La Carte et le T
Chapitre VI
Dans « Michel Houellebecq, écrivain », soulignent la plupart des historiens d’art, Jed Martin rompt avec cette pratique des fonds réalistes qui avait caractérisé l’ensemble de son œuvre tout au long de la période des « métiers ». Il rompt difficilement, et on sent que cette rupture lui coûte beaucoup d’efforts, qu’il s’efforce par différents artifices de maintenir autant que faire se peut l’illusion d’un fond réaliste possible. Dans le tableau, Houellebecq est debout face à un bureau recouvert de feuilles écrites ou demi-écrites. Derrière lui, à une distance qu’on peut évaluer à cinq mètres, le mur blanc est entièrement tapissé de feuilles manuscrites collées les unes contre les autres, sans le moindre interstice. Ironiquement, soulignent les historiens d’art, Jed Martin semble dans son travail accorder une énorme importance au texte, se polariser sur le texte détaché de toute référence réelle. Or, tous les historiens de la littérature le confirment, si Houellebecq aimait au cours de sa phase de travail punaiser les murs de sa chambre avec différents documents, il s’agissait le plus souvent de photos, représentant les endroits où il situait les scènes de ses romans ; et rarement de scènes écrites ou demi-écrites. En le représentant au milieu d’un univers de papier, Jed Martin n’a pourtant probablement pas souhaité prendre position sur la question du réalisme en littérature ; il n’a pas davantage cherché à rapprocher Houellebecq d’une position formaliste que celui-ci avait du reste explicitement rejetée. Sans doute a-t-il été, plus simplement, entraîné par une pure fascination plastique devant l’image de ces blocs de texte ramifiés, reliés, s’engendrant les uns les autres comme un gigantesque polype.
Peu de gens de toute façon, au moment de la présentation du tableau, prêtèrent attention au fond, éclipsé par l’incroyable expressivité du personnage principal. Saisi à l’instant où il vient de repérer une correction à effectuer sur une des feuilles posées sur le bureau devant lui, l’auteur paraît en état de transe, possédé par une furie que certains n’ont pas hésité à qualifier de démoniaque ; sa main portant le stylo correcteur, traitée avec un léger flou de mouvement, se jette sur la feuille « avec la rapidité d’un cobra qui se détend pour frapper sa proie », comme l’écrit de manière imagée Wong Fu Xin, qui procède probablement là à un détournement ironique des clichés d’exubérance métaphorique traditionnellement associés aux auteurs d’Extrême-Orient (Wong Fu Xin se voulait, avant tout, poète ; mais ses poèmes ne sont presque plus lus, et ne sont même plus aisément disponibles ; alors que ses essais sur l’œuvre de Martin restent une référence incontournable dans les milieux de l’histoire de l’art). L’éclairage, beaucoup plus contrasté que dans les tableaux antérieurs de Martin, laisse dans l’ombre une grande partie du corps de l’écrivain, se concentrant uniquement sur le haut du visage et sur les mains aux doigts crochus, longs, décharnés comme les serres d’un rapace. L’expression du regard apparut à l’époque si étrange qu’elle ne pouvait, estimèrent alors les critiques, être rapprochée d’aucune tradition picturale existante, mais qu’il fallait plutôt la rapprocher de certaines images d’archives ethnologiques prises au cours de cérémonies vaudoues.
Jed téléphona à Franz le 25 octobre pour lui annoncer que son tableau était terminé. Depuis quelques mois ils ne s’étaient pas beaucoup vus ; contrairement à ce qu’il faisait souvent il ne l’avait pas appelé pour lui montrer des travaux préparatoires, des esquisses. Franz de son côté s’était concentré sur d’autres expositions, qui avaient plutôt bien marché, sa galerie était assez en vue depuis quelques années, sa cote montait peu à peu – sans que cela ne se traduise encore par des ventes substantielles.
Franz arriva vers dix-huit heures. La toile était au centre de l’atelier, tendue sur un châssis standard de 116 centimètres sur 89, bien éclairée par une rampe d’halogènes. Franz s’assit sur une chaise de toile pliante, juste en face, et la considéra sans mot dire pendant une dizaine de minutes.
« Bon… » lâcha-t-il finalement. « T’es chiant par moments, mais t’es un bon artiste. Je dois reconnaître que ça valait le coup d’attendre. C’est un bon
tableau ; un très bon tableau, même. Tu es sûr que tu veux lui en faire cadeau ?
— J’ai promis.
— Et le texte, il arrive bientôt ?
— Avant la fin du mois.
— Mais vous êtes en contact, ou pas ?
— Pas vraiment. Il m’ajuste envoyé un mail en août pour me dire qu’il revenait s’installer en France, qu’il avait réussi à racheter sa maison d’enfance dans le Loiret. Mais il précisait que ça ne changeait rien, que j’aurais le texte fin octobre. Je lui fais confiance. »