Jeanne d’Arc - La vérité sur un faux procès
Jeudi 1er mars – Cinquième séance. Chambre du parement. Les lettres de Jeanne
Jeudi 1 er mars – Cinquième séance. Chambre du parement. Les lettres de Jeanne
Cinquante-sept assesseurs sont présents. Le tribunal interroge Jeanne sur des positions qu’elle a prises sur des sujets sensibles et risqués.
Le rituel du serment continue. Jeanne persiste à affirmer qu’elle sait des choses qui ne touchent pas le procès et qu’il n’est pas besoin de les dire. Mais elle accepte de dire tout ce qu’elle sait concernant le procès et précise : « Je vous dirai tout autant que je dirais si j’étais devant le pape de Rome. » En disant ceci, par mégarde, Jeanne s’est aventurée sur un terrain semé d’embûches…
La lettre au comte d’Armagnac
Depuis le schisme d’Occident, ils sont deux, voire trois hauts dignitaires de la chrétienté à revendiquer la tiare papale. Et le concile de Constance (1415-1418) qui avait porté Martin V au siège pontifical, n’avait pas entièrement résolu le problème puisque deux autres dignitaires de l’Église s’estiment également investis du magistère. L’évêque demande à Jeanne s’il y a un pape ailleurs qu’à Rome – sur quoi elle s’enquiert ingénument s’il y a deux papes.
L’évêque ne pouvait trouver meilleure occasion pour exhiber deux documents qui mettent La Pucelle en difficulté. Il s’agit d’une lettre du comte Jean IV d’Armagnac demandant à Jeanne de supplier Notre Seigneur Jésus-Christ de déclarer par son intermédiaire lequel des trois prétendants au papat devait être considéré comme le vrai pape auquel il faudrait obéir.
La question était d’autant plus préoccupante pour Jean d’Armagnac qu’il n’avait guère été inspiré dans ses choix de titulaires du Saint-Siège. Successivement, il avait soutenu les papes avignonnais, Benoit XIII, Clément VIII et Benoit XIV. Martin V l’avait déclaré schismatique et hérétique.
Par une lettre datée du 22 août 1429 à Compiègne, Jeanne avait répondu en retour : « Je suis présentement trop occupée du fait de la guerre ; mais quand vous saurez que je serai à Paris, envoyez un messager devers moi et je vous ferai savoir en vérité celui auquel vous devez croire et ce que j’en aurai su par le conseil de mon droit et souverain Seigneur » (voir Annexes).
On ne sait par quel cheminement, Pierre Cauchon avait récupéré ces lettres. Parfois, au Moyen Âge, des lettres, se recopiaient et se diffusaient largement. Au tribunal, elle essaye de se tirer d’affaire en arguant qu’elle allait monter à cheval quand elle donna réponse. Pour ce qui la concerne, elle précise qu’elle « croit en notre Seigneur le pape qui est à Rome ». On lui demande pourquoi elle fit une autre réponse, sur quoi elle prétend que la réponse donnée par elle le fut sur une autre matière que sur le fait des trois souverains pontifes…
Les lettres aux Anglais
Le tribunal a évidemment possession – et elles sont encore plus
compromettantes – les lettres de défi 53 qu’elle envoya au roi d’Angleterre et au duc de Bedford. Et en particulier la première, dans laquelle elle demandait aux responsables anglais de rendre « à La Pucelle qui est envoyée de par Dieu, le Roi du Ciel, les clefs de toutes les bonnes villes qui vous avez prises et violées en France ».
La demande était assortie de fortes menaces : « Roi d’Angleterre, si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre, et en quelque lieu que j’atteindrai vos gens en France, je les ferai en aller, qu’ils le veuillent ou ne le veuillent ; et s’ils ne veulent obéir, je les ferai tous occire. Je suis envoyée de par Dieu le Roi du Ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France. »
Jeanne assume la rédaction de ces lettres, sauf sur quelques points. Au lieu de « Rendez à la Pucelle » il faut lire « Rendez au roi », et elle nie avoir utilisé les termes “chef de guerre” et “corps pour corps”.
En revanche, Jeanne persiste dans son discours offensif. Elle affirme qu’« avant sept ans les Anglais abandonneront plus grand gage qu’ils ne firent devant Orléans et perdront tout en France et que ce sera par une grande victoire que Dieu enverra aux Français ». Interrogée comment elle le sait, elle répond : « Je sais bien cela par révélation qui me fut faite et que cela arrivera avant sept ans ».
Questions dans le désordre
La séance se poursuit avec un retour sur les saintes : leurs habits, leur forme, leur figure, savoir si elles avaient des cheveux longs et pendants, si elles avaient “quelque chose comme des bras ou si elles avaient d’autres membres figurés”. Les voit-elle toujours avec le même habit ?
Elle répond qu’elle les voit toujours dans la même forme et leurs figures sont très richement couronnées. En voulant poursuivre l’hérésie, le tribunal donne parfois dans l’élucubration. Interrogée si sainte Catherine parle la langue anglaise, Jeanne rétorque : « Comment parlerait-elle anglais puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ». Les anneaux de Jeanne
On lui demande si elle a quelques anneaux. Elle réplique, s’adressant à l’évêque : « Vous en avez un à moi ; rendez le moi ». Elle dit que les Bourguignons ont un autre anneau qui lui avait été donné par son père ou sa mère, et précise que son frère lui donna l’anneau détenu par l’évêque. Mais « jamais elle ne guérit qui que ce fût par l’un de ces anneaux ». Selon une croyance répandue au Moyen Âge, un diable pouvait être dissimulé dans un anneau…
Interrogée si les saintes ont parlé avec elle sous l’arbre des fées, elle n’en sait rien. Sur les promesses que lui firent les saintes : « Ce n’est pas de votre procès du tout » ; mais elles lui dirent que son roi serait rétabli dans son royaume et elles lui promirent de l’amener en Paradis. Interrogée si son conseil lui aurait dit qu’elle serait libérée de sa prison actuelle : « Parlez m’en dans trois mois, je vous répondrai la dessus ». On lui demande ce qu’elle a fait de sa mandragore. Elle répond qu’elle n’en a pas, qu’elle n’en a jamais eu et n’a jamais vu de mandragore mais qu’elle a entendu dire que dans son village il y en avait une et que c’est une chose périlleuse à garder. On lui demande à quoi sert une mandragore : elle a entendu dire que cette plante faisait venir de l’argent mais elle n’en croit rien.
Manifestement obnubilés par les apparitions, les juges reviennent à la charge. Quel aspect avait saint Michel quand il lui apparut ? Elle ne vit pas de couronne et ne sait rien de ses vêtements. Était-il nu ? Réponse : « Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ». Avait-il des cheveux ? Réponse : « Pourquoi lui auraient-ils été coupés ? » Elle dit également qu’elle n’avait pas vu le bienheureux Michel depuis qu’elle quitta le château du Crotoy. On l’interroge à nouveau sur le signe qu’elle donna au roi pour prouver qu’elle venait de par Dieu. Réponse : « Je vous ai toujours répondu que vous ne me tireriez pas cela de la bouche. Allez le lui demander. » Son roi avait-il une couronne quand il était à Reims ? À ce qu’elle pense, son roi prit avec plaisir la couronne qu’il trouva à Reims, mais s’il avait attendu, il aurait eu une couronne mille fois plus riche.