La Carte et le T

Michel Houellebecq · Chapitre 33 sur 43

Pages du PDF

La Carte et le T

Chapitre VI

Cela se produisit dès le lendemain. « L’écrivain Michel Houellebecq sauvagement assassiné » titrait Le Parisien, qui consacrait une demi-colonne, d’ailleurs assez peu informée, à l’événement. Les autres journaux y accordaient à peu près la même place, sans donner davantage de détails, se contentant pour l’essentiel de reprendre le communiqué du procureur de la République de Montargis. Aucun n’avait, semblait-il, envoyé d’enquêteur sur place. Un peu plus tard furent reproduites les déclarations de différentes personnalités, ainsi que du ministre de la Culture : tous se déclaraient « atterrés », ou au minimum « profondément tristes », et saluaient la mémoire « d’un créateur immense, qui resterait à jamais présent dans nos mémoires », en somme on était dans le cadre d’une mort de célébrité classique, avec son broutage consensuel et ses niaiseries adéquates, tout ça ne les aidait pas beaucoup.

Michel Khoury revint déçu de ses rendez-vous avec Teresa Cremisi et Frédéric Beigbeder. La sincérité de leur chagrin, selon lui, ne faisait aucun doute. Jasselin avait toujours été stupéfié par la tranquille assurance avec laquelle Khoury affirmait ces choses, appartenant selon lui au domaine éminemment complexe et incertain de la psychologie humaine. « Elle l’aimait réellement », affirmait-il, ou bien : « La sincérité de leur chagrin ne faisait aucun doute », et il disait cela tout à fait comme s’il relatait des faits expérimentaux, observables ; le plus étrange était que la suite de l’enquête lui donnait, en général, raison. « Je connais les êtres humains », lui avait-il dit une fois, du même ton qu’il aurait dit « Je connais les chats » ou « Je connais les ordinateurs ».

Les deux témoins n’avaient pas eu, cela dit, grand-chose d’utile à lui apprendre. Houellebecq avait beaucoup d’ennemis, lui avaient-ils répété, on s’était montré avec lui injustement agressif, cruel ; lorsqu’il en demanda une liste plus précise, Teresa Cremisi, avec un mouvement d’épaules impatient, lui proposa de lui envoyer un dossier de presse. Mais, à la question de savoir si l’un de ces ennemis aurait pu l’assassiner, ils avaient tous deux clairement répondu par la négative. S’exprimant avec une clarté exagérée, un peu comme on s’adresse à un demeuré, Teresa Cremisi lui avait expliqué qu’il s’agissait d’ennemis littéraires, qui exprimaient leur haine sur des sites Internet, dans des articles de journaux ou de magazines, et dans le pire des cas dans des livres, mais qu’aucun d’entre eux n’aurait été capable de se livrer à un assassinat physique. Moins d’ailleurs pour des raisons morales, poursuivit-elle avec une notable amertume, que parce qu’ils n’en auraient tout simplement pas eu le cran. Non, conclut-elle, ce n’était pas (et il eut l’impression qu’elle avait failli dire : « malheureusement pas ») dans le milieu littéraire qu’il fallait chercher le coupable.

Beigbeder lui avait dit à peu près la même chose. « J’ai toute confiance dans la police de mon pays… » avait-il commencé par affirmer, avant de s’esclaffer bruyamment, comme s’il venait de se livrer à une plaisanterie de tout premier ordre, mais Khoury ne lui en avait pas tenu rigueur, l’auteur était visiblement tendu, égaré, complètement déstabilisé par cette disparition subite. Il avait ensuite précisé que Houellebecq avait pour ennemis « à peu près tous les trous du cul de la place parisienne ». Sur l’insistance de Khoury il avait cité les journalistes du site nouvelobs.com, tout en précisant que, s’ils devaient actuellement se réjouir de son trépas, aucun d’entre eux ne lui paraissait capable de prendre le moindre risque personnel. « Est-ce que vous imaginez Didier Jacob griller un feu rouge ? Même en bicyclette, il n’oserait pas » avait conclu, visiblement écœuré, l’auteur d’Un roman français.

En somme, conclut Jasselin en classant les deux dépositions dans une sous-chemise jaune, un milieu professionnel ordinaire, avec ses jalousies et ses rivalités ordinaires. Il rangea la sous-chemise en dernière place dans le dossier « Dépositions », conscient qu’il refermait en même temps le volet milieu littéraire de l’enquête, et qu’il n’aurait sans doute plus jamais l’occasion d’être en contact avec le milieu littéraire. Il était douloureusement conscient, aussi, que l’enquête était loin de progresser. Les conclusions de l’Identité judiciaire venaient de leur parvenir : l’homme comme le chien avaient été tués à l’aide d’un Sigsauer M-45, dans les deux cas une seule balle, tirée à la hauteur du cœur, à bout touchant ; l’arme était équipée d’un silencieux. Ils avaient été assommés au préalable, à l’aide d’un objet contondant et allongé – qui pouvait être une batte de base-bail. Un crime précis, accompli sans violence inutile. Le découpage et la lacération de leurs corps n’avaient eu lieu qu’ensuite. Ils avaient duré, ils s’étaient livrés à une rapide simulation pour parvenir à ce chiffre, un peu plus de sept heures. La mort remontait à trois jours au moment de la découverte des corps ; l’assassinat avait donc eu lieu un samedi, probablement en milieu de journée.

L’examen du relevé des communications téléphoniques de la victime, que l’opérateur avait conservé, conformément à la loi, sur une période d’un an, n’avait rien apporté. Houellebecq avait, à vrai dire, très peu téléphoné pendant cette période : quatre-vingt-treize communications en tout ; et aucune n’avait le moindre caractère personnel.