La Carte et le T
Chapitre I
DEUXIÈME PARTIE
I
Jed se réveilla en sursaut vers huit heures, au matin du 25 décembre l’aube pointait sur la place des Alpes. Il trouva une serpillière dans la cuisine, nettoya ses vomissures, puis contempla les débris gluants de « Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l’art ». Franz avait raison, il était temps d’organiser une exposition, il tournait en rond depuis quelques mois, ça commençait à déteindre sur son humeur. On peut travailler en solitaire pendant des années, c’est même la seule manière de travailler à vrai dire ; vient toujours un moment où l’on éprouve le besoin de montrer son travail au monde, moins pour recueillir son jugement que pour se rassurer soi-même sur l’existence de ce travail, et même sur son existence propre, au sein d’une espèce sociale l’individualité n’est guère qu’une fiction brève.
Repensant aux exhortations de Franz il rédigea un mail de relance à Houellebecq, puis se prépara un café. Quelques minutes plus tard, il se relut avec écœurement. « En cette période de fêtes, que je suppose vous passez avec votre famille… » Qu’est-ce qui lui prenait d’écrire des conneries pareilles ? De notoriété publique Houellebecq était un solitaire à fortes tendances misanthropiques, c’est à peine s’il adressait la parole à son chien. « Je sais que vous êtes très sollicité, c’est donc en vous priant d’accepter mes excuses que je me permets d’insister à nouveau sur l’importance qu’aurait, à mes yeux comme à ceux de mon galeriste, votre participation au catalogue de ma future exposition. » Oui, ça c’était mieux, une dose de flagornerie ne nuit jamais. « Je vous joins quelques photographies de mes tableaux les plus récents, et me tiens à votre entière disposition pour vous présenter mon travail de manière plus complète, où et quand vous le souhaiterez. Je crois savoir que vous vivez en Irlande ; je peux parfaitement m’y rendre si cela vous est plus commode. » Bon, ça ira comme ça, se dit-il, et il cliqua sur la touche Envoyer.
La dalle du centre commercial Olympiades était déserte en ce matin de décembre, et les immeubles, quadrangulaires et élevés, ressemblaient à des glaciers morts. Alors qu’il s’engageait dans l’ombre froide projetée par la tour Oméga, Jed repensa à Frédéric Beigbeder. Beigbeder était un familier de Houellebecq, il avait du moins cette réputation ; peut-être pourrait-il intervenir. Mais il n’avait qu’un ancien numéro de portable, et de toute façon Beigbeder ne répondrait sûrement pas, un jour de Noël.
Il répondit, pourtant. « Je suis avec ma fille » dit-il d’un ton courroucé. « Mais je la ramène à sa mère tout à l’heure » ajouta-t-il pour atténuer le reproche.
« J’ai un service à vous demander.
— Ha ha ha ! » Beigbeder s’esclaffa avec une gaieté forcée. « Vous savez que vous êtes un type formidable ? Vous ne m’appelez pas pendant dix ans. Et puis vous me téléphonez le jour de Noël, pour me demander un service. Vous êtes un génie, probablement. Il n’y a qu’un génie pour être aussi égocentrique, limite autiste… D’accord, voyons-nous au Flore à sept heures » conclut, de manière inattendue, l’auteur d’Un roman français.
Jed arriva avec cinq minutes de retard, aperçut tout de suite l’écrivain à une table du fond. Autour de lui les tables voisines étaient inoccupées, formant une espèce de périmètre de sécurité d’un rayon de deux mètres. Des provinciaux pénétrant dans le café, et même certains touristes, se poussaient du coude en le montrant du doigt avec ravissement. Parfois un familier, pénétrant à l’intérieur du périmètre, l’embrassait avant de s’éclipser. Il y avait certes là un léger manque à gagner pour l’établissement (de même, l’illustre Philippe Sollers avait paraît-il de son vivant une table réservée à la Closerie des Lilas, qui ne pouvait être occupée par personne d’autre, qu’il décide ou non de venir y déjeuner). Cette minime perte de recettes était largement compensée par l’attraction touristique que représentait pour le café la présence régulière, attestable, de l’auteur de 99 francs – présence pleinement conforme, en outre, à la vocation historique de l’établissement. Par ses positions courageuses en faveur de la légalisation de la drogue et de la création d’un statut des prostitués des deux sexes, par celles plus convenues sur les sans-papiers et les conditions de vie des prisonniers, Frédéric Beigbeder était peu à peu devenu une sorte de Sartre des années 2010, ceci à la surprise générale et un peu à la sienne propre, son passé le prédisposant plutôt à tenir le rôle d’un Jean-Edern Hallier, voire d’un Gonzague Saint-Bris. Compagnon de route exigeant du Nouveau Parti Anticapitaliste d’Olivier Besancenot, dont il avait récemment pointé les risques de dérives antisémites dans une interview au Spiegel, il avait réussi à faire oublier les origines – mi-bourgeoises, mi-aristocratiques – de sa famille, et même la présence de son frère au sein des instances dirigeantes du patronat français. Sartre lui-même, il est vrai, était loin d’être né dans une famille de miséreux.
Attablé devant une mauresque, l’auteur considérait avec mélancolie un pilulier de métal, presque vide, qui ne contenait plus qu’un vague restant de cocaïne. Apercevant Jed, il lui fit signe de s’asseoir à sa table. Un serveur s’approcha avec rapidité pour prendre la commande.
« Euh, je ne sais pas. Un Viandox ? ça existe encore ?
— Un Viandox… répéta pensivement Beigbeder. Vous êtes vraiment un drôle de type…
— J’ai été surpris que vous vous souveniez de moi.
— Oh oui… répondit l’écrivain d’un ton étrangement triste. Oh oui, je me souviens de vous… »
Jed exposa son affaire. Au nom de Houellebecq, il s’en rendit compte, Beigbeder eut une crispation légère. « Je ne vous demande pas son numéro de téléphone, ajouta Jed très vite, je vous demande juste si vous pouvez l’appeler pour lui parler de ma demande. »
Le serveur apporta le Viandox. Beigbeder se taisait, réfléchissait.
« D’accord », dit-il finalement. « D’accord, je vais l’appeler. Avec lui, on ne sait jamais trop comment il va réagir ; mais en l’occurrence il se peut que ça lui rende service, à lui aussi.
— Vous pensez qu’il va accepter ?
— Ça, je n’en sais absolument rien.
— Qu’est-ce qui pourrait le décider, à votre avis ?
— Eh bien… Je vais peut-être vous surprendre, parce qu’il n’a pas du tout cette réputation : l’argent.
En principe il s’en fout de l’argent, il vit avec que dalle ; mais son divorce l’a complètement séché. En plus, il avait acheté des appartements en Espagne au bord de la mer qui vont être expropriés sans indemnité, à cause d’une loi de protection du littoral à effet rétroactif – un truc de dingues. En réalité, je crois qu’il est un peu gêné en ce moment – c’est incroyable, non, avec tout ce qu’il a pu gagner ? Donc, voilà : si vous lui proposez pas mal d’argent, je pense que vous avez vos chances. »
Il se tut, termina sa mauresque d’un trait, en commanda une autre, considéra Jed avec un mélange de réprobation et de mélancolie. « Vous savez… » dit-il finalement, « Olga. Elle vous aimait. »
Jed se tassa légèrement sur sa chaise. « Je veux dire… » poursuivit Beigbeder, « elle vous aimait vraiment. » Il se tut, le considéra en hochant la tête avec incrédulité. « Et vous l’avez laissée repartir en Russie… Et vous ne lui avez jamais donné de nouvelles… L’amour… L’amour, c’est rare. Vous ne le saviez pas ? On ne vous l’avait jamais dit ? »
« Je vous en parle, alors qu’évidemment ça ne me regarde pas, poursuivit-il, parce qu’elle va bientôt revenir en France. J’ai encore des amis à la télévision, et je sais que Michelin va créer une nouvelle chaîne sur la TNT, Michelin TV, axée sur la gastronomie, le terroir, le patrimoine, les paysages français, etc. C’est Olga qui la dirigera. Bon, sur le papier, le directeur général sera Jean-Pierre Pernaut ; mais, en pratique, c’est elle qui aura toute autorité sur les programmes. Voilà… » conclut-il d’un ton qui indiquait clairement que l’entretien était terminé, « vous étiez venu pour me demander un petit service, et je vous en ai rendu un grand. »
Il jeta un regard acéré à Jed qui se levait pour partir. « À moins que vous ne considériez que le plus important, c’est votre exposition… » Il hocha de nouveau la tête, et c’est en marmonnant, d’une voix presque inaudible, qu’il ajouta avec dégoût : « Putain d’artistes… »