Friends - tome 1 (French Edition)
Chapitre 46
« Ce soir c’est pizza, les mecs ! »
Nous déboulons dans le salon, Pauline en tête, toute guillerette.
Les garçons sont assis bien confortablement sur le canapé, ils se sont eux aussi changés, mais leurs cheveux sont encore humides, seuls témoins de notre après-midi piscine. Ils se tournent à notre boucan.
Je remarque que Cameron me lance un regard en biais avant de déclarer.
« Pas pour nous. »
Louis a l’air surpris lorsqu’il comprend qu’il parle de lui et moi, et je le suis tout autant. Je ne pensais pas qu’il allait m’emmener quelque part.
« Vous allez où? »
Pauline s’approche de Louis, visiblement perdu, et s’assoit sur un des accoudoirs du canapé. Elle soupire en passant un bras autour des épaules du blondinet.
« Il semblerait que nous soyons en tête à tête ce soir, chéri. »
Les sourcils de Louis se froncent d’incompréhension. Cameron n’a-t-il donc pas fait part de ses plans à son meilleur ami ?
« Je déclenche la Troisième Guerre mondiale ce soir, mon pote », le renseigne Cameron.
Je roule des yeux. S’il part avec cette idée, ça risque de mal se passer.
Il reçoit en guise de réponse une tape derrière la tête de la part de ma meilleure amie.
« Fais-lui du mal, tu vas voir !
— Ne refais plus jamais ça ! » grogne-t-il, menaçant et les yeux noirs.
Je lève les yeux au ciel et annonce un cessez-le-feu avant qu’une guerre ait vraiment lieu dans le salon.
« Bon on se calme ! Cameron, on y va. »
Je lui adresse un petit signe de tête vers la porte d’entrée. Il se lève et passe devant moi sans un mot. Super !
Sur le coup, je hais Pauline de me l’avoir énervée. Cette soirée ne va pas être de la tarte. Je lui jette un regard assassin et elle m’adresse un grand sourire candide.
La porte d’entrée claque, et je sursaute.
Cameron n’a pas semblé daigner m’attendre, alors je redescends sur terre et me décide à le rejoindre.
L’air est doux dehors, il fait chaud mais pas trop, ce qui me permet de ne pas grelotter dans ma robe légère.
Cameron a enfoncé ses mains dans son bermuda en jean et il semble m’attendre en jouant du bout de son pied avec les petits gravillons gris.
« Hey. »
Il lève la tête et je tente d’analyser son regard. Une activité que je pratique souvent ces temps-ci. Il a l’air toujours un peu en colère. Ce mec a une fierté énorme !
« Ta pote est tarée, crache-t-il.
— Et toi tu es une tête de mule, c’est pire ! » je le réprimande.
Il roule des yeux, agacé, et je mets directement les choses au clair.
« Écoute, Cameron, si c’est pour que tu fasses la tronche toute la soirée et que ça tourne en engueulade c’est pas la peine, je rentre tout de suite. (J’ai l’impression d’être une maman qui dispute son fils.) Tu réagis comme un enfant ! »
Il ne dit rien et se contente de m’examiner, les yeux plissés. Finalement il passe une main dans ses cheveux et avance.
« On va où ? » je le questionne.
Il hausse les épaules.
« Je ne sais pas, je pensais qu’on pourrait aller dans un resto ou dans un bar ? Enfin… Comme tu veux. »
Il a l’air de s’être énormément radouci finalement :
« À la plage ? » je propose.
Il sourit.
« Pourquoi pas. »
Je lui souris en retour et nous nous dirigeons vers la plage sans un mot. Ce n’est pas gênant, car le silence est comblé par les discussions des gens qui nous entourent.
En ce début de soirée, les gens flânent encore dans les rues et surtout dans la grande allée. Les petits restaurants sortent les chaises et dressent les tables en terrasse. De la musique s’élève même de certains. J’observe tout ça avec bonheur. J’aime l’été.
« C’est drôle. »
Je me retourne vers Cameron qui me dévisage, le sourire aux lèvres :
« Qu’est-ce qui est drôle ?
— Toi. »
Je ris légèrement :
« Pourquoi je suis drôle ? »
Il fixe son regard droit devant lui en souriant toujours, l’air malicieux :
« Cette façon que tu as de regarder le monde avec de grands yeux de petite fille. C’est drôle. »
Il ne croise pas mon regard et je trouve ça assez gentil venant de sa part.
« Je prends ça comme un compliment. »
Il ricane, et le silence s’installe à nouveau jusqu’à ce que nos pieds foulent le sable tiède. Nous avons retiré nos chaussures et c’est un véritable bonheur de sentir cette caresse.
La plage n’est plus tellement peuplée. Quelques personnes s’attardent les pieds dans l’eau, des mouettes se promènent aussi, sous le soleil qui ne va pas tarder à décliner.
« On s’assoit ? » propose Cameron.
J’accepte et mes fesses viennent se caler sur le sable à ses côtés.
Il passe une main dans ses cheveux et brise le silence.
« Nous devions parler non ?
— Tu voulais parler, je rectifie en le taquinant.
— Toi aussi tu es censée dire quelque chose. »
Je hausse les épaules :
« Dire quoi ?
— Des phrases, des mots, des sons », se moque-t-il.
Des phrases ? Des mots ? Des sons ? N’ont-ils pas déjà été prononcés maintes fois ?
« Pour dire quoi, Cameron ? je le questionne. Des choses que l’on s’est déjà criées à plusieurs reprises ? On était censés prendre un nouveau départ. »
Ce soir, j’ouvre mon cœur car j’ai le sentiment que rien n’avancera sinon.
« C’est vrai, murmure-t-il. Tu te souviens ? (Il pointe l’horizon du doigt.) C’est ici qu’on s’est rencontrés pour la première fois. »
J’approuve de la tête en repensant à cette première après-midi. Notre relation a débuté par des cris :
« Je te trouvais terriblement snob et hautaine.
— Et moi con et malpoli. »
Il renifle et marque une pause.
« Peut-être qu’on n’est pas faits pour s’entendre.
— Peut-être », je murmure.
Et pourtant ça sonne faux dans ma bouche, malgré nos nombreuses disputes, nous finissons toujours par nous parler pour améliorer la situation, en quelque sorte.
« Pourtant, j’aime bien comme tu es, là. »
Il m’examine et je détourne le regard en continuant :
« La plupart du temps, je te déteste car tu es exécrable et tu t’amuses à blesser les gens. Mais j’ai pu voir d’autres facettes de toi. »
Je pense notamment à sa crise de larmes mais pas que.
« Tu n’es pas qu’un con…
— Merci, me coupe-t-il en ricanant.
— De rien. Je pense que tu es une personne très intéressante mais aussi très complexe, et que tu n’es pas celui que tu veux bien laisser paraître. »
Il replie ses genoux contre sa poitrine avant de les entourer de ses bras musclés. Sa mâchoire est crispée et il ne fixe que les soupçons de vagues qui viennent mourir sur le sable.
« On est pas bien, là ? Sans querelle, juste à parler à cœur ouvert ?
— Si, c’est apaisant. Pourquoi tu es gentille comme ça avec moi ?
— Et toi ? Pourquoi tu ne t’es pas encore levé pour me hurler dessus et partir en faisant la gueule ? »
Du regard, je détaille chaque recoin de son visage, ses cheveux sont légèrement en bataille et son nez est plissé :
« Il se pourrait que j’en ai marre de jouer au connard. »
Il trace de son index des symboles dans le sable.
« Et pour combien de temps, Cameron ? Demain, tu auras renfilé ton masque. »
Cette fois, il me fixe.
« Je ne le fais pas exprès, Jade. »
Mon prénom a une valeur de sentence dans sa bouche, une sentence exquise.
Il passe cette fois ces deux mains dans ses cheveux.
« Hier soir, quand nous étions tous les deux dans ma chambre, je ne t’ai pas menti. Tout était vrai. Je ne fais pas exprès de te blesser, c’est juste que… (Je veux comprendre. La phrase qui me hante a donc une importance pour lui et mon cœur l’a compris, il s’emballe.) Tu me plais, Jade. »
Mon cœur s’arrête, le temps s’arrête, ce n’est pas vrai. Il n’a pas dit cela. Lorsque je vais ouvrir les yeux, je serai dans ma chambre en train de rêver. Pourtant, j’ai beau cligner des yeux, il est toujours à mes côtés et je suis toujours ancré dans le sable.
« Je suis maladroit, car je ne sais pas comment m’y prendre.
— Je… Je te plais ? » je bégaie.
Ses yeux transpercent les miens. Il me sonde, il sonde mon âme.
Voit-il combien ses mots m’ont atteinte ? Combien mon âme est chamboulée ? À quel point j’ai peur de ce tourbillon dans mon ventre ? de ma tête qui s’embrouille ? Le sent-il ? Et si Pauline avait raison au final ?
J’ai la tête qui tourne.
« Mais je ne suis pas amoureux de toi. »
Crac.
Je ne comprends plus rien, des espoirs que je ne pensais avoir s’envolent laissant un vide douloureux. Il ne sera jamais à moi, c’est Cameron.
Je refoule mon chagrin en tentant de ne pas croiser son regard. Le ciel s’est teinté de gris, reflétant mes pensées, c’est comique.
« Hé. (Il semble voir qu’il m’a blessée, alors il pose une main sur la mienne et questionne :) Qu’est-ce qu’il y a ? »
Je secoue la tête et je me pose mille et une questions. Dois-je lui dire ce que je ressens ? Après tout, c’est une discussion à cœur ouvert. Je souffle un bon coup.
« Rien c’est juste que… Je ne sais pas, je… Je ressens des trucs qui… qui m’empêchent de raisonner. Je te déteste la plupart du temps mais… »
Je ne pourrai pas continuer. Je me hais d’être aussi faible et de ne pas être cette lionne qu’est Pauline.
Je l’observe la mine triste, lui a le visage penché. Je ne me contrôle plus, j’avance mon visage près du sien et j’embrasse doucement ses lèvres. Je les embrasse comme si ma vie en dépendait. C’est la seule façon que j’ai trouvé de lui faire comprendre ce que moi-même je ne comprends pas. De transmettre l’inavouable.
Il ne me repousse pas, il me laisse faire, il attend que je panse mes blessures et lorsqu’au final je me retire, il murmure :
« Jade…
— Excuse-moi… Je… »
Je cherche comment me justifier sans paraître trop niaise, mais il ne m’en laisse pas le temps.
« Jade. Je ne suis pas amoureux de toi et je ne pourrai pas l’être, mais je ne peux pas nier l’attirance que je ressens pour toi. C’est peut-être pour ça que tu me fais péter des câbles. Tu es extrêmement belle et j’aimerais malmener tes lèvres aussi longtemps que je le voudrais mais… »
Le fameux mais.
« Je ne veux pas être en couple. Je ne peux plus rentrer dans cette case, Jade.
— Pourquoi ? » je le questionne dans un hoquet.
Mon cœur fait les montagnes russes avec lui.
« Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre. »
Il porte une main à ma joue tandis qu’une petite bourrasque fait voler mes cheveux. Décidément, le temps se gâte autant que mon humeur.
Je hais cette phrase, justement j’aimerais tout comprendre. Pouvoir décrypter chaque partie de cet homme, de ce mystère ambulant :
« Nous n’avons pas forcément besoin de rentrer dans une case, Jade. Il y a une alchimie que nous n’ignorerons pas.
— Je ne te comprends pas. »
De son pouce, il caresse ma joue et cette caresse me fait l’effet d’une brûlure. J’ai mal, très mal.
Voilà pourquoi je redoutais l’amour. Je me souviens alors des blessures et de cette inconditionnelle douleur qu’il comporte. Je suis trop conne.
Comme pour apaiser mon esprit, les lèvres de Cameron viennent chatouiller les miennes, je souhaiterais résister, mais je n’en ai pas la force. Aimer fait mal. Espérer encore plus.
Je m’accroche à ses lèvres comme à une bouée si bien que lorsqu’il se détache, j’aimerais l’implorer de continuer. Je ne me comprends plus.
Ressaisis-toi.
« Je prends ce baiser pour quoi alors ? »
Au-dessus de nos têtes, le ciel ronronne caché par de gros nuages. Cameron ne semble pas s’en préoccuper. Il hausse les épaules.
« Comme une preuve que je veux être bien plus que ton ami mais bien moins que ton copain. »
Ce gars est tordu, affreusement tordu.
Qui accepterait cela ? Qui s’embarquerait dans cette situation instable ? Je dois être folle.
Je sens une goutte d’eau sur mon nez et, pendant un instant, je me demande si c’est moi qui suis en train de pleurer, mais lorsque plusieurs autres gouttes s’abattent sur nous je comprends que c’est le ciel qui souffre. La pluie d’abord fine devient intense.
Nous nous levons d’un bond, mes chaussures dans une main et celles de Cameron dans l’autre. Nous laissons notre discussion sur le sable et il me tire par la main. Nous nous mettons à courir sur le sable désormais humide. Nous sommes rapidement trempés et nous courons jusqu’à atteindre les petits commerces. Par chance, l’un d’eux a toujours sa tonnelle dépliée. Nous nous glissons dessous. Cameron secoue ses cheveux mouillés, et je commence à avoir froid.
« Ça va ? »
Je hoche la tête et il tire sur ma main qu’il a toujours dans la sienne.
« Viens là. »
Il m’attire contre son torse, frictionne mes bras pour créer un peu de chaleur et me regarde avec un petit sourire et je le questionne du regard.
« Dans les films c’est pas à ce moment-là que je suis censé t’embrasser ? »
Je ne peux retenir un petit rire.
« Ça fait beaucoup de baisers en très peu de temps ça, monsieur Kent. »
Il me serre un peu contre lui et sa main retrouve sa place sur ma joue.
« On est plus obligés de les compter. »
Il ponctue cela par le plus tendre de tous les baisers qu’il ne m’ait jamais offert. Ce baiser semble simple et pourtant j’ai le sentiment qu’il scelle quelque chose entre nous et je suis sûre que plus rien ne sera désormais pareil.
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