La Carte et le T
Chapitre VI
Un mois plus tard Marylin entra dans le bureau, son cabas encore plus chargé que d’habitude. Après s’être mouchée à trois reprises, elle posa devant Jed un dossier volumineux, retenu par des élastiques.
«C’est la presse…» précisa-t-elle, comme il ne réagissait pas.
Il considéra la chemise cartonnée d’un œil vide, sans l’ouvrir. « C’est comment ? » demanda-t-il.
« Excellent. On a tout le monde. » Ça n’avait pas l’air de la réjouir plus que ça. Sous ses allures enchifrenées, cette petite femme était une guerrière, une spécialiste des opérations commando : ce qui la faisait vibrer c’était de déclencher le mouvement, de remporter son premier gros article ; ensuite, quand les choses se mettaient à tourner d’elles-mêmes, elle retombait dans son apathie nauséeuse. Elle parlait de plus en plus bas, et Jed l’entendit à peine ajouter : « Il y a juste Pépita Bourguignon qui n’a rien fait. »
«Bon…» conclut-elle tristement, «c’était bien de travailler avec vous.
— On ne se reverra plus ?
— Si vous avez besoin de moi, si, bien sûr. Vous avez mon portable. »
Et elle prit congé, repartant vers un destin incertain – on avait l’impression, en fait, qu’elle allait se recoucher immédiatement et se préparer une tisane. En passant la porte, elle se retourna une dernière fois et ajouta d’une voix éteinte : « Je crois que c’était un des plus gros succès de ma vie. »
La critique était en effet, Jed s’en rendit compte en parcourant le dossier, exceptionnellement unanime dans la louange. Il arrive dans les sociétés contemporaines, malgré l’acharnement que mettent les journalistes à traquer et à repérer les modes en formation, voire si possible à les créer, que certaines d’entre elles se développent de manière anarchique, sauvage, et prospèrent avant d’avoir été nommées – cela arrive même en réalité de plus en plus souvent, depuis la diffusion massive d’Internet et l’effondrement concomitant des médias écrits. Le succès croissant, sur l’ensemble du territoire français, des cours de cuisine ; l’apparition récente de compétitions locales destinées à récompenser de nouvelles créations charcutières ou fromagères ; le développement massif, inexorable de la randonnée, et jusqu’à l’outing de Jean-Pierre Pernaut, tout concourait à ce fait sociologique nouveau : pour la première fois en réalité en France depuis Jean-Jacques Rousseau, la campagne était redevenue tendance. Ce fait, la société française sembla en prendre conscience brutalement, par l’intermédiaire de ses principaux quotidiens et magazines, dans les quelques semaines qui suivirent le vernissage de l’exposition de Jed. Et la carte Michelin, objet utilitaire, inaperçu par excellence, devint en l’espace de ces mêmes semaines le véhicule privilégié d’initiation à ce que Libération devait sans honte appeler la « magie du terroir ».
Le bureau de Patrick Forestier, dont les fenêtres permettaient d’apercevoir l’Arc de Triomphe, était ingénieusement modulaire : en déplaçant quelques éléments on pouvait y organiser une conférence, une projection, un brunch, le tout dans un espace finalement restreint de soixante-dix mètres carrés ; un four micro-ondes permettait de réchauffer des plats ; on pouvait également y dormir. Pour recevoir Jed, Forestier avait choisi l’option « petit-déjeuner de travail » ; des jus de fruits, des viennoiseries, du café attendaient sur une table basse.
Il ouvrit largement les bras pour l’accueillir ; c’est peu de dire qu’il rayonnait. « J’avais confiance… J’ai toujours eu confiance ! » s’exclama-t-il, ce qui, selon Olga, qui avait briefé Jed avant le rendez-vous, était au minimum exagéré. « Maintenant… il va falloir transformer l’essai ! » (il agita ses bras en de rapides mouvements horizontaux qui étaient, Jed le comprit aussitôt, une imitation de passes de rugby). « Asseyez-vous… » Ils prirent place sur les canapés qui entouraient la table basse ; Jed se servit un café. « We are a team » ajouta Forestier sans réelle nécessité.
« Nos ventes de cartes ont progressé de 17 % au cours du mois dernier », reprit-il. « Nous pourrions, d’autres le feraient, donner un coup de pouce sur les prix ; nous ne le ferons pas. »
Il lui laissa le temps de mesurer la hauteur de vues qui présidait à cette décision commerciale avant d’ajouter :
« Ce qui est plus inattendu, c’est qu’il y a même des acheteurs pour les anciennes cartes Michelin, nous avons observé des enchères sur Internet. Et jusqu’il y a quelques semaines, ces anciennes cartes, nous nous contentions de les pilonner… » ajouta-t-il, funèbre. « Nous avons laissé dilapider un patrimoine dont personne dans la maison ne soupçonnait la valeur… jusqu’à vos magnifiques photos. » Il sembla sombrer dans une méditation accablée sur cet argent si sottement évaporé, peut-être plus généralement sur la destruction de valeur, mais il se reprit. «En ce qui concerne vos…» (il chercha le mot approprié), « en ce qui concerne vos œuvres, il faut frapper très fort ! » Il se redressa d’un coup sur son canapé, fugitivement Jed eut l’impression qu’il allait sauter à pieds joints sur la table basse et se frapper la poitrine des poings dans une imitation de Tarzan ; il cligna des yeux pour chasser la vision.
« J’ai eu une longue conversation avec Mademoiselle Sheremoyova, avec qui, je crois… » (il chercha à nouveau ses mots, c’est l’inconvénient avec les polytechniciens, ils reviennent un peu moins cher que les énarquès à l’embauche, mais ils mettent davantage de temps à trouver leurs mots ; finalement, il s’aperçut qu’il était hors sujet). « Bref, nous avons conclu qu’une commercialisation directe par nos réseaux était impensable. Il est hors de question pour nous de paraître aliéner votre indépendance artistique. Je crois, poursuivit-il, incertain, qu’habituellement le commerce d’œuvres d’art se fait par l’intermédiaire de galeries…
— Je n’ai pas de galeriste.
— C’est ce que j’avais cru comprendre. Aussi, j’ai pensé à la configuration suivante. Nous pourrions prendre en charge la conception d’un site Internet où vous présenteriez vos travaux, et les mettriez directement en vente. Naturellement le site serait à votre nom, Michelin n’y serait nulle part mentionné. Je crois qu’il est mieux que vous surveilliez vous-même la réalisation des tirages. Par contre, nous pouvons parfaitement nous charger de la logistique et de l’expédition.
— Je suis d’accord.
— C’est parfait, c’est parfait. Cette fois, je crois que nous sommes authentiquement dans le win-win ! » s’enthousiasma-t-il. « J’ai formalisé tout cela dans un projet de contrat, que je vous laisse bien entendu étudier. »
Jed sortit dans un long couloir très clair, au loin une baie vitrée donnait sur les arches de la Défense, le ciel était d’un bleu hivernal splendide, qui en paraissait presque artificiel ; un bleu de phtalocyanine, songea fugitivement Jed. Il marchait lentement, avec hésitation, comme s’il avançait dans une matière cotonneuse ; il savait qu’il venait d’aborder un nouveau tournant de sa vie. La porte du bureau d’Olga était ouverte ; elle lui sourit.
« Bon. C’est exactement ce que tu m’avais dit » résuma-t-il.