Jeanne d’Arc - La vérité sur un faux procès
Chapitre V: - le Procès Ordinaire (I)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Chapitre V
LE PROCÈS ORDINAIRE (I)
Lundi 26 mars après les Rameaux – Dans la maison de l’évêque
Le procès ordinaire débute par une réunion de travail qui, outre les deux juges, rassemble douze personnalités ecclésiastiques fortement impliquées dans l’instance : Jean de Châtillon, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, docteurs en théologie sacrée, Raoul Roussel, docteur en l’un et l’autre droit, André Marguerie, licencié ès loi, Nicolas de Venderès et Jean de La Fontaine, licenciés en décrets, Thomas de Courcelles, bachelier en théologie, Nicolas Loiseleur, chanoine de l’église de Rouen.
L’évêque Pierre Cauchon et le vice-inquisiteur Jean Le Maistre décident que le procès préparatoire doit être prolongé par un procès d’office. Ils donnent leur accord aux soixante-dix articles mis au point par le promoteur
avec le concours de plusieurs assesseurs59. Jeanne sera interrogée sur ces articles et si elle refusait de répondre, après une monition canonique, « ces articles seraient tenus pour confessés ».
Les ouvrages qui traitent du procès de Jeanne d’Arc ne déclinent pas en
général les soixante-dix articles de l’accusation 60 mais les compactent sur leurs points essentiels. En dépit de leur caractère répétitif et fastidieux, il nous semble utile de les présenter en totalité –sous une forme abrégée – car ils anticipent, de près de six siècles, ce que sera la technique des procès totalitaires : les faits sont systématiquement altérés, déformés voire complètement inversés pour constituer autant d’éléments de preuve accablante – qui sont parfois à l’opposé de ce que fut la réalité.
Mardi 27 mars – dans la grande salle du Château de Rouen : Oui, je le crois ou non, je ne le crois pas ?
Présents : Pierre Cauchon, Jean Le Maistre, Gilles, abbé de Fécamp, Pierre, prieur de Longueville, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Érard Émengart, Guillaume Le Boucher, Maurice du Quesnay, Jean de Nibat, Jean Le Fèvre, Jacques Guesdon, Jean de Châtillon, Raoul Roussel, Jean Guérin, Robert Le Barbier, Denis Gastinel, Jean Le Doux, Nicolas de Venderès, Jean Pinchon, Jean Basset, Jean de La Fontaine, Jean Colombel, Aubert Morel, Jean Duchemin, André Marguerie, Jean Alespée, Nicolas Caval, Geoffroy du Crotay, Guillaume Desjardins, Jean Tiphaine, docteurs en médecine, Guillaume Haiton, Guillaume de La Chambre, licencié en médecine, frère Jean Duval, frère Isambard de La Pierre de l’ordre de l’ordre des Frères prêcheurs, William Brolbster et John de Hampton, prêtres, Jean d’Estivet, promoteur.
Jeanne est introduite dans la salle.
D’emblée, le promoteur essaye de l’enfermer dans une logique binaire. Il requiert les juges et les assesseurs de faire jurer à Jeanne qu’elle répondra aux articles par : “Oui, je le crois” ou “Non, je ne le crois pas”. Et, « au cas où elle ne voudrait pas jurer et affirmer, s’excuserait ou différait plus qu’il ne convient qu’elle soit déclarée défaillante et contumace et en conséquence qu’elle soit déclarée excommuniée pour manifeste offense ». Un terme serait ensuite assigné à Jeanne et si elle ne répondait pas à l’échéance, les articles seraient tenus pour confessés (cette disposition reprend à peu près celle formulée la veille par Pierre Cauchon).
Le promoteur commence son libelle (exposé des chefs d’accusation) en demandant que Jeanne soit déclarée sorcière, invocatrice d’esprits malins, schismatique et hérétique. Les juges demandent aux assesseurs comment il faut procéder après la lecture des articles.
Les avis des assesseurs
Un débat s’engage qui fait apparaître des nuances dans les avis.
Nicolas Venderès : Il faut contraindre Jeanne à prêter serment, et la déclarer contumax si elle refuse de jurer. Jean de La Fontaine partage cet avis.
Jean Pinchon : Qu’on lise les articles avant qu’ils délibèrent.
Jean Basset : Qu’on lise les articles avant de porter la sentence d’excommunication.
Jean Garin : Qu’on lise les articles.
Geoffroy du Crotay : Qu’on donne à Jeanne un triple délai, au moins, avant quelle ne soit excommuniée et qu’on la tienne pour convaincue, si elle refusait de jurer ; surtout qu’en matière civile on donne trois remises pour
jurer 61 de calumnia. Jean Le Doux est de cet avis.
Gilles Deschamps : Qu’on lise les articles et qu’on assigne Jeanne après lui avoir laissé un délai suffisant pour réfléchir. Avis partagé par Robert Barbier.
L’abbé de Fécamp : Jeanne est tenue de dire la vérité sur les articles qui touchent le procès. Qu’elle ait un délai suffisant pour réfléchir, et qu’on lui fixe un jour pour comparaître après avoir réfléchi. Érard Émengart, Guillaume Le Boucher, Maurice du Quesnay, partagent cet avis.
Jean de Châtillon : Jeanne est tenue de répondre la vérité surtout lorsqu’il s’agit de son fait.
Le prieur de Longueville : Sur les articles où elle ne sait répondre, elle ne peut être contrainte de répondre par oui ou non.
Jean Beaupère : Pour les articles dont elle est certaine et qui sont de son fait, Jeanne est tenue de répondre la vérité. Pour ceux sur lesquels elle ne sait répondre ou qui impliquent une affirmation juridique, si elle demande un délai, on doit le lui accorder. Avis partagé par Jacques de Touraine et Nicolas Midi qui ajoute que si elle doit être contrainte à jurer sans condition, il s’en rapporte aux juristes.
Thomas de Courcelles : Elle est tenue de répondre ; qu’on lise les articles, et qu’au cours de la lecture elle réponde. Quant au délai, si elle le demande, il faut le lui donner.
André Marguerie : Elle doit jurer sur ce qui touche au procès. Pour ce qui est douteux, il faut lui donner un délai.
Denis Gastinel : Elle doit jurer et la demande du promoteur est fondée quant au serment. Quant à procéder ultérieurement si elle refuse de jurer, il veut d’abord consulter les livres.
Aubert Maurel et Jean Duchemin : Elle est tenue de jurer.
Thomas de Courcelles, rédacteur du procès (d’après pierre tombale)
OceanofPDF.com
Jean de Nibat : Pour les articles, il s’en rapporte aux juristes ; Jeanne doit prêter serment sur tout ce qui touche au procès.
Jean Le Fèvre se rapporte aux juristes.
Pierre Maurice : Qu’elle réponde sur ce qu’elle sait.
Gérard Feuillet : Elle est tenue de répondre par serment. Avis partagé par Jacques Guesdon.
Après l’avis des assesseurs, le promoteur jure de calumnia que ce n’était pas par partialité, rancœur, crainte ou haine mais par zèle pour la foi qu’il proposait ce qu’il indiquait dans le libelle. L’évêque conclut que les articles seront lus et exposés en français et que Jeanne répondra à chaque article ce qu’elle sait. S’il était des questions pour lesquelles elle demande un délai pour répondre, on lui donnera un délai suffisant. Il souligne auprès de Jeanne : « que tous les assistants étaient de très savants ecclésiastiques experts en droit humain et divin qui voulaient et entendaient procéder avec elle avec toute mansuétude et pitié comme ils y avaient toujours été disposés, ne cherchant pas à se venger ou à la punir corporellement, mais à l’instruire et à la ramener dans la voie de la vérité et du salut »… « Et parce qu’elle n’était pas assez savante ni instruite dans les lettres et en des matières aussi ardues » pour savoir ce qu’elle devait faire ou répondre, Pierre Cauchon et Jean Le Maistre offrent à Jeanne : « de choisir un ou plusieurs défenseurs parmi les assistants présents, ou bien, si elle ne sait choisir, il propose de mettre à sa disposition plusieurs conseillers ». Mais Jeanne doit répondre personnellement pour ce qui est des faits et elle est requise de prêter serment de dire la vérité sur les faits.
Jeanne, qui ne se laisse pas impressionner par cette mise en scène, le prend de haut : « Premièrement pour ce que vous m’admonestez au sujet de mon bien et de notre foi, je vous remercie et toute la compagnie aussi. Quant au conseil que vous m’offrez aussi, je vous en remercie mais je n’ai pas l’intention de me départir du conseil de Dieu. Quant au serment que vous voulez que je fasse, je suis prête à jurer de dire toute la vérité pour tout ce qui touche votre procès. » Jeanne jure en touchant les Évangiles.
L’examen des articles commence et se prolonge le lendemain.
Les soixante-dix articles du promoteur
Le libelle du promoteur s’ouvre par un rappel des faits relatifs à la capture de Jeanne qui est « déclarée sorcière ou lectrice de sorts, devineresse, fausse prophétesse, invocatrice et conjuratrice de malinsesprits, superstitieuse, impliquée et appliquée aux arts magiques, mal pensante et au sujet de notre foi catholique, schismatique, doutant et égarée sur l’article Unam
Sanctam62, et divers autres articles de la foi, sacrilège, idolâtre, apostate à la foi, maldisante et malfaisante, blasphématrice envers Dieu et ses saints, scandaleuse, séditieuse, troublant et empêchant la paix, excitant aux guerres, cruellement altérée de sang humain et incitant à le répandre, ayant abandonné complètement et sans honte la décence et la réserve de son sexe, prenant sans pudeur l’habit infâme et l’état des hommes d’armes, pour cela et autres motifs abominables à Dieu et aux hommes, prévaricatrice des lois divine et naturelle et de la discipline ecclésiastique, séductrice des princes et des simples ; en permettant et consentant, à l’injure et au mépris de Dieu, qu’elle soit vénérée et adorée, en donnant ses mains et ses vêtements à baiser, usurpatrice des hommages et du culte divin, hérétique ou du moins véhémentement suspecte d’hérésie… »
Article I – Estivet rappelle aux juges qu’en vertu de la loi divine, canonique et civile, ils doivent éradiquer de leur diocèse et du royaume de France les actes d’hérésie, de sorcellerie, de superstition et autres crimes et qu’ils doivent châtier ceux qui s’adonnent à ces pratiques.
Jeanne répond qu’elle est convaincue que notre seigneur le pape de Rome, les évêques et les autres membres du clergé doivent préserver la foi catholique et punir ceux qui sont défaillants. Mais en ce qui la concerne, elle ne se soumettra qu’à l’Église du ciel c’est-à-dire à Dieu, à la Vierge Marie et aux saints du paradis. Elle croit fermement qu’elle n’a pas défailli en la foi et ne voudrait pas défaillir.
Article II – Ladite accusée, depuis son enfance, a participé à de nombreux actes de sorcellerie et à des superstitions : elle a fait des prophéties pour le futur, et a permis qu’on l’adorât et qu’on la vénérât. Elle a invoqué les démons et les esprits du mal, elle a pris conseil auprès d’eux et conclu des pactes avec eux. Elle a fait croire que ces sortilèges étaient licites et a induit à ces maléfices de très nombreuses personnes de divers états et de l’un comme de l’autre sexe… Cette Jeanne perpétrant les méfaits susdits fut prise dans le diocèse de Beauvais.
R : Jeanne nie les sortilèges et les actes de divination. Pour “l’adoration”, elle dit que si quelques-uns ont baisé ses mains et ses vêtements, ce ne fut point de sa volonté mais lorsque les pauvres gens venaient à elle, cela ne lui faisait pas de déplaisir… Elle nie le reste de l’article.
Article III – L’accusée est tombée dans des erreurs de la pire espèce : elle a dit, clamé, proféré, affirmé, publié et gravé dans les cœurs des simples quelques propositions fausses et mensongères ayant saveur d’hérésie et hérétiques contre notre foi catholique, ses articles, les dires évangéliques…
Jeanne nie cet article et dit que selon son pouvoir, elle a soutenu l’Église.
Article IV – Dans sa jeunesse, Jeanne n’a pas été instruite en matière de foi mais elle a été entrainée par quelques vielles femmes à pratiquer la sorcellerie, les superstitions et les arts magiques. Le promoteur pointe que, depuis l’Antiquité, plusieurs habitants des villages de Greux et de Domremy pratiquaient les maléfices et que la marraine de Jeanne lui avait beaucoup parlé des fées.
Jeanne répond qu’elle fut bien enseignée à faire comme un bon enfant doit faire. Elle refuse les allégations contre sa marraine. Requise de réciter le Credo, répond : « Demandez à mon confesseur ; je le lui ai récité ».
Article V – Près du village de Domremy il y a le grand arbre des fées de Bourlémont ; près de cet arbre est une source ; des esprits malins appelés, fées s’y rassemblent ; et ceux qui usent de sortilèges ont coutume de danser avec elles la nuit.
Jeanne maintient ses dires antérieurs (24 février, 1er et 17 mars) et rejette le reste.
Article VI – Jeanne avait l’habitude de fréquenter la source et l’arbre, le plus souvent la nuit mais aussi durant la journée, et particulièrement pendant l’office à l’église afin d’être seule. En dansant autour de l’arbre, elle suspendait des guirlandes faites avec des herbes et des fleurs qu’elle avait fabriquées. Elle prononçait des incantations, elle chantait, évoquant des sortilèges et autres maléfices. Le lendemain, les guirlandes avait disparues.
Jeanne nie les affabulations du promoteur.
Article VII – Jeanne portait parfois une mandragore sur sa poitrine, espérant avoir ainsi de l’argent, des possessions temporelles. Elle proclamait que la mandragore possédait un réel pouvoir.
Jeanne réfute complètement cet article.
Article VIII – Jeanne, sans la permission de ses parents, s’est rendue à Neufchâtel en Lorraine, et elle a servi quelque temps une femme aubergiste nommée La Rousse, chez qui demeurent de jeunesfemmes sans retenue et logent aussi des gens de guerre. Quand elle était dans cette auberge, elle apprit à monter à cheval et à avoir une connaissance des armes.
Jeanne rappelle que c’est à cause des Bourguignons que sa famille se réfugiât à Neufchâteau, chez la Rousse, où elle séjourna environ 15 jours, vaquant aux besognes domestiques. Le reste, elle le nie.
Le départ de Vaucouleurs
Article IX – Jeanne traina devant l’officialité de Toul un jeune homme qui ne voulait pas l’épouser sachant qu’elle avait vécu avec les femmes citées à l’article précédent.
Jeanne précise, comme elle le fit le 12 mars, que l’assignation ne venait pas d’elle mais de lui. Elle jure qu’elle n’avait jamais fait de promesse de mariage à ce jeune homme, et que ses voix l’avaient assurée qu’elle gagnerait son procès.
Article X – Après son départ de chez La Rousse, Jeanne dit avoir eu des visions et des apparitions de saint Michel et des saintes Catherine et Marguerite qui lui révélèrent qu’elle ferait lever le siège d’Orléans, ferait couronner Charles, qu’elle dit son roi, et expulserait tous ses adversaires du royaume de France. Malgré ses parents, elle s’est rendue auprès de Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs pour qu’il l’aide à accomplir ses révélations. Repoussée deux fois, elle fut accueillie à la troisième.
En réponse, Jeanne répète ce qu’elle a dit concernant ses voix et sa rencontre avec Robert de Baudricourt (voir auditions des 22, 24, 27 février et des 1 er et 12 mars).
Article XI – Jeanne ayant familiarité avec ledit Robert, lui a dit en se vantant qu’une fois accompli, ce que Dieu lui avait commandé, elle aurait trois fils, le premier serait pape, le second Empereur, et le troisième roi. Le capitaine entendant cela lui dit : « Je voudrais bien t’en faire un, puisque ce seront des hommes d’une telle autorité qu’ensuite j’en aurais plus de valeur ». Elle lui répondit : « Noble Robert, non, non, il n’est pas temps ; le Saint-Esprit y travaillera ». Ledit Robert a répété cette anecdote en divers lieux, en présence de prélats, de grands seigneurs, et de notables personnes.
Jeanne nie s’être vantée d’avoir trois enfants.
Art. XII – Jeanne demanda au capitaine qu’on lui fît des vêtements d’homme, avec des armes, ce qu’il fit avec grande répugnance… Jeanne, rejetant et abandonnant tout habit féminin, les cheveux tondus en rond à la façon des jeunes gens, revêtit une chemise, des braies, un pourpoint avec des chausses joignant ensemble, longues et liées au pourpoint par vingt aiguillettes, des souliers hauts lacés en dehors, une courte robe jusqu’au genou ou environ, un chaperon découpé, des bottes ou un houseaux serrés,
de longs éperons, une épée, une dague, un haubert 63, une lance et d’autres armures dont elle s’arma à la manière des hommes d’armes ; et avec eux elle pratiqua les faits de guerre, affirmant qu’en cela elle accomplissait le commandement de Dieu…
Jeanne s’en rapporte à ce qu’elle a déjà répondu (voir auditions des 22, 27 février, 12 et 17 mars).
Art. XIII – Jeanne attribue à Dieu, à ses anges et à ses saints des commandements qui sont contre l’honnêteté du sexe féminin et prohibés par la loi divine, également abominables à Dieu et aux hommes et interdits par les lois ecclésiastiques, comme de se vêtir d’habit d’homme… Elle s’est parfois vêtue d’habits somptueux et magnifiques de draps précieux et d’or et aussi de fourrures… ayant rejeté toute pudeur féminine… mais même contre la décence qui est celle des hommes policés, elle s’est servie de tous les costumes et vêtements que les hommes les plus dissolus ont l’habitude de prendre, en portant même des armes offensives. Attribuer cela au commandement de Dieu, des saints anges, et aussi de vierges saintes, c’est blasphémer Dieu et les saints, anéantir la loi de Dieu, violer le droit canonique, scandaliser le sexe féminin… approuver les exemples de toute dissolution du genre humain.
Jeanne répond qu’elle n’a pas blasphémé Dieu et les saints.
Art. XIV – Jeanne affirme qu’elle fit bien d’user de tels vêtements d’hommes dissolus et veut persévérer, disant qu’elle ne les abandonnera pas qu’elle n’ait permission expresse de Dieu par révélation, faisant injure à Dieu, ses anges et ses saints.
Réponse de Jeanne : Elle affirme qu’elle ne fait point mal de servir Dieu ; elle se rapporte à ses précédentes interventions (voir 24 février, 12 et 17 mars).
Art. XV – Jeanne a requis à plusieurs reprises d’entendre la messe ; elle a été avertie d’abandonner l’habit d’homme et de reprendre l’habit de femme ; les juges lui donnant à espérer qu’on l’admettrait à entendre la messe et à communier sacramentellement, si elle voulait quitter définitivement l’habit d’homme et prendre celui de femme… Elle préféra ne pas participer aux sacrements et aux offices divins plutôt que d’abandonner cet habit, en feignant que cela déplaisait à Dieu. En quoi apparaît son obstination et son endurcissement dans le mal, […] sa désobéissance envers l’Église et son mépris des divins sacrements.
Jeanne aime plus chèrement mourir que de révoquer ce qu’elle a fait du commandement de Notre Seigneur.
Interrogée si elle veut abandonner l’habit d’homme pour entendre la messe, Jeanne répond qu’il ne dépend point d’elle de fixer le terme où elle le laissera et ajoute que si les juges lui refusent d’entendre la messe, il est au pouvoir de Notre Seigneur de la lui faire entendre, quand il lui plaira, sans eux.
Art. XVI – Au château de Beaurevoir et à Arras, Jeanne a été charitablement admonestée par nobles et notables personnes des deux sexes d’abandonner l’habit d’homme et de reprendre des vêtements congruents à son sexe et décents. Elle refusa absolument de le faire et encore elle le refuse avec obstination ainsi que de faire les autres travaux convenant au sexe féminin, se comportant en tout comme un homme plutôt que comme une femme.
Jeanne reconnaît qu’à Arras et au château de Beaurevoir elle a été admonestée de reprendre l’habit de femme ; elle l’a alors refusé et le refuse encore. Quant aux autres travaux de femme, elle dit qu’il y a assez de femmes pour les faire.
XVII – Lorsque Jeanne arriva en présence dudit Charles, vêtue et armée, comme il a été dit, elle lui promit trois choses : 1) qu’elle ferait lever le siège d’Orléans, 2) qu’elle le ferait couronner à Reims, 3) qu’elle le vengerait de ses adversaires et que par son art (magique) ou elle les tuerait tous ou elle les chasserait de ce royaume, tant Anglais que Bourguignons. Jeanne s’est publiquement vantée de cespromesses, à plusieurs reprises et en plusieurs endroits. Pour qu’une plus grande foi soit ajoutée à ses dires, elle usa fréquemment de divinations dévoilant les mœurs, la vie et les actes cachés de certaines personnes arrivant en sa présence, qu’elle n’avait ni connues ni vues auparavant, se vantant de connaître ces chose par révélations.
Jeanne rétorque qu’elle a
porté des nouvelles de par Dieu à son roi : que notre Seigneur lui rendrait son royaume de France, le ferait couronner à Reims et chasserait ses adversaires. Elle parlait de tout le royaume, et si monseigneur de Bourgogne et les autres sujets ne venaient pas en obéissance, son roi les y ferait venir par force. Elle confirme qu’autrefois elle a reconnu Robert de Baudricourt et son roi par ses voix.
XVIII – Aussi longtemps qu’elle demeura avec ledit Charles, Jeanne le dissuada de toutes ses forces de s’appliquer à aucun traité de paix ou accord avec ses adversaires, les incitant toujours au meurtre, à l’effusion du sang humain, affirmant qu’on ne pourrait avoir la paix qu’au bout de la lance et de l’épée, et que Dieu l’avait ainsi ordonné.
Jeanne répond qu’elle a requis par lettres et par ses ambassadeurs le duc de Bourgogne de faire la paix entre son roi et lui. Quand aux Anglais, la paix qu’il faut, est qu’ils s’en aillent dans leur pays, en Angleterre.
XIX – Jeanne consultant les démons et usant de divinations, envoya chercher une épée cachée dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois ou qu’elle avait malicieusement, frauduleusement et artificieusement cachée ou fait cacher dans ladite église, afin que,séduisant princes, nobles, clercs et peuple, elle les induisit à croire plus facilement qu’elle savait par révélation que cette épée se trouvait en cet endroit et que, par là et autres moyens semblables, on lui accordât plus facilement une foi absolue en ce qu’elle dirait.
Jeanne se rapporte à ce qu’elle a répondu (27 février) et nie le reste de l’article.
XX – Jeanne a mis un sort dans l’anneau, l’étendard et certaines pièces de toile et panonceaux qu’elle avait l’habitude de porter ou de faire porter par les siens, et aussi dans l’épée trouvée par révélation, comme elle dit, à Sainte-Catherine de Fierbois, disant que tous ces objets étaient “bien fortunés”. Sur eux, elle fit de nombreuses exécrations et conjurations, affirmant publiquement que par eux s’obtiendrait la victoire et qu’à ces gens portant des panonceaux, rien de contraire ne pouvait arriver dans leurs attaques et qu’ils ne pouvaient eux-mêmes souffrir quelque infortune…Elle l’a publiquement publié à Compiègne, la veille du jour où elle fit une sortie contre monseigneur le duc de Bourgogne, sortie au cours de laquelle nombre des siens ayant été blessés, tués ou capturés, elle fut capturée et prise… Elle avait fait la même chose à Saint-Denis, lorsqu’elle excitait l’armée à donner l’assaut contre Paris.
Jeanne dit qu’elle n’a jamais fait de sortilège et autre mauvais art. La bonne fortune, elle la doit à Notre Seigneur.
XXI – Jeanne, menée par sa témérité et sa présomption, fit faire des lettres portant en tête les noms Jésus Marie, entre lesquels était mis le signe de la croix et les fit envoyer de sa part à notre seigneur le roi, à monseigneur de Bedford, régent du royaume de France, et aux seigneurs et capitaines tenant le siège devant Orléans ; ces lettres contenaient de nombreuses choses mauvaises et pernicieuses et non conformes à la foi catholique.
Jeanne n’a pas écrit ces lettres par orgueil et présomption mais par le commandement de Notre Seigneur. Elle en reconnait la teneur à l’exception de quelques expressions : elle n’a pas dit : “Rendez à la Pucelle” mais “Rendez au roi”, elle ne reconnaît pas les expressions corps pour corps ou chef de guerre.
XXII – Cet article reproduit la lettre aux Anglais que Jeanne envoya le 22 mars 1429 (voir Annexes).
Jeanne rétorque que si les Anglais avaient cru ses lettres, ils auraient agi comme des personnes sages car, avant sept ans, ils s’apercevront bien de ce qu’elle a écrit.
XXIII – D’après la teneur de ces lettres, il est évident que Jeanne a été jouée par les esprits malins et qu’elle les consulte fréquemment sur ce qu’elle doit faire ou bien que, pour séduire le peuple, elle invente pernicieusement et mensongèrement de telles fictions.
Jeanne nie l’influence des esprits malins ; elle aimerait mieux être écartelée avec des chevaux que d’être venue en France sans la permission de Dieu.
XXIV – Jeanne a abusé de ces noms de Jésus Marie mis de part et d’autre du signe de la croix.
Jeanne s’en rapporte à sa réponse du 17 mars. Interrogée à quoi servit le signe, elle répondit que les clercs qui écrivaient ses lettres le mettaient.
XXV – Jeanne usurpant l’office des anges a dit et affirmé qu’elle a été envoyée par Dieu, même pour des actes qui tendent entièrement à la voie de fait et à l’effusion du sang humain, ce qui est absolument étranger à la sainteté et pour tout esprit pieux, horrible et abominable.
Jeanne répond qu’elle requérait qu’on fît la paix et qu’au cas où on ne la ferait pas, elle était prête à combattre.
XXVI – Jeanne étant à Compiègne au mois d’août 1429 a reçu du comte d’Armagnac des lettres dont la teneur suit ci-dessous.
XXVII – Cet article reprend la lettre du comte d’Armagnac (voir Annexes)
XXVIII et XXIX – Ces articles reprennent la réponse de Jeanne au comte d’Armagnac (voir Annexes).
XXX – Jeanne a non seulement mis en doute quel était le vrai pape mais présumant trop d’elle-même et voulant préférer son dire à l’autorité de toute l’Église, elle affirma que dans un certain délai, elle répondrait à qui il faudrait croire.
Aux articles XXVII, XXVIII, XXIX, XXX, Jeanne se rapporte à la réponse qu’elle fit et qui est mise sous l’article XXVI. Mercredi 28 mars
Présents : Pierre Cauchon, Jean Le Maistre, Gilles de Duremort, Pierre Miguet, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Érard Émengart, Maurice du Quesnay, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Guillaume Le Boucher, Jean de Nibat, Jean Le Fèvre, Jean de Châtillon, Jacques Guesdon, Gérard Feuillet, Raoul Roussel, Robert Le Barbier, Guillaume Haiton, Nicolas Couppequesne, Jean Guérin, Denis Gastinel, Jean Le Doux, Jean Pinchon, Jean Basset, Jean de La Fontaine, Jean Colombel, Jean Duchemin, André Marguerie, Jean Alespée, Nicolas Caval, Geoffroy du Crotay, Guillaume Desjardins, Jean Tiphaine, docteurs en médecine, Guillaume de La Chambre, licencié en médecine, frère Jean Duval, frère Isambard de La Pierre de l’ordre des Frères prêcheurs, William Brolbster et John de Hampton, prêtres, Jean d’Estivet, promoteur.
XXXI – Jeanne se vante chaque jour d’avoir plusieurs révélations et visions. Bien qu’elle ait été charitablement admonestée et dûment requise sous serment de les décrire, elle a différé, dénié, refusé de le faire. Elle a affirmé que ces révélations ou visions, elle ne les révélerait pas même si on devait lui couper la tête et qu’on ne tirera pas de sa bouche le signe que Dieu lui avait révélé et par lequel elle a été connue comme venant de Dieu.
Sans la permission de Notre Seigneur, Jeanne confirme qu’elle ne révélera point ce signe.
XXXII – Ces révélations et visions, si ladite Jeanne les a eues, sont venues d’esprits menteurs et malins plutôt que de bons ; c’est ce que tous doivent penser attendu la dureté, l’orgueil, le comportement, les actes, les mensonges, les conditions contradictoires (mises par Jeanne) pour prêter serment.
Jeanne nie cet article : elle a agi par révélation des saintes Catherine et Marguerite. Elle précise où il est écrit : “Tout ce que j’ai fait, c’est par le commandement de Notre Seigneur”, il faut lire : “Tout ce que j’ai fait de bien”. Interrogée si elle fit bien d’aller devant Paris, elle répond : “Les gentilshommes de France voulurent aller devant Paris, et en faisant cela, il lui semble qu’ils firent leur devoir en allant contre l’adversaire”.
XXXIII – Jeanne s’est présomptueusement et témérairement vantée et se vante de savoir à l’avance l’avenir, d’avoir su à l’avance le passé et les événements présents occultes ou cachés, s’attribuant elle-même, créature humaine simple et ignorante, ce qu’on attribue à la divinité.
Jeanne réplique : « Il est au pouvoir de Notre Seigneur de faire des révélations à qui lui plait ».
XXXIV – Persévérant dans ses témérité et présomption, Jeanne a clamé qu’elle connaissait et distinguait les voix des archanges, des anges, des saints et saintes de Dieu, affirmant qu’elle savait distinguer leurs voix des voix humaines.
Jeanne s’en tient à ce qu’elle a dit naguère. De la témérité et de la conclusion de l’article, elle se rapporte à Dieu, son juge.
XXXV – Jeanne s’est vantée qu’elle sait discerner quels hommes Dieu aime ou déteste.
Elle s’en tient à ce qu’elle a dit autrefois du roi et du duc d’Orléans ; des autres gens, elle n’en sait rien.
XXXVI – Jeanne s’est vantée de savoir que non seulement elle-même mais aussi d’autres hommes sur ses instances ont eu connaissance d’une voix qu’elle appelait sa voix, bien qu’une voix de ce genre soit invisible d’une créature humaine.
Jeanne s’en tient à ses déclarations du 22 février : ceux de son parti (le roi, Charles de Bourbon et deux ou trois autres) surent bien que la voix qui lui parlait venait de Dieu.
XXXVII – Jeanne a fréquemment fait le contraire de ce que lui commandaient les voix : elle est partie à l’assaut de Paris, elle a sauté de la tour de Beaurevoir… En quoi il est manifeste qu’elle n’a pas eu de révélation de Dieu ou qu’elle a méprisé ses commandements.
Jeanne s’en tient à ses déclarations précédentes (22 février, 10 et 15 mars) mais ajoute qu’elle eut la permission de quitter Saint-Denis.
XXXVIII – Dès le temps de sa jeunesse, Jeanne a dit, fait et perpétré de très nombreux méfaits, crimes, péchés et délits honteux, terribles, scandaleux, déshonorants et inconvenants pour son sexe ; néanmoins, elle a affirmé que tout ce qu’elle avait fait, elle l’avait fait de par Dieu et par révélation des saints anges et des saintes vierges Catherine et Marguerite.
En réponse à cet article pour lequel le promoteur n’argumente guère, Jeanne rappelle que sans la grâce de Dieu, elle n’aurait rien pu faire.
XXXIX – « Bien que le juste succombe soixante-dix fois par jour », etc. Jeanne dit n’avoir jamais fait ou du moins qu’elle croyait n’avoir jamais fait œuvre de péché mortel bien que tous les actes que les gens de guerre ont accoutumé de faire et de plus graves, elle les avait accomplis.
Jeanne rétorque : « J’ai répondu et je me rapporte à ce qu’autrefois j’en ai dit er » (24 février, 1 et 14 mars).
XL – Jeanne, oublieuse se son salut et à l’instigation du diable, n’a pas eu honte, à plusieurs reprises, de recevoir le corps du Christ en des lieux divers et nombreux, en habit d’homme.
Jeanne se rapporte à ce qu’elle en a dit le 3 mars, et à Dieu pour la conclusion de cet article.
XLI – Jeanne, comme une désespérée, par haine et mépris des Anglais et aussi à cause de la destruction de Compiègne qu’elle avait entendu annoncer, entreprit de se précipiter du sommet d’une haute tour, à l’instigation du diable, fit pour cela ce qu’elle put. En se précipitant ainsi elle était menée pas un tel instinct diabolique qu’elle recherchait plutôt la libération des corps que celle des âmes ; elle s’est plusieurs fois vantée qu’elle se tuerait plutôt que de permettre qu’elle fût livrée aux Anglais.
Jeanne reprend les explications données le 14 mars.
XLII – Jeanne a dit et publié que les saintes Catherine et Marguerite ont des membres corporels comme par exemple tête, yeux, visage, cheveux et choses semblables ; et avec cela, elle dit qu’elle avait palpé lesdites saintes dans ses mains et qu’elle les avait embrassées.
Réponse : elle en a déjà répondu le 17 mars.
XLIII – Jeanne dit que les saints et les saintes, les anges et les archanges parlent la langue française et non l’anglaise car ils ne sont pas du parti des Anglais mais des Français. Elle affirme ainsi de saints et de saintes qui sont dans la gloire – en les outrageant – qu’ils tiennent un royaume catholique et un peuple pratiquant la vénération de tous les saints, selon les prescriptions de l’Église, en haine capitale.
Elle se rapporte à Dieu et à ce qu’elle a répondu (le 1er mars).
XLIV – Jeanne s’est vantée que sainte Catherine et sainte Marguerite lui ont promis de la conduire en paradis et lui ont certifié qu’elle acquerra la béatitude si elle garde sa virginité ; et de cela elle est sûre.
Jeanne réplique qu’elle n’a rien demandé que le salut de son âme, et s’en rapporte au Seigneur.
XLV – Bien que les jugements de Dieu soient impénétrables, Jeanne profère qu’elle connait les saints, saintes, archanges, anges, ou élus de Dieu, et qu’elle reconnait tel d’entre eux.
Jeanne reprend ses affirmations antérieures (27 février, 1er et 3 mars) ; elle sait bien les distinguer mais n’indique pas à partir de quoi.
XLVI – Elle a requis très affectueusement saintes Catherine et Marguerite en faveur de ceux de Compiègne : « Comment Dieu laissera-t-il ainsi mourir ceux de Compiègne qui sont si loyaux ? ». En quoi apparaissent son impatience et son irrévérence envers Dieu et les saintes.
Jeanne rappelle que, après le saut de la tour de Beaurevoir, sainte Catherine lui a dit qu’elle guérirait et que ceux de Compiègne auraient du secours.
XLVII – Jeanne mécontente de la blessure qui lui advint dans le saut de la tour de Beaurevoir et de ce qu’elle n’était pas parvenue à ce qu’elle souhaitait, blasphéma Dieu, les saints, les saintes, leur manqua terriblement de respect ; depuis qu’elle fut au château de Rouen, plusieurs fois des jours différents, elle blasphéma et renia Dieu, la bienheureuse Vierge, les saints et les saintes supportant impatiemment et détestant d’être mise en jugement devant des gens d’Église.
Elle s’en rapporte à Notre Seigneur et nie d’avoir blasphémé ou maudit les saints ou les saintes.
XLVIII – Jeanne croit que les esprits qui lui apparaissent sont des anges et des archanges et des saintes de Dieu… alors qu’elle ne rapporte aucun signe qui puisse être suffisant pour reconnaître les êtres susdits ; elle n’a même pas consulté évêque, curé ou prélat de l’Église ou quelque personne ecclésiastique pour savoir si elle devait ajouter foi à de tels esprits. Bien plus, elle disait que les voix lui avaient défendu de découvrir ce qui précède à quiconque, si ce n’est seulement tout d’abord à un capitaine d’hommes d’armes et à Charles et à d’autres personnes purement laïques. Par quoi elle avoue mal penser des articles de la foi et même avoir des révélations suspectes qu’elle a voulu cacher aux gens d’Église et découvrir plutôt aux gens du siècle.
Elle affirme en avoir répondu ; quant aux signes, si ceux qui les demandent n’en sont pas dignes, elle n’en peut mais.
XLIX – Jeanne se fondant sur sa seule vision, a vénéré ces esprit, baisant la terre sur laquelle elle dit qu’ils étaient passés, embrassant ces mêmes esprits, en pliant le genou et leur faisant d’autres révérences… alors qu’elle ne savait si c’étaient de bons esprits. Ces vénérations et cultes paraissent relever de l’idolâtrie et d’un pacte conclu avec les démons.
Sur le commencement, elle en a déjà répondu (24 février, 10, 12 et 15 mars), et sur la conclusion, elle s’en rapporte à Notre Seigneur.
L – Jeanne fréquemment et quotidiennement invoque ces esprits, les consulte sur des actions particulières qu’elle doit faire, par exemple sur ce qu’elle doit répondre en jugement et autres choses, ce qui paraît relever de l’invocation de démons, et en relève.
Jeanne renvoie qu’elle en a déjà répondu et qu’elle appellera ses voix à l’aide tant qu’elle vivra. Elle affirme même qu’elle a fréquemment par ses voix des nouvelles de l’évêque de Beauvais. Et comme celui-ci s’enquiert de ce que les voix disent à son sujet, elle rétorque : « Je vous le dirai à part ».
LI – Jeanne n’a pas craint de se vanter que saint Michel, archange de Dieu vint à elle… et aurait marché auprès d’elle, la tenant par la main, montant ensemble les degrés du château et allant à la chambre de son roi… et le dit archange aurait fait la révérence audit roi. Dire cela doit être estimé présomptueux, téméraire et inventé surtout qu’on ne lit (dans aucun des livres saints) qu’une telle révérence ait été faite par anges ou archanges à quelque saint homme et même pas à la Bienheureuse Vierge, mère de Dieu… Jeanne se vante même qu’à sa prière, l’ange a apporté avec lui une couronne fort précieuse à son roi. Cette couronne est maintenant déposée dans le trésor de ce même roi… De telles choses, bien plutôt que d’être révélées par Dieu, sont imaginées par ladite Jeanne à l’instigation du diable, ou bien lui sont montrées par le démon lui-même en des apparitions dues aux sortilèges, pour moquer sa curiosité, alors qu’elle cherche ce qui est plus élevé qu’elle, et qui est au dessus des facultés de sa condition.
(Le promoteur a compacté questions et réponses sur l’ange, la couronne et le signe, et s’appuyant sur des invraisemblances du récit de Jeanne, il en déduit, avec une touche de condescendance pour les facultés de Jeanne, l’instigation du diable.)
Jeanne estime qu’elle a déjà répondu aux questions et pour la conclusion de l’article, elle se rapporte à Dieu.
LII – Jeanne a, par ses inventions, séduit le peuple catholique en un point tel que beaucoup, en sa présence, l’adorèrent comme sainte et encore l’adorent en son absence, ordonnant en son honneur messes et collectes dans les églises ; bien plus, ils la disent plus grande que tous les saints de Dieu, après la Bienheureuse Vierge ; ils élèvent ses images et représentations dans les basiliques des saints et portent aussi sur eux de ses représentations en plomb ou autre métal comme on a coutume de faire pour des saints canonisés. Ils prêchent publiquement qu’elle est une messagère de Dieu et plutôt un ange qu’une femme. Tout cela est pernicieux à la religion chrétienne et trop scandaleusement dommageable au salut des âmes.
Elle confirme que le 3 mars, elle avait déjà été interrogée sur le culte qu’elle suscitait autour de sa personne, et elle s’en rapporte une nouvelle fois à Dieu.
LIII – Contre les commandements de Dieu et des saints, Jeanne assuma présomptueusement et orgueilleusement la domination sur des hommes, se constituant chef et conducteur d’une armée parfois nombreuse de 16 000 hommes où se trouvaient des princes, des barons et de nombreux autres nobles qu’elle fit tous servir sous elle comme sous un principal capitaine.
Si elle fut chef de guerre, ce fut pour battre les Anglais. Le 27 février, quand on lui demanda quelle compagnie lui donna le roi, elle répondit de dix à douze mille hommes. Le promoteur gonfle volontairement les effectifs qui furent confiés à Jeanne.
LIV – Jeanne, sans pudeur, vécut avec des hommes, refusant la compagnie ou les services des femmes, ne les acceptant que d’hommes qu’elle voulut pour la servir dans les offices privés de sa chambre et dans ses secrètes affaires ; ce qui ne s’est jamais vu ni entendu d’une femme pudique et dévote.
Elle rappelle que son gouvernement, c’était d’hommes mais au logis et au gîte de nuit, le plus souvent, elle avait une femme avec elle. Quand elle était en guerre, elle couchait vêtue et armée, là où elle ne pouvait trouver des femmes. Pour la conclusion de l’article, elle s’en rapporte au Seigneur.
LV – Jeanne a abusé des révélations et prophéties qu’elle dit avoir de Dieu, les tournant au lucre et au profit temporel ; en effet par les moyens de ces révélations, elle s’est acquis grande abondance de richesses et grands appareils et états en officiers nombreux, chevaux, armements et aussi pour ses frères et parents, de grands revenus temporels, imitant en cela les faux prophètes qui, pour acquérir un profit temporel ou les faveurs des seigneurs temporels, ont accoutumé de feindre qu’ils avaient des révélations divines… pour plaire aux princes temporels, abusant des oracles divins et attribuant leurs mensonges à Dieu.
Jeanne répond que ce que le roi a donné à ses frères provient de sa grâce, sans requête de sa part. Quant à la charge que lui impute le promoteur, elle en a répondu (le 10 mars) ; pour la conclusion de l’article, elle s’en rapporte à Notre Seigneur.
LVI – Jeanne s’est plusieurs fois vantée d’avoir deux conseillers (qu’elle appelle conseillers de La Fontaine) qui vinrent à elle après qu’elle fut prise, comme on le voit dans la confession de Catherine de La Rochelle faite devant l’official de Paris ; laquelle Catherine a dit que Jeanne sortirait des prisons avec l’aide du diable si elle n’était pas bien gardée.
Jeanne ne connait pas ces conseillers de La Fontaine. Pour la conclusion de l’article, elle la nie et elle ne voudrait point que le diable la tirât hors des prisons.
(En déposant à l’officialité de Paris, Catherine de La Rochelle se venge du différend qu’elle eut avec Jeanne – voir audition du 3 mars.)
LVII – Jeanne, en la fête de la Nativité de Notre Dame, a fait rassembler tous les combattants de l’armée dudit Charles pour aller à l’assaut de Paris, leur promettant qu’ils y entreraient ce jour-là et qu’elle le savait par révélation… Cependant elle n’a pas craint de nier cela en justice devant vous. Également en d’autres lieux comme à La Charité sur Loire, à Pont l’Évêque et aussi Compiègne… elle prédit bien des événements comme devant se produire, disant qu’elle le savait par révélation, desquels aucun n’arriva mais plutôt le contraire… Et elle nia devant vous avoir reçu des promesses ou avoir fait des prédictions, parce que les choses n’arrivèrent point comme elle l’avait dit, alors que de nombreuses personnes dignes de foi rapportent que ces prédictions ont été dites par elle… On rapporte qu’à l’interrogation qui lui était faite : pourquoi il était advenu que non seulement elle n’était pas entrée dans Paris mais que de nombreux hommes de son armée avaient été blessés, et elle-même d’une atroce plaie, et certains tués, elle a répondu ceci : que Jésus lui avait manqué en sa promesse.
Jeanne réplique lapidairement que du commencement de cette article, elle en a déjà répondu, “et si j’en suis avisée davantage, volontiers j’en répondrai davantage”. Elle nie avoir dit que Jésus lui avait manqué en sa promesse.
LVIII – Jeanne fit peindre son étendard et y représenter deux anges autour de Dieu qui tenait le monde dans sa main avec ces noms Jésus Marie; elle dit avoir fait cela du commandement de Dieu… Et cet étendard, elle l’a mis dans l’église de Reims près de l’autel quand ledit Charles fut sacré, voulant par orgueil et frivole vanité que cet étendard fut particulièrement honoré par les autres. Elle se fit aussi peindre des armes où elle mit deux lys d’or sur champ d’azur et au milieu des lys une épée d’argent avec poignée et garde d’or, la pointe dressée vers le haut au bout de laquelle est une couronne d’or. Tout cela paraît l’effet du faste et de la vanité et non de la religion ou de la piété ; et d’attribuer de telles vanités à Dieu et aux anges est contraire à la révérence envers Dieu et les saints.
“J’en ai répondu” dit-elle. Puis, contredite par le promoteur : “Je me rapporte ou m’attends à Notre Seigneur”.
(Il est à noter que Jeanne n’est pour rien dans la confection de ses armes de noblesse ; elles lui ont été données par le roi lors de son anoblissement en décembre 1429.)
LIX – À Saint-Denis, Jeanne offrit et fit déposer dans l’église, en un endroit élevé, ses armes sous lesquelles elle avait été blessée dans l’assaut contre la ville pour qu’elles fussent honorées par le peuple comme reliques. Dans la même ville, elle fit allumer des chandelles dont elle faisait couler la cire fondue sur les têtes des petits enfants, leur prédisant leurs fortunes futures et faisant, à leur sujet, et, par ce sortilège, de nombreuses divinations.
Une nouvelle fois, le promoteur affabule. Pour les armures, Jeanne estime qu’elle a déjà répondu ; quant aux chandelles, elle nie.
LX – Jeanne, au mépris des commandements et des lois de l’Église, a plusieurs fois refusé de jurer en justice de dire la vérité, se rendant par là suspecte d’avoir fait ou dit en matière de foi et de révélations, des choses qu’elle n’ose révéler aux juges ecclésiastiques, par crainte d’en recevoir la très juste punition, comme elle paraît l’avoir suffisamment avoué, quand elle allégua en justice ce proverbe que « pour dire la vérité, parfois des gens sont pendus » ; et elle dit souvent : « Vous ne saurez pas tout » et « j’aimerais mieux avoir la tête coupée que de dire tout ».
Jeanne estime qu’elle n’a pris de délai que pour répondre plus sûrement à ce qu’on lui demandait. Quand au conseil de son roi, elle n’a pas voulu le révéler car cela ne touche pas le procès. Et pour le signe donné à son roi, elle l’a dit parce que les gens d’Église l’ont condamnée à le dire.
LXI – Jeanne, exhortée à soumettre tous ses dits et ses faits à la détermination de l’Église militante alors qu’on lui avait exposé la distinction de l’Église militante d’avec la triomphante, a dit se soumettre à l’Église triomphante, refusant de se soumettre à l’Église militante, manifestant ainsi qu’elle pensait mal sur l’article “Une seule sainte Église, etc.”, et qu’elle errait à son sujet, disant qu’elle dépendait de Dieu sans intermédiaire, s’en rapportant de ses actes à Lui et aux saints et non au jugement de l’Église.
Jeanne voudrait porter honneur et révérence à l’Église militante de tout son pouvoir. Et quant à s’en rapporter de ses faits à l’Église militante : “Il faut que je m’en rapporte au Seigneur Dieu qui me fait faire cela”. Interrogée si elle se rapporte à l’Église militante de ce qu’elle fit : “Envoyez-moi le clerc samedi prochain et je vous en répondrai”.
LXII – Jeanne s’efforce de scandaliser le peuple, de l’induire à croire fermement tout ce qu’elle a dit et dira, s’attribuant l’autorité de Dieu et des anges et s’élevant au dessus de tout pouvoir ecclésiastique, afin de faire tomber les hommes dans l’erreur, comme les faux prophètes ont accoutumé de faire, introduisant dans l’Église des sectes d’erreur et de perdition qui se sépareront de l’unité du corps de l’Église. Cela est pernicieux pour la religion chrétienne et, s’il n’y est pourvu par les prélats de l’Église, pourra ruiner toute autorité ecclésiastique. De toutes parts s’insurgeront hommes et femmes, feignant d’avoir des révélations de Dieu et des anges, en semant les mensonges et les erreurs, comme on l’a déjà éprouvé bien des fois depuis que cette femme s’est levée et a commencé de scandaliser le peuple chrétien et de publier ses impostures.
Elle indique qu’elle en répondra le samedi suivant.
LXIII – Jeanne n’a pas craint de mentir en justice ni de violer son propre serment, en affirmant au sujet de ses révélations de nombreuses choses contradictoires, de proférer des malédictions contre des seigneurs et de notables personnes et contre toute une nation, énonçant sans pudeur des paroles de tromperie et de dérision qui ne conviennent pas à une sainte femme, qui la montrent régie et gouvernée dans sa conduite par de mauvais esprits et non comme elle s’en vante, par le conseil de Dieu et des anges. Le Christ dit des faux prophètes “Vous les reconnaîtrez à leurs fruits” (Matthieu VII, 16).
Jeanne se rapporte à ce qu’elle a dit, et pour la conclusion de l’article elle se rapporte au Seigneur Dieu.
LXIV – Jeanne se vante de savoir qu’elle a obtenu la rémission de ce péché qu’elle a commis d’un cœur désespéré à l’instigation del’esprit du mal, quand elle se précipita de la haute tour du château de Beaurevoir ; alors que cependant l’Écriture dit que personne ne sait s’il est digne d’amour ou de haine, ni par conséquent s’il est purgé du péché ou justifié.
Un peu énervée, Jeanne rétorque : « Je vous en ai assez répondu, à quoi je me rapporte ». Pour la conclusion, elle s’en rapporte au Seigneur.
LXV – Jeanne dit fréquemment requérir de Dieu qu’il lui envoie par les anges et saintes Catherine et Marguerite expresse révélation sur la conduite qu’elle devrait tenir, par exemple si elle devrait répondre en justice la vérité sur certains points et au sujet d’autres faits qui lui sont personnels. C’est là tenter Dieu et requérir de lui ce qui ne doit pas en être requis, alors qu’il n’y a pas de nécessité et que l’enquête ou investigation humainement possible n’a pas été faite. Et surtout dans le saut déjà noté du haut de la tour, elle paraît manifestement avoir tenté Dieu.