui de Félix ! Les deux hommes avaient donc combattu dans la même zone, et aujourd’hui, par des voies inattendues, ils se rencontraient de nouveau à travers moi.

Échaudée par le cas de Lucien Orgery, je retournai plusieurs pages en arrière pour vérifier les noms des membres du conseil de guerre. Est-ce que je n’allais pas y trouver le nom du capitaine Chevalier, et découvrir que mon grand-oncle avait participé encore une fois à ce que je considérais comme une parodie de procès ? Je fus soulagée de constater que n’avaient siégé à ce conseil que des officiers et des sous-officiers du 54e bataillon. Des hommes qui partageaient la vie de Thomas depuis des mois, et qui s’étaient vus contraints de décider s’il serait fusillé par ses propres camarades.

Toujours est-il que Thomas, comme Félix, avait vécu la terrible bataille du Linge.

Le libellé de la citation obtenue par Thomas dans les Vosges figurait sur la fiche signalétique, parmi les pièces du procès. Elle lui avait valu la Croix de guerre.

Très belle conduite au feu pendant les combats du Lingenkopf en juillet 1915, a mis hors de combat de nombreux ennemis.

C’était cet homme-là que ses camarades avaient fusillé.

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