Et ils trouveront le repos

Béatrice Nicodème · Chapitre 17 sur 32

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Et ils trouveront le repos

Chapitre 16

Devant moi… l’enfer. Derrière moi… la mort ?

Ainsi pourrait-on traduire l’inscription qui avait été gravée par un Allemand sur un sapin des forêts du Linge.

L’enfer traversé par Félix et Thomas constituait l’un des épisodes les plus intenses de mon livre. Le deuxième, après la blessure d’août 1914 qui avait failli tuer mon grand-oncle. Découvrir qu’il l’avait partagé avec Thomas lui donnait plus de force encore, comme si la présence de ce dernier ancrait davantage dans la réalité ce combat presque surréaliste. Si je rédigeais un livre pour la famille de Frédéric Blondeau, je reprendrais le récit de ces combats, en donnant bien sûr des coups de projecteur sur Thomas.

Juillet 1915

Le 14e bataillon de chasseurs a passé l’hiver dans le secteur du col du Bonhomme et de la Tête de Faux. Dans un froid polaire, sur un terrain particulièrement difficile, les combattants ont tiré parti de chaque moment de répit que leur laissaient les tirs ennemis pour poser le fusil et manier la pelle et la pioche. Ils ont taillé des couloirs de communication entre des murs de neige, creusé des tranchées, créé des systèmes de défense, édifié des abris. Consolidé, la nuit, les zones endommagées par les bombardements, rebâti parfois entièrement ce qui avait coûté plusieurs journées de travail. Puis, quand le dégel a fait reculer le froid, il a fallu assécher les tranchées qui se remplissaient d’eau et reconstruire encore. Et, bien sûr, jour après jour on a soigné les blessés et enterré les morts. Tués par les grenades, les balles de fusils-mitrailleurs, les obus percutants, les mines. Morts en pleine lumière ou au cœur de la nuit, lorsque des patrouilles effectuaient des reconnaissances.

Début juillet, une fois le secteur transformé en un bastion quasi imprenable, le bataillon est parti au repos. Un repos relatif, consacré au raccommodage des tenues, à la chasse aux poux et à l’entraînement. Au courrier, aussi, pour donner des nouvelles à la famille et surtout dans l’espoir d’en recevoir en retour, car un soldat qui ne reçoit plus de courrier a plus encore que les autres le sentiment d’être un mort en sursis.

Pour Félix, ce répit avait été marqué par un événement qui était certainement resté gravé dans sa mémoire. Le 8 juillet, au col du Bonhomme, on l’avait décoré de la Croix de guerre avec trois palmes et une étoile de bronze. Une reconnaissance de son courage et de sa loyauté, dont l’évocation l’aidait sans doute à supporter l’insoutenable.

Durant un instant, j’eus l’impression de regarder deux photos disposées en miroir. Le capitaine Chevalier recevant la Croix de guerre, et le soldat de deuxième classe Thomas inclinant légèrement la tête après que le général a épinglé la décoration sur sa poitrine. L’un militaire par choix, l’autre dévoué à la patrie par obligation. Un officier dans la force de l’âge, plein de joie de vivre et de charisme, et un très jeune homme qui s’endormait chaque soir en rêvant de la jeune fille qu’il aimait. Deux combattants courageux dont la bravoure avait été reconnue. Deux destins qui s’achèveraient pour l’un dans la lumière et les honneurs posthumes, pour l’autre dans les ténèbres et la honte. Un nom sur un monument aux morts et au Tableau d’honneur, l’autre ignoré par ses descendants.

En ce début juillet 1915, le répit avait été de courte durée, car les chasseurs alpins devaient participer à la grande opération élaborée par le général Joffre : reprendre les positions allemandes sur le massif du Linge pour accéder à la vallée de Munster et libérer ainsi la route vers Colmar. Que l’ennemi domine les lignes françaises et qu’il soit solidement établi sur le terrain depuis longtemps ne tracassait pas outre mesure le général. Pas plus qu’il ne s’inquiétait de ce qu’une attaque manquée à la fin juin avait incité les Allemands à renforcer leurs défenses. Déterminé à réussir, il avait fait appel en majorité à des troupes aguerries au combat en montagne. Des chasseurs alpins, donc. Cinq bataillons, soit plus de 8 000 hommes.

26 juillet 1915

La chaîne du Linge barre l’horizon du nord au sud à des altitudes avoisinant mille mètres. Les pentes sont boisées, mais à l’approche du sommet qu’occupe l’artillerie allemande, il faudra progresser sur des éboulis de rochers tout en étant pris à la fois de côté et de face par les mitrailleuses ennemies.

C’est le combat de David contre Goliath.

La première attaque, il y a six jours par une chaleur étouffante, n’a pas tourné comme on l’espérait. Dix heures d’un intensif pilonnage d’artillerie ont à peine fragilisé l’ennemi. À peine sortis du couvert, les chasseurs ont été arrêtés en plein élan, crucifiés sur les barbelés. Un carnage. Assourdis par les détonations, butant sur les corps de leurs camarades agonisants ou morts, les hommes ont tout de même réussi à enlever une tranchée allemande à mi-pente. Ceux qui n’avaient pas été touchés ont poursuivi leur progression, mais tenter de franchir l’épais réseau de grillages bardé de mitrailleuses eût été de l’inconscience, il a fallu se replier.

Une nouvelle attaque, deux jours plus tard, par une chaleur tout aussi insupportable, a elle aussi échoué malgré sept vagues d’assaut successives.

Il va donc y en avoir une troisième. Aujourd’hui.

Depuis avant-hier, brume et pluie rendent glissant un terrain déjà malaisé, transforment les boyaux en torrents de boue. Sur les pentes martelées de cratères d’obus, le rose et le mauve des digitales et des épilobes se sont évanouis depuis longtemps. Les regards qui se lèvent vers le sommet butent sur des squelettes de sapins et des amoncellements chaotiques de rochers. C’est de là que viendra la mort, déversée par les canons allemands.

Félix sait que le moment le plus difficile n’est pas celui de l’assaut. Le seul cri de « En avant ! » réduit la peur en cendres comme un lance-flammes. Le plus insupportable, c’est l’attente, cette mare profonde dans laquelle s’agitent des questions épouvantées. Cela va-t-il être mon dernier combat ? Est-ce que j’aurai la chance de mourir d’un seul coup, ou bien me ramassera-t-on la nuit prochaine, démembré, les poumons éclatés, mes viscères s’échappant de mon ventre ? Vais-je être enterré vivant sous un éboulement ? Est-ce qu’on retrouvera mon corps, est-ce que j’aurai droit à une sépulture ?

Félix, quant à lui, refuse de se poser d’autre question que celle-ci : va-t-on enfin emporter ce foutu sommet ? Les autres interrogations, humaines mais stériles, il a eu le temps d’en explorer toutes les facettes quand il s’est trouvé au bord de la mort entre les mains de l’ennemi. Il a appris à les repousser au plus profond de lui, car croire à la victoire est la seule voie pour tenir et aider les autres à tenir. S’il perd courage, ils perdront courage, s’il doute, ils douteront. Il sait qu’il a leur confiance. Il a reçu un éclat de shrapnel lors de la première attaque, mais la blessure n’est pas assez douloureuse pour qu’il renonce à son commandement. Malgré l’accumulation de nuits sans sommeil, il est en pleine possession de ses moyens, serein autant qu’on peut l’être.

L’état d’esprit de Thomas avait dû être assez voisin de celui de Félix. Certes, à la différence de mon grand-oncle, il avait été précipité dans cette guerre contraint et forcé. Mais la citation qui lui avait été décernée prouvait qu’il s’était battu avec courage. En 1915, la guerre n’avait pas un an, il était sans doute encore tout feu tout flamme, prêt à se donner entièrement pour qu’elle ne dure pas, espérant rentrer bientôt au pays pour épouser Julie. La naissance du bébé balaierait les réticences des parents. Au Linge, Thomas pouvait croire à un avenir radieux.

Dès 13 heures, l’artillerie est entrée en action tandis que les chasseurs déjeunaient sur le pouce, de biscuits et de viande en boîte. Il y a eu une distribution de vin, et on remplira les quarts d’eau-de-vie peu avant l’assaut.

Puis on a exposé aux combattants le plan d’attaque. C’est la première compagnie, celle de Félix, qui s’élancera en tête.

Alors commence l’attente, dans le vacarme assourdissant des canons, tandis que les chefs de section font d’ultimes recommandations.

Après une dernière salve, l’artillerie française se tait. Un silence oppressant s’abat sur les tranchées. C’est celui qui précède le saut de l’ange, qui noue les gorges et coupe le souffle. Mais il est de courte durée car l’artillerie allemande crépite aussitôt.

— Que tout le monde s’équipe ! crie enfin Félix.

L’ordre est aussitôt transmis à toutes les sections. Un ordre de pure forme, d’ailleurs, car les chasseurs sont équipés en permanence. Cartouchière, couteau de combat, grenades, masque contre les gaz asphyxiants, fanions blancs pour signaler leur position à l’artillerie française, et bien sûr le Lebel et sa baïonnette.

— Baïonnette au canon ! ordonne Félix.

Presque toutes les baïonnettes étaient déjà en place.

— Sac au dos. Trois minutes avant l’attaque !

Tous les visages sont tendus. Des lèvres remuent imperceptiblement pour une prière. Des mains se glissent en hâte dans une poche pour serrer une photo ou s’assurer que la lettre d’adieu s’y trouve bien. Des gourdes de rhum sortent des sacs pour une dernière lampée de courage.

— Première compagnie, en avant ! hurle Félix. Suivez-moi ! Clairon, sonnez la charge !

Le clairon exécute la sonnerie alors que les quatre sections jaillissent des tranchées, appuyées sur la gauche par les trois compagnies du 30e bataillon. Les hommes avalent la pente à toute allure. Très vite, les pelotons de tête sautent dans les tranchées ennemies tandis que les autres poursuivent leur progression rapide. Quelques chasseurs sont tombés sans que leurs camarades ralentissent. L’instinct de survie et la fureur de vaincre balaient tout sentiment humain. Il faut juste courir entre les balles, courir le plus vite possible, repérer les endroits où le pied pourra prendre appui pour vous projeter en avant, essayer de ne pas entendre les explosions, ne penser à rien et croire en son étoile.

À 18 heures, les plus rapides atteignent le sommet. La sonnerie « Au drapeau » éclate, triomphante. Griserie intense mais brève d’une victoire dont chacun sait qu’elle peut à tout moment basculer vers un désastre. Trois compagnies organisent l’occupation du sommet, tandis que la première et la sixième continuent leur progression vers le Collet du Linge, un peu plus au sud.

Félix a vu s’effondrer deux lieutenants qu’il connaissait bien. Un tout jeune chasseur a été projeté en l’air, en retombant il a crié :

— Vive la France ! Vive le 14e !

Des dizaines d’autres s’écroulent, les pertes seront innombrables. Mais le moment de les pleurer viendra plus tard. Pour l’instant il faut avancer sans faiblir, faire reculer l’ennemi, le bouter hors de ses tranchées, obliger à fuir ceux qui ne sont pas morts.

Les Allemands battent peu à peu en retraite le long des boyaux souterrains. Rien n’est gagné cependant. L’artillerie ennemie continue à arroser les troupes françaises depuis le sommet tout proche du Schratzmännele, et les fantassins défendent leurs positions comme des diables. Il ne reste bientôt plus que deux officiers pour tenir le Collet : le capitaine Chevalier et un lieutenant, qui se répartissent la ligne et crient des ordres aux chasseurs encore debout. Les échanges de tirs sont violents, les grenades volent, les hommes déploient une énergie prodigieuse, avec une ardeur et une endurance surhumaines. Sans un regard pour ceux qui tombent, ils luttent pour la survie du bataillon et pour leur propre vie. Le combat dure jusqu’au matin, frénétique, harassant, sans qu’ils perdent un pouce de terrain.

À l’aube, après une brève accalmie en fin de nuit, l’ennemi se déchaîne de nouveau tout au long de la crête. Le vacarme des deux artilleries, française et allemande, est assourdissant. Les chasseurs

ne désarment pas, certains entonnent même la Sidi-Brahim4, l’hymne du bataillon. Le combat va se poursuivre jusqu’au soir. Peu à peu cependant la canonnade faiblit, la fusillade s’essouffle.

En début de soirée, un calme sidéré plane sur la montagne ravagée.

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