Jeanne d’Arc - La vérité sur un faux procès

Alain Bournazel · Chapitre 14 sur 41

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Jeanne d’Arc - La vérité sur un faux procès

La captive

Pierre Cauchon rassemble toutes les qualités pour être le maître d’œuvre de cette grande opération judiciaire : sa compétence territoriale en tant qu’évêque de Beauvais, l’estime dont il bénéficie auprès des dirigeants anglais, son autorité naturelle, son habileté et son talent de négociateur reconnus par tous. Sans oublier évidemment le rôle décisif qu’il a joué dans les tractations qui ont conduit à la livraison de Jeanne. Alors que l’inquisition hésitante traine les pieds pour retarder son implication dans le procès dont elle perçoit bien tout ce qu’il a d’artificiel du point de vue de la foi, Pierre Cauchon agissant au nom du droit épiscopal est le pilote de cette machine sophistiquée, complexe et efficace dont le but est moins de juger que d’anéantir.

La captive

Poursuivie pour hérésie, Jeanne, selon les règles du droit canon, aurait dû être retenue dans une prison ecclésiastique et il en existe notamment une à l’archevêché de Rouen. Mais les Anglais qui l’ont achetée par l’intermédiaire des états de Normandie la considèrent comme leur captive et entendent la conserver en lieu sûr et sous leur contrôle. Elle est donc enfermée au château du Bouvreuil, dans la tour dite “tournée vers les champs”, située à proximité des appartements occupés par le comte Warwick

et les siens35. Un escalier de huit marches conduit à la pièce qu’on lui a assignée. Elle est relativement vaste puisqu’au cours du procès La Pucelle y sera interrogée sans difficulté à douze reprises par des délégations du tribunal qui atteignent parfois une quinzaine de personnes.

Selon une reconstitution de M. Deville, vingt-six sièges pouvaient y être disposés. Un lit constituait l’essentiel du mobilier de cette pièce “assez ténébreuse” selon Isambard de La Pierre qui précise qu’elle « ne reçoitle jour que d’une partie des fenêtres », ce qui permet également une étroite échappée vers la campagne alentour. Selon le colonel Rocolle : « Trois renforcements étaient aménagés dans l’épaisseur des murailles, le premier correspondait à une fenêtre, obstruée sans doute par des barreaux, le second donnait accès à une latrine, le troisième constituait le poste de tir d’un archer et communiquait directement avec l’escalier. On pouvait donc gagner ce renforcement sans être aperçu des occupants de la salle et de là on pouvait entendre tout ce qui s’y disait… un tel avantage fut mis à profit… notamment lorsqu’un prêtre indigne, Nicolas Loiseleur,rendit visite à la

captive en se faisant passer pour un Lorrain qui lui était favorabl 36 e ».

La chambre de Jeanne était-elle chauffée ? C’est peu probable. Dans la rigueur humide de l’hiver normand, Jeanne dut passer des jours difficiles. Par lettre du 3 janvier 1431, le roi de France et d’Angleterre “à la relation de son grand conseil” a requis « le révérend père en Dieu, notre aimé et féal conseiller, l’évêque de Beauvais » pour instruire l’affaire. Jeanne lui sera remise autant que nécessaire pour les interrogatoires et les examens du procès. Le roi précise : « Toutefois c’est notre intention de ravoir et de reprendre cette Jeanne si elle n’était pas condamnée pour les griefs – ou pour certains d’entre eux – dont elle est accusée ».

Beaucoup d’Anglais sont persuadés que Jeanne est un disciple du démon qui manie le pouvoir des sortilèges. Comme le déclara un des témoins : « Les Anglais craignaient beaucoup qu’elle ne s’échappât ». Aussi vont-ils adopter à l’égard de La Pucelle une attitude extrêmement sécuritaire. Elle est étroitement surveillée par des gardiens anglais qui ont été désignés par Warwick, le gouverneur du château. Jean Berwoit, Guillaume Talbot, Jean Grey, écuyers, commandent chacun une compagnie de quatre ou cinq hommes qui se relaient pour assurer une veille permanente. De nuit, trois gardiens séjournent dans la chambre tandis que deux autres montent la garde à l’extérieur. Les écuyers ont juré sur les Évangiles de garder fidèlement la prisonnière et de ne permettre à personne de s’entretenir avec elle, sauf autorisation de l’évêque.

Comme les épaisses murailles de la prison et la surveillance permanente n’apparaissaient sans doute pas suffisantes pour empêcher l’évasion de cette méchante femme, la liberté de mouvement de Jeanne est entravée dans sa chambre. L’huissier Jean Massieu qui est chargé de l’accompagner à l’audience et de la ramener dans sa prison témoigne : « Je sais de certain que de nuit, elle était couchée, ferrée par les deux jambes de deux paires de fer à chaîne, et attachée très étroitement d’une chaîne transversante par les pieds de son lit, tenante à une grosse pièce de bois d’une longueur de cinq à six pieds et fermant à clé ».

Une cage de fer a même été construite par le serrurier Émile Castille pour maintenir Jeanne debout « liée au cou, aux mains et aux pieds ». Mais nous n’avons pas de témoignage direct qu’elle y fut enfermée. Si toutefois ce supplice fut utilisé, ce fut au début de la détention et avant les auditions des juges. En revanche, elle subit les mauvais traitements des “houspilleurs”, nom donné aux geôliers qui la gardaient et que Massieu qualifie d’êtres « de la condition la plus vile et qui désiraient beaucoup sa mort ». Elle est tournée en dérision, subit des réveils nocturnes et autres brimades. Elle reçoit des injures, en anglais bien sûr. Mais les injures n’ont pas besoin d’être traduites pour être comprises. Selon Guillaume Machon, elle se plaint même de tentatives de viol auprès de l’évêque.

 

Le Bouvreuil

Les souffrances morales s’ajoutent aux souffrances physiques. À maintes reprises Jeanne demande d’assister à la messe. Ce qui lui est systématiquement refusé même pendant les fêtes pascales, au motif qu’elle refuse de se soumettre à l’Église militante (voir ci-dessous). Cette somme de mauvais traitements aussi bien physiques que moraux expliquent largement la détérioration de la santé de Jeanne au cours du procès. Ceux qui essayent d’adoucir le sort de La Pucelle ne le font pas sans risque. Ainsi, Jean Massieu accède une fois au désir de Jeanne de prier quelques instants dans une petite chapelle située sur l’itinéraire. Il est rappelé à l’ordre de façon verte et menaçante par Benedicite, surnom du promoteur de la cause, Jean d’Estivet : « Truand, qui te fait si hardi de laisser approcher de l’église, sans licence cette putain d’excommuniée ? Je te ferai mettre en telle tour que tu ne verras ni lune, ni soleil d’ici un mois, si tu recommences ».