La Carte et le T
Chapitre XI
Lorsqu’il se réveilla, au matin du 25 décembre, Paris était couvert de neige ; boulevard Vincent-Auriol, il passa devant un mendiant à l’épaisse barbe hirsute, à la peau presque brune de crasse. Il déposa deux euros dans sa sébile, puis, revenant sur ses pas, ajouta un billet de dix euros ; l’autre eut un grognement surpris. Jed était maintenant un homme riche, et les arches métalliques du métro aérien surplombaient un paysage adouci, létal. Dans la journée la neige allait fondre, tout cela se transformerait en boue, en eau sale ; puis la vie reprendrait, sur un rythme assez lent. Entre ces deux moments forts, de haute intensité relationnelle et commerciale, que sont les réveillons de Noël et du Jour de l’An, s’écoule une semaine interminable, qui n’est au fond qu’un vaste temps mort – l’animation ne reprenant, mais là fulgurante, explosive, qu’en début de soirée du 31.
De retour chez lui, il examina la carte de visite d’Olga : Michelin TV, avenue Pierre Ier de Serbie, directrice des programmes. Elle avait réussi, elle aussi, sur le plan professionnel, sans l’avoir cherché avec une particulière âpreté ; mais elle ne s’était pas mariée, et cette pensée le mit mal à l’aise. Sans vraiment y penser, toutes ces années, il s’était toujours imaginé qu’elle avait trouvé l’amour, ou du moins une vie de famille, quelque part en Russie.
Il appela le lendemain en fin de matinée, s’attendant à ce que tout le monde soit en vacances, mais pas du tout : après cinq minutes d’attente, une secrétaire stressée lui répondit qu’Olga était en réunion, et qu’elle lui ferait part de son appel.
Au fil des minutes, attendant immobile près de son téléphone, sa nervosité augmenta. Le tableau de Houellebecq lui faisait face, posé sur son chevalet ; il était allé le retirer le matin même à la banque. Le regard de l’écrivain, trop intense, ajoutait à son malaise. Il se leva, retourna la toile du côté du châssis. Sept cent cinquante mille euros… se dit-il. ça n’avait aucun sens. Picasso non plus, ça n’avait aucun sens ; encore moins probablement, pour autant qu’on puisse établir une gradation dans le non-sens.
Au moment où il se dirigeait vers la cuisine, le téléphone sonna. Il se précipita pour décrocher. La voix d’Olga n’avait pas changé. La voix des gens ne change jamais, pas davantage que l’expression de leur regard. Au milieu de l’effondrement physique généralisé à quoi se résume la vieillesse, la voix et le regard apportent le témoignage douloureusement irrécusable de la persistance du caractère, des aspirations, des désirs, de tout ce qui constitue une personnalité humaine.
« Tu es passée à la galerie ? » demanda-t-il, un peu pour commencer l’entretien sur un terrain neutre, puis il s’étonna de ce qu’à ses propres yeux son oeuvre picturale soit devenue un terrain neutre.
« Oui, et j’ai beaucoup aimé. C’est… original. Ça ne ressemble à rien que j’aie pu voir avant. Mais j’ai toujours su que tu avais du talent. »
Un net silence s’ensuivit.
« Petit Français… » dit Olga, son ton d’ironie dissimulait mal une émotion réelle, et Jed se sentit de nouveau mal à l’aise, au bord des larmes. « Successful petit Français…
— On pourrait se voir » répondit rapidement Jed. Il fallait que quelqu’un le dise en premier ; voilà, c’était lui.
« J’ai énormément de travail cette semaine.
— Ah bon ? Comment ça se fait ?
— On commence nos émissions le 2 janvier. Il reste plein de choses à régler. » Elle réfléchit quelques instants. « Il y a un réveillon organisé par la chaîne le 31. Je peux t’inviter. » Elle se tut à nouveau quelques secondes. « Ça me ferait plaisir que tu viennes… »
Dans la soirée, il reçut un mail où elle lui donnait tous les détails. La soirée avait lieu au domicile privé de Jean-Pierre Pernaut – il habitait Neuilly, boulevard des Sablons. Son thème était, de manière peu surprenante, « les provinces de France ».
Jed croyait tout savoir de Jean-Pierre Pernaut ; la notice Wikipedia lui réserva, pourtant, quelques surprises. Il apprit ainsi que le populaire animateur était l’auteur d’une importante œuvre écrite. Aux côtés de « La France des saveurs », « La France en fêtes » et d’« Au cœur de nos régions », on trouvait « Les magnifiques métiers de l’artisanat », en deux tomes. L’ensemble était publié aux Éditions Michel Lafon.
Il fut surpris aussi par le ton élogieux, presque dithyrambique de la notice. Dans son souvenir, Jean-Pierre Pernaut avait parfois pu faire l’objet de certaines critiques ; tout cela semblait balayé aujourd’hui. Le trait de génie de Jean-Pierre Pernaut, soulignait d’entrée de jeu le rédacteur, avait été de comprendre qu’après les années 1980 « fric et frime », le public avait soif d’écologie, d’authenticité, de vraies valeurs. Même si Martin Bouygues pouvait être crédité de la confiance qu’il lui avait accordée, le journal de 13 heures de TF1 portait entièrement la marque de sa personnalité visionnaire. Partant de l’actualité immédiate – violente, rapide, frénétique, insensée – Jean-Pierre Pernaut accomplissait chaque jour cette tâche messianique consistant à guider le téléspectateur, terrorisé et stressé, vers les régions idylliques d’une campagne préservée, où l’homme vivait en harmonie avec la nature, s’accordait au rythme des saisons. Plus qu’un journal télévisé, le 13 heures de TF1 prenait ainsi l’allure d’une marche à l’étoile, qui s’achevait en psaume. L’auteur de l’article – même s’il s’avouait, à titre personnel, catholique – ne dissimulait pourtant pas que la Weltanschauung de Jean-Pierre Pernaut, si elle s’accordait parfaitement avec la France rurale et « fille aînée de l’Église », se serait aussi bien mariée avec un panthéisme, voire avec une sagesse épicurienne.
Le lendemain, à la librairie France Loisirs du centre Italie 2, Jed acheta le premier tome des « Magnifiques métiers de l’artisanat ». La subdivision de l’ouvrage était simple, et se basait sur les matériaux travaillés : terre, pierre, métal, bois… Sa lecture (assez rapide, il était presque uniquement constitué de photos) ne laissait pas vraiment une impression de passéisme. Par sa manière de dater systématiquement l’apparition des différents artisanats qu’il décrivait, les progrès majeurs intervenus dans leur pratique, Jean-Pierre Pernaut semblait moins se faire l’apologiste de l’immobilisme que celui d’un progrès lent. Il y avait peut-être, se dit Jed, des points de convergence entre la pensée de Jean-Pierre Pernaut et celle de William Morris – ancrage socialiste mis à part, bien entendu. S’il était situé par la plupart des téléspectateurs comme étant plutôt à droite, Jean-Pierre Pernaut s’était toujours montré, dans la conduite quotidienne de son journal, d’une prudence déontologique extrême. Il avait même évité de paraître s’associer à l’aventure Chasse, Pêche, Nature, Traditions, mouvement fondé en 1989 – un an tout juste après qu’il eut pris le contrôle du 13 heures de TF1. Il y avait décidément eu un basculement en cette extrême fin des années 1980, se dit Jed ; un basculement historique majeur, sur le moment passé inaperçu, comme c’était presque toujours le cas. Il se souvenait également de « La force tranquille », ce slogan inventé par Jacques Séguéla qui avait permis, contre toute attente, la réélection de François Mitterrand en 1988. Il revoyait les affiches représentant la vieille momie pétainiste sur fond de clochers, de villages. Il avait treize ans à l’époque, et c’était la première fois de sa vie qu’il prêtait attention à un slogan politique, à une campagne présidentielle.
S’il constituait l’élément le plus significatif et le plus durable de cet ample basculement idéologique, Jean-Pierre Pernaut s’était toujours refusé à réinvestir son immense notoriété dans une tentative de carrière ou d’engagement politique ; il avait voulu, jusqu’au bout, rester dans le camp des entertainers. Contrairement à Noël Mamère, il ne s’était même pas laissé pousser la moustache. Et même s’il partageait probablement l’ensemble des valeurs de Jean Saint-Josse, le premier président de Chasse, Pêche, Nature, Traditions, il s’était toujours refusé à le soutenir publiquement. Il ne l’avait pas davantage fait pour Frédéric Nihous, son successeur.
Né en 1967 à Valenciennes, Frédéric Nihous avait reçu à l’âge de quatorze ans son premier fusil, offert par son père pour son BEPC. Titulaire d’un DEA de droit économique international et communautaire, ainsi que d’un DEA de défense nationale et sécurité européenne, il avait enseigné le droit administratif à la faculté de Cambrai ; il était en outre président de l’Association des chasseurs de pigeons et d’oiseaux de passage du Nord. En 1988, il avait terminé premier d’un tournoi de pêche organisé dans l’Hérault en péchant une carpe nakin de 7,256 kilogrammes. Vingt ans plus tard, il devait provoquer la chute du mouvement dont il avait pris la tête en commettant l’erreur de conclure une alliance avec Philippe de Villiers – ce que les chasseurs du Sud-Ouest, traditionnellement anticléricaux et de mouvance plutôt radicale ou socialiste, ne devaient jamais lui pardonner.
Le 30 décembre, en milieu d’après-midi, Jed téléphona à Houellebecq. L’écrivain était en pleine forme ; il venait de couper du bois pendant une heure, lui apprit-il. Couper du bois ? Oui, dans sa maison du Loiret, il avait maintenant une cheminée. Il avait également un chien – un bâtard de deux ans, qu’il était allé chercher le jour de Noël au refuge SPA de Montargis.
« Vous faites quelque chose le soir du 31 ? s’enquit Jed.
— Non, rien de particulier ; je relis Tocqueville en ce moment. Vous savez, à la campagne, on se couche tôt, surtout en hiver. »
Jed eut un instant l’idée de l’inviter, se rendit compte juste à temps qu’il ne pouvait pas inviter quelqu’un à une soirée qu’il n’organisait pas lui même ; de toute façon, l’écrivain aurait certainement refusé.
«Je vais vous apporter votre portrait, comme promis. Dans les premiers jours de janvier.
— Mon portrait, oui… Volontiers, volontiers. » Il avait l’air de s’en foutre complètement. Ils discutèrent encore agréablement pendant quelques minutes. Il y avait dans la voix de l’auteur des Particules élémentaires quelque chose que Jed ne lui avait jamais connu, qu’il ne s’attendait pas du tout à y trouver, et qu’il mit du temps à identifier, parce qu’au fond il ne l’avait plus rencontré chez personne, depuis pas mal d’années : il avait l’air heureux.