La Carte et le T
Chapitre VIII
Ils vécurent plusieurs semaines de bonheur (ce n’était pas, ce ne pouvait plus être le bonheur exacerbé, fébrile des jeunes, il n’était plus question pour eux au cours d’un week-end de s’exploser la tête ni de se déchirer grave ; c’était déjà – mais ils étaient encore en âge de s’en amuser – la préparation à ce bonheur épicurien, paisible, raffiné sans snobisme, que la société occidentale propose aux représentants de ses classes moyennes-élevées en milieu de vie). Ils s’habituèrent à ce ton théâtral que prennent les serveurs des établissements primo-étoilés pour annoncer la composition des amuse-bouche et autres « mises en appétit » ; à cette manière aussi, élastique et déclamatoire, dont ils s’exclamaient : « Excellente continuation, messieurs dames ! » à chaque changement de plat, et qui rappelait à chaque fois à Jed ce « Bonne célébration ! » que leur avait lancé un jeune prêtre, grassouillet et probablement socialiste, alors qu’ils entraient sous le coup d’une impulsion irraisonnée, Geneviève et lui, dans l’église Notre-Dame-des-Champs, au moment de la messe du dimanche matin, juste après avoir fait l’amour dans le studio qu’elle occupait alors boulevard du Montparnasse. Plusieurs fois par la suite il avait repensé à ce prêtre, physiquement il ressemblait un peu à François Hollande, mais contrairement au leader politique il s’était fait eunuque pour Dieu. Bien des années plus tard, après qu’il se fut lancé dans la « série des métiers simples », Jed avait envisagé à plusieurs reprises de se lancer dans le portrait de l’un de ces hommes qui, chastes et dévoués, de moins en moins nombreux, sillonnaient les métropoles pour y apporter le réconfort de leur foi. Mais il avait échoué, il n’avait même pas réussi à appréhender le sujet. Héritiers d’une tradition spirituelle millénaire que plus personne ne comprenait vraiment, autrefois placés au premier rang de la société, les prêtres étaient aujourd’hui réduits, à l’issue d’études effroyablement longues et difficiles qui impliquaient la maîtrise du latin, du droit canon, de la théologie rationnelle et d’autres matières presque incompréhensibles, à subsister dans des conditions matérielles misérables, ils prenaient le métro au milieu des autres hommes, allant d’un groupe de partage de l’Évangile à un atelier d’alphabétisation, disant la messe chaque matin pour une assistance clairsemée et vieillissante, toute joie sensuelle leur était interdite, et jusqu’aux plaisirs élémentaires de la vie de famille, obligés cependant par leur fonction de manifester jour après jour un optimisme indéfectible. Presque tous les tableaux de Jed Martin, devaient noter les historiens d’art, représentent des hommes ou des femmes exerçant leur profession dans un esprit de bonne volonté, mais ce qui s’y exprimait était une bonne volonté raisonnable, où la soumission aux impératifs professionnels vous garantissait en retour, dans des proportions variables, un mélange de satisfactions financières et de gratifications d’amour-propre. Humbles et désargentés, méprisés de tous, soumis à tous les tracas de la vie urbaine sans avoir accès à aucun de ses plaisirs, les jeunes prêtres urbains constituaient, pour qui ne partageait pas leur croyance, un sujet déroutant et inaccessible. Le guide French Touch, à l’opposé, proposait une gamme de plaisirs limités mais attestables. On pouvait partager la satisfaction du propriétaire de La Marmotte Rieuse lorsqu’il concluait sa note de présentation par cette phrase sereine et assurée : « Chambres spacieuses avec terrasse (baignoires à jacuzzi), menus séduction, dix confitures maison au petit déjeuner : nous sommes bel et bien dans un hôtel de charme. » On pouvait se laisser entraîner par la prose poétique du gérant du Carpe Diem lorsqu’il présentait le séjour dans son établissement en ces termes : « Un sourire vous entraînera du jardin (espèces méditerranéennes) à votre suite, un lieu qui bousculera tous vos sens. Il vous suffira alors de fermer les yeux pour garder en mémoire les senteurs de paradis, les jets d’eau bruissant dans le hammam de marbre blanc pour ne laisser filtrer qu’une évidence : " Ici, la vie est belle. " » Dans le cadre grandiose du château de Bourbon-Busset, dont les descendants perpétuaient avec élégance l’art du bien-recevoir, on pouvait contempler des souvenirs émouvants (émouvants pour la famille de Bourbon-Busset, probablement) remontant aux croisades ; certaines chambres étaient équipées de matelas à eau. Cette juxtaposition d’éléments vieille France ou terroir et d’équipements hédonistes contemporains produisait parfois un effet étrange, presque celui d’une faute de goût ; mais c’était peut-être ce mélange improbable, se dit Jed, que recherchait la clientèle de la chaîne, ou du moins son cœur de cible. Les promesses factuelles des notes de présentation étaient, quoi qu’il en soit, tenues. Le parc du Château des Gorges du Haut-Cézallier était censé abriter des biches, des chevreuils et un petit âne ; il y avait, effectivement, un petit âne. En flânant dans les jardins de L’Auberge Verticale, on était supposé apercevoir Miguel Santamayor, cuisinier d’intuition qui opérait une «#8201;synthèse hors normes de la tradition et du futurisme » ; on voyait en effet un type à la vague apparence de gourou s’agiter dans les cuisines, avant qu’à l’issue de sa « symphonie des légumes et des saisons » il ne vienne lui-même vous proposer un de ses havanes de passion.
Ils passèrent leur dernier week-end, celui de la Pentecôte, dans le château du Vault-de-Lugny, une demeure d’exception dont les chambres fastueuses s’ouvraient sur un parc de quarante hectares dont le plan original était attribué à Le Nôtre. La cuisine, selon le guide, « sublimait un terroir d’une richesse infinie » ; on était là en présence d’« un des plus beaux concentrés de la France ». C’est là, le lundi de Pentecôte, au petit déjeuner, qu’Olga annonça à Jed qu’elle retournait en Russie à la fin du mois. Elle dégustait à cet instant une confiture de fraises des bois, et des oiseaux indifférents à tout drame humain gazouillaient dans le parc originellement dessiné par Le Nôtre. Une famille de Chinois, à quelques mètres d’eux, se goinfrait de gaufres et de saucisses. Les saucisses au petit déjeuner avaient été originellement introduites au château du Vault-de-Lugny pour complaire aux désirs d’une clientèle anglo-saxonne traditionaliste, attachée à un breakfast protéique et gras ; elles avaient été mises en débat, au cours d’une brève mais décisive réunion d’entreprise ; les goûts encore incertains, maladroitement formulés, mais se portant apparemment vers les saucisses, de cette nouvelle clientèle chinoise, avaient conduit à conserver cette ligne d’approvisionnement. D’autres hôtels de charme bourguignons, ces mêmes années, parvenaient à une conclusion identique, et c’est ainsi que les Saucisses et Salaisons Martenot, installées dans la région depuis 1927, échappèrent au dépôt de bilan, et à la séquence « Social » du journal de FR3.
Olga cependant, une fille de toute façon pas très protéines, préférait la confiture de fraises des bois, et elle commençait à se sentir vraiment nerveuse parce qu’elle comprenait que sa vie allait se jouer là, en quelques minutes, et les hommes étaient si difficiles à cerner de nos jours, pas tellement au début les minijupes ça marchait toujours, mais ensuite ils devenaient de plus en plus bizarres. Michelin ambitionnait fortement de renforcer sa présence en Russie, ce pays était un de ses axes de développement prioritaires et son salaire allait être carrément multiplié par trois, elle aurait sous ses ordres une cinquantaine de personnes, c’était une mutation qu’elle ne pouvait en aucun cas refuser, aux yeux de la direction générale un refus aurait été non seulement incompréhensible mais même criminel, un cadre d’un certain niveau n’a pas seulement des obligations par rapport à l’entreprise mais aussi par rapport à lui-même, il se doit de soigner et de chérir sa carrière comme le Christ le fait pour l’Église, ou l’épouse pour son époux, il se doit tout du moins de prêter aux appels de sa carrière ce minimum d’attention sans lequel il montre à ses supérieurs consternés qu’il ne sera jamais digne de s’élever au-dessus d’une position subalterne.
Jed conservait un silence buté en tournant sa cuillère dans son œuf coque, jetait à Olga des regards par en dessous, comme un enfant puni.
« Tu peux venir en Russie… » dit-elle. « Tu peux venir quand tu veux. »
Elle était jeune, ou plus exactement elle était encore jeune, elle s’imaginait encore que la vie offre des possibilités variées, qu’une relation humaine peut connaître au cours du temps des évolutions successives, contradictoires.
Un souffle de vent agitait les rideaux des portes-fenêtres donnant sur le parc. Le gazouillement des oiseaux s’amplifia brusquement, puis se tut. La tablée de Chinois avait disparu sans crier gare, ils s’étaient dématérialisés en quelque sorte. Jed se taisait toujours, puis il reposa sa cuillère.
« Tu mets du temps à répondre… » dit-elle. « Petit Français… » ajouta-t-elle avec un reproche plein de douceur. « Petit Français indécis… »