Jeanne d’Arc - La vérité sur un faux procès
Un procès en hérésie
Les intérêts anglais et bourguignons s’opposèrent également à propos de l’héritage du Hainaut qui fut revendiqué, en 1424, par Humphrey de Gloucester, frère du régent, alors que le duc de Bourgogne entendait annexer cette province. Le duc de Bedford trancha le conflit en faveur du duc de Bourgogne qui restera néanmoins méfiant à l’égard des Anglais. En 1429, quand Orléans assiégée envisageait sa reddition, le duc de Bedford exigea qu’elle fût remise à lui-même et non au duc de Bourgogne comme le souhaitaient les représentants du conseil de la ville. Devant cette attitude, le duc de Bourgogne procéda au retrait de ses troupes qui participaient au siège de la ville. Ce qui évidemment facilita la tâche des défenseurs.
Au fil du temps, les Bourguignons prendront conscience que l’alliance avec les Anglais est pour eux d’un faible profit. La trêve négociée à Compiègne pendant l’été 1429, entre Philippe le Bon et Charles VII, confirme déjà l’autonomie des Bourguignons par rapport à leur allié anglais.
Néanmoins, le régent a concédé au duc de Bourgogne, le 13 octobre 1429, le titre de lieutenant général du royaume de France et, le 9 mars 1430, les comtés de Champagne et de Brie qui auraient permis de joindre en un ensemble unique les possessions bourguignonnes et flamandes – mais qui restent toutefois à conquérir sur les Armagnacs. Quelques avantages financiers furent par ailleurs attribués au duc de Bourgogne.
En 1430, le contentieux entre le duc de Bourgogne et Charles VII reste trop lourd et les esprits ne sont pas prêts pour un rapprochement. Philippe le Bon peut difficilement oublier la complicité active du Dauphin dans l’assassinat de son père Jean sans Peur. La réconciliation interviendra plus tard, lors de la signature du traité d’Arras, en septembre 1435, entrainant la rupture de l’alliance anglo-bourguignonne. Mais à l’automne 1430, alors que les Anglais veulent absolument prendre possession de Jeanne qu’ils estiment être la cause de tous leurs échecs, le duc de Bourgogne n’a aucune raison de ne pas leur remettre une guerrière pour laquelle il n’a aucune sympathie et qui lui est payée un bon prix…
Un procès en hérésie
Évoquant le silence du roi et de la cour, le cardinal Touchet écrit : « Rien
n’est venu jusqu’à ce jour expliquer le pourquoi de cettepeur 10 ». Ce silence nous paraît fort bien s’expliquer par un élément qui, jusqu’à présent, n’a guère été pris en compte mais qui paraît fondamental : la gravité de l’accusation portée contre Jeanne. Elle est “véhémentement” soupçonnée d’hérésie.
Charles VII et sa cour
Notre époque, qui a pris beaucoup de distance par rapport à la foi et à ses multiples déclinaisons, a peine à appréhender ce que pouvait représenter le crime d’hérésie au Moyen Âge. De tous les crimes que pouvait commettre un être humain, l’hérésie était le plus grave. Les faux monnayeurs étaient punis de mort car ils altéraient la valeur de la monnaie. L’hérésie était pire car elle mettait en péril la vie éternelle de l’âme.
La lutte contre l’hérésie est aussi vieille que le christianisme. « Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme le sarment ; il sèche, puis on le ramasse et on le jette au feu et il brûle » disait saint Jean. Lorsque Théodose fit du christianisme la religion officielle de l’empire romain, en 380, toutes les autres formes de culte furent prohibées et leurs serviteurs pourchassés. Les autorités ecclésiastiques se montrèrent également intransigeantes sur l’unité de la doctrine (Unam Sanctam Catholicam Ecclesiam) et la fermeté de la foi du chrétien. Le doute lui-même était assimilé à l’hérésie.
Le peuple du Moyen Âge vit dans un univers peuplé de démons, obsédé par l’avènement de l’Antéchrist, avec ses colonnes infernales. Les émotions violentes comme les enthousiasmes débridés traversent ces hommes et ces femmes qui se nourrissent aussi bien des plus grands espoirs que des plus folles craintes. Mais il ne peut y avoir de compromis avec la foi et les valeurs sacrées. La lutte contre l’hérésie passe par l’extermination des hérétiques. Et l’élimination par le feu est la plus efficace car elle ne laisse rien subsister du condamné, d’autant que l’on prend soin de disperser ses cendres.
Le supplice du feu fut infligé aux Bogomiles (Xe siècle) comme aux Cathares (XIIIe siècle). L’Empereur Frédérique II, en 1220, avait édicté la peine du feu pour les hérétiques de Lombardie, comme le feront en 1270 Les Enseignements de saint Louis. Devant la montée des hérésies, le pape Grégoire IX créa, en 1231, la Sainte Inquisition avec ses tribunaux. Les Dominicains furent les principaux acteurs de sa mise en œuvre. Mais l’impulsion venait d’en haut. Les plus hautes autorités spirituelles du Moyen Âge, saint Dominique, saint François, saint Thomas d’Aquin, ne furent pas avares du sang des hérétiques. Louis IX, le roi modèle de la chrétienté médiévale qui sera canonisé après sa mort, recommandait à son fils ainé : « Fais chasser les hérétiques et les mauvaise gens de la terre autant que tu le pourras en requérant comme il le faut, le sage conseil des bonnes gens
afin que la terre en soit purgée 11 ». Le saint roi encouragea par ailleurs le zèle des tribunaux de l’inquisition, en recherchant surtout la conversion des hérétiques.
D’une manière générale, l’Église se montra implacable à l’égard de ceux qui se plaçaient en dehors de ses règles. Pour mener une vie retirée, partagée entre le travail, la prière et la charité, les Béguines furent considérées comme des hérétiques. En 1310, Marguerite Porète, auteur du traité Le Miroir des
simples âmes 12 fut brûlée à ce titre. Cette répression impitoyable ne peut être mise en œuvre qu’en raison du large assentiment qu’elle rencontre. Mais des esprits qui comptent parmi les plus éclairés du Moyen Âge ne manifestèrent aucune réticence quant à l’usage de la violence pour amener à résipiscence, voire pour exterminer les dissidences. Jean de Gerson, totalement engagé dans la cause de Jeanne d’Arc, en est l’exemple. Il convient aussi de souligner que l’inquisition bénéficiait d’un large soutien populaire. Après tout, une exécution par le feu était un grand spectacle à ne pas manquer…
De leur côté, ceux qui furent considérés comme des hérétiques ne ménagèrent pas l’Église. L’insolente richesse de l’Église et les nombreux abus qui se développaient en son sein offraient des thèmes privilégiés pour les personnes qui la combattaient. En Angleterre, John Wycliffe, universitaire de renom qui laissa une œuvre considérable en latin, n’eut de
cesse de dénoncer l’Église pervertie qui avait failli à sa mission13. Les thèses de Wycliffe furent largement reprises par Jean Hus, prédicateur à Prague, qui, en 1412, s’indigna contre la vente des indulgences. Les violences ne restèrent pas toujours verbales. La croisade dite des Pastoureaux fut marquée
par le pillage d’édifices sacrés et le massacre des prêtres 14. Bref, la lutte fut toujours implacable entre l’Église et les hérésies car elle s’alimenta des haines et des violences réciproques. Une situation qui se prolongera jusque dans les guerres de religion au XVIe siècle.
Les sorciers, les sorcières, les personnes qui utilisaient des charmes, les voyants, les diseurs de bonne aventure, les dissidences religieuses, Bogomiles, Cathares et autres furent fortement malmenés par l’inquisition. Mais nul, aussi haut placé fût-il, ne put se dire épargné par l’hérésie. De grands seigneurs, des prélats, des princes du sang, des rois et mêmes des papes furent poursuivis pour des soupçons d’hérésie. Les morts eux-mêmes ne furent pas soustraits à la vindicte. Le concile de Constance (1415-1418) ordonna l’exhumation des restes de Wycliffe pour qu’ils fussent brûlés et dispersés. Il condamna Jean Hus au bûcher et décida que tous ceux qui considéraient Jean Hus comme un saint seraient hérétiques, relaps et brûlés.
Jeanne devant Compiègne
Les inquisiteurs étaient d’autant plus redoutables qu’ils disposaient d’un pouvoir sans limite pour conduire leurs enquêtes et qu’ils avaient la faculté d’absoudre les personnes sous leur autorité, qui se seraient rendues coupables d’excès. Les dénonciations étaient encouragées et les liens du sang n’excusaient pas le silence face à des agissements coupables. Le seul recours était finalement l’appel au pape, guère facile à mettre en œuvre. Quand à la procédure utilisée, elle restait secrète jusqu’au jugement. Elle reposait essentiellement sur des témoignages et tous les moyens étaient bons – y compris la torture – pour obtenir des preuves et surtout des aveux. Ajoutons la touche d’hypocrisie : les canons de l’Église interdisaient aux clercs de prononcer une condamnation à mort ou d’assister à une exécution. L’Église cherchait d’abord à obtenir l’aveu et le repentir. Mais si le condamné retournait à son erreur, l’Église le déclarait relaps et l’abandonnait au “bras séculier” dont elle requerrait néanmoins la bienveillance. Ce dernier était alors dans l’obligation de prononcer la condamnation à mort et de procéder à l’exécution.
La suspicion d’hérésie s’articulait en trois niveaux d’ordre croissant : légère, véhémente, violente. La suspicion qui pesait sur Jeanne était de niveau intermédiaire : véhémente. Elle était accusée d’avoir remportée ses victoires militaires non point par son excellence dans l’art de la guerre mais par l’usage de sortilèges. Elle était donc hérétique et disciple de Satan. C’était une accusation très grave qui était avancée contre La Pucelle, en cette période où l’Église qui de concile en concile ne parvenait pas à résoudre ses problèmes internes, avait tendance à radicaliser ses positions. Dans l’action qu’elle menait contre Jeanne, l’Église bénéficiait du concours de l’université de Paris, auréolée d’un grand prestige à travers l’Europe en raison des maîtres illustres qu’elle avait comptés en ses rangs. Le pape Alexandre IV la qualifia de : « soleil radieux qui répand sur le monde la lumière de la pure doctrine ».
L’université de Paris était acquise à la cause anglo-bourguignonne. Ce n’est pas pour autant que Charles VII pouvait s’autoriser à entrer directement en conflit avec elle, surtout pour une question qui relevait de la religion. La perspective d’un procès pour le plus grand des crimes, l’hérésie, dont nul ne pouvait savoir ce qu’il révélerait et à quoi il aboutirait, frappa de stupeur le camp armagnac.
La situation se présentait d’autant plus mal pour Jeanne qu’au cours de l’année 1430 venaient de disparaître Christine de Pisan, la célèbre femme de lettres qui l’avait magnifiée dans un long poème, à la suite de la victoire d’Orléans, et le chancelier Jean de Gerson qui lui avait consacré un traité élogieux De mirabili victoria cuisdam Puelae (sur la merveilleuse victoire d’une certaine Pucelle) qui constituera une des pièces de référence lors du procès de réhabilitation. Les revers enregistrés par Jeanne après ses éclatantes victoires avaient au moins temporairement altéré son aura.
Le 3 septembre 1430, alors que Jeanne est prisonnière, Pierronne de La Bretonne et une autre femme sont brûlées vives sur le parvis de Notre Dame de Paris pour avoir soutenu que : « Jeanne qui s’armait avec les Armagnacs
était bonne et ce qu’elle faisait était bien fait et selon Dieu 15 ». Dans l’incertitude, Charles fit “le dos rond”, laissant passer l’orage, attitude de prudence en attendant des jours meilleurs. On ne saurait toutefois faire grief au roi seul de ce silence peu glorieux. Alain Chartier, ce fidèle de Charles
VII qui l’avait apostrophée à la manière d’une déesse antique16 après Orléans, se tait : il n’évoquera plus jamais Jeanne.
La même attitude fut adoptée par les ecclésiastiques qui avaient examiné Jeanne à Poitiers et qui avaient conclu que le roi pouvait s’aider d’elle. Regnault de Chartres avait présidé cette assemblée et était métropolitain de l’évêque de Beauvais en tant qu’archevêque de Reims. Il avait un droit de regard sur le procès de La Pucelle qui était censé se dérouler à Beauvais (voir ci-dessous). Il ne se manifesta pas pour la soutenir mais répandit dans son diocèse, après sa condamnation, une sévère critique de son action.
L’arrivée du convoi sur Rouen
Compiègne qui la salua avec ferveur lors de son arrivée, l’ignora dès sa captivité : aucune prière publique, aucune action de grâce sollicitant une intercession pour sa délivrance. Et que penser de son aumônier, frère Pasquerel, qui n’eut pas un mot pour elle quand elle était prisonnière mais qui se révéla fort prolixe au procès de réhabilitation. En 1433, Jean Jouvenel des Ursins rapportant devant les états réunis à Blois les succès du roi de France, les attribuent à une petite compagnie de vaillants hommes, en ignorant totalement l’action de Jeanne d’Arc.
Morosini note dans son journal que : « selon une information donnée par des agents en France », Charles aurait dépêché une ambassade auprès du duc de Bourgogne, pour lui demander de ne pas livrer Jeanne. Mais aucun élément n’est venu confirmer cette information qui fut peut-être le produit
d’une simple rumeur 17, même si l’université de Paris afficha de réelles craintes que Jeanne échappât à un procès de l’inquisition. De leur côté, pendant les longues tractations pour la livraison de Jeanne, le duc de Bourgogne et Jean de Luxembourg ont-ils attendu une contre-proposition qui ne vint pas, de la part de Charles VII ? Nul ne peut l’affirmer. Mais nul ne peut exclure que Jeanne fut finalement livrée aux Anglais parce que ni le roi de France ni le duc de Bourgogne ne voulurent faire le premier pas envers l’autre.
Finalement, les manifestations en faveur de Jeanne furent peu nombreuses. La postérité n’a guère retenu que celle de Jacques Gelu, archevêque d’Embrun. Ce théologien éminent, dévoué à Charles VII, qui lors de l’arrivée de Jeanne se montra très réservé à l’égard « d’une pucelle de seize ans, nourrie parmi les moutons » changea complètement d’attitude après la libération d’Orléans ; il affirma alors la mission divine de Jeanne. Lorsqu’il eut connaissance de sa capture, il écrivit au roi : « Faites un retour sur vous-même pour voir si quelque offense de votre part n’aurait pas provoqué la colère de Dieu et ne serait pas la cause que cette vierge guerrière soit devenue prisonnière. Pour sa délivrance, pour son rachat, n’épargnez rien, ni moyens, ni argent, ni quelque prix que ce soit ; sinon vous encourriez
l’ineffable reproche d’ingratitude 18 ». Cet appel resta sans écho. Et Charles fut taxé d’ingratitude.
1 Il fut nommé par Charles VII intendant de Jeanne d’Arc avec mission de l’assister et de veiller sur
elle. Il participa à toutes ses campagnes.
2 La lance comprend un homme d’armes à cheval qui combat avec l’épée ou la lance, un coutilier qui
assure la protection rapprochée, deux archers, en général à cheval, un valet et éventuellement un
page (soit six à sept hommes).
3 Cape portée au dessus de l’armure.
4 Jeanne aurait souhaité échanger Franquet contre Jacques Guillaume qui avait été l’un des
inspirateurs d’un complot manqué à Paris dont l’objet était de livrer la ville à Charles VII. Mais
Jacques Guillaume ayant déjà été exécuté, Jeanne remit Franquet au bailli de Senlis qui voulait le
juger pour de nombreuses exactions commises dans la région. Au terme de quinze jours de procès,
Franquet fut condamné à mort et exécuté pour être “meurtrier, larron et traître”.
5 Voir la lettre dans les annexes.
6 La ville de Compiègne relevait du diocèse de Soissons mais la capture de Jeanne est intervenue sur
la rive droite de l’Oise qui dépendait du diocèse de Beauvais.
7 Jean de Brosse, maréchal de France, connu également sous le nom de Boussac ou de Sainte Sevère,
il participa à plusieurs campagnes de Jeanne d’Arc : libération d’Orléans, campagne de la Loire,
Saint-Pierre le Moutiers, etc.
8 Ces négociations et cette trêve furent fortement désapprouvées par Jeanne qui manifesta
ouvertement sa mauvaise humeur vis-à-vis de Charles VII.
9 En revanche, le roi paiera quelques années plus tard pour le rachat de son frère Pierre fait prisonnier
en même temps qu’elle.
10 Cardinal Stanislas-Xavier Touchet : La Sainte de la patrie T.II p. 95.
11 Le Goff : Saint-Louis, Éditons Gallimard, 1996.
12 Laurent Theis : Histoire du Moyen Âge français, Chronologie commentée 486 – 1483, Éditions
Complexe, 1995.
13 Théologien anglais (1320-1384). Il s’en prend à l’autorité du pape et propose de débarrasser
l’Église de sa richesse qui était source de perversion.
14 Mouvement populaire mystique né en 1251, dont le chef se dit envoyé par la Vierge pour secourir
saint Louis parti à la croisade. Le mouvement dégénéra en une hystérie collective qui secoua la
France pendant six mois avant d’être exterminé par les forces royales.
15 Cf. Le Bourgeois de Paris.
16 « Voici celle qui ne semble pas issue de quelque lieu sur terre, mais plutôt envoyée sur terre pour
soutenir de la tête et des épaules, la France tombée à terre. Ô Vierge étonnante, digne de toute
gloire et de toute louange, de tous honneurs divins ».
17 Antonio Morosini était un notable vénitien, vivant de ses rentes, qui, tout en restant dans sa ville, a
recueilli un nombre considérable de missives qu’il a soigneusement recopiées dans un journal. Les
informations données ne s’avèrent pas toutes exactes ; elles sont donc à manier avec prudence.
18 Cette lettre de Jacques Gelu a été perdue mais elle a été citée deux siècles après sa mort dans
L’histoire des Alpes cottiennes de P. Marcellin-Fournier (réf. Georges Goyau : Jacques Gelu, ses
interventions pour Jeanne d’Arc in Revue des Questions historiques, oct. 1932).
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Carte de la France au XVe siècle : on est loin de la France actuelle
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