La Carte et le T

Michel Houellebecq · Chapitre 3 sur 43

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La Carte et le T

Il se réveilla en sursaut au milieu…

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Il se réveilla en sursaut au milieu de la nuit, le réveil indiquait 4 heures 43. La température dans la pièce était chaude, presque étouffante. C’est le bruit du chauffe-eau qui l’avait réveillé, mais ce n’étaient pas les claquements habituels, la machine émettait cette fois un ronflement prolongé, grave, presque infrasonique. Il ouvrit d’un coup brusque la fenêtre de la cuisine, dont les carreaux étaient recouverts de givre. L’air glacial s’engouffra dans la pièce. Six étages plus bas, des grognements porcins troublèrent la nuit de Noël. Il referma aussitôt. Très probablement, des clochards s’étaient introduits dans la cour ; le lendemain, ils profiteraient des reliefs du réveillon amassés dans les poubelles de l’immeuble. Aucun des locataires n’oserait appeler la police pour s’en débarrasser – pas un jour de Noël. C’était généralement la locataire du premier qui finissait par s’en charger – une femme d’une soixantaine d’années, aux cheveux teints au henné, qui portait des pull-overs en patchwork de couleurs vives, et que Jed supposait être une psychanalyste à la retraite. Mais il ne l’avait pas vue ces derniers jours, elle était probablement en vacances – à moins qu’elle ne soit décédée subitement. Les clochards allaient rester plusieurs jours, l’odeur de leurs défécations emplirait la cour, empêchant d’ouvrir. Avec les locataires ils se montraient polis, voire obséquieux, mais les rixes entre eux étaient féroces, et généralement ça se terminait ainsi, des hurlements d’agonie s’élevaient dans la nuit, quelqu’un appelait le SAMU et on retrouvait un type baignant dans son sang, une oreille à moitié arrachée.

Jed s’approcha de l’appareil qui s’était tu, souleva prudemment la trappe d’accès aux commandes ; aussitôt l’appareil émit un ronflement bref, comme s’il se sentait menacé par l’intrusion. Un voyant jaune clignotait rapidement, ininterprétable. Doucement, millimètre par millimètre, Jed tourna le curseur d’intensité vers la gauche. Si les choses tournaient mal, il avait encore le numéro de téléphone du Croate ; mais celui-ci était-il encore en activité ? Il n’avait pas l’intention de « moisir dans la plomberie », avait-il avoué à Jed sans ambages. Son ambition, une fois qu’il aurait « fait sa pelote », était de retourner chez lui, en Croatie, plus précisément dans l’île de Hvar, pour y ouvrir une entreprise de location de scooters des mers. Par parenthèse, un des derniers dossiers que son père avait eu à traiter avant de prendre sa retraite concernait un appel d’offres pour l’édification d’une marina de prestige à Stari Grad, sur l’île de Hvar, qui commençait effectivement à devenir une destination de prestige, l’an dernier on avait pu y croiser Sean Penn et Angelina Jolie, et Jed ressentit une déception humaine obscure à l’idée de cet homme abandonnant la plomberie, artisanat noble, pour louer des engins bruyants et stupides à des petits péteux bourrés de fric habitant rue de la Faisanderie.

« Mais de quoi s’agit-il ici notamment ? » s’interrogeait le portail Internet de l’île de Hvar, avant de répondre en ces termes : « Vous avez ici les plaines de lavande, les vieux arbres d’oliviers et les vignes en harmonie unique, et donc le visiteur qui voudrait s’approcher de la nature visitera d’abord la petite konoba de Hvar (petite taverne) au lieu d’aller dans le restaurant le plus luxueux, il goûtera le véritable vin ordinaire au lieu du Champagne, il chantera une vieille chanson populaire de l’île et il oubliera de la routine quotidienne », voilà probablement ce qui avait séduit Sean Penn, et Jed imagina la morte-saison, les mois d’octobre encore doux, l’ancien plombier tranquillement attablé devant un risotto de fruits de mer, évidemment ce choix pouvait se comprendre, voire s’excuser.

Un peu malgré lui, il s’approcha de « Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l’art », posé sur son chevalet au milieu de l’atelier, et l’insatisfaction le reprit, plus amère encore. Il se rendit compte qu’il avait faim, ce qui n’était pas normal, il avait fait un repas de Noël complet avec son père – entrée, fromages et dessert, rien n’avait manqué, mais il avait faim et trop chaud, il n’arrivait plus à respirer. Il retourna dans la cuisine, ouvrit une boîte de cannelloni en sauce et les avala un par un, considérant d’un œil morose son tableau raté. Koons n’était décidément pas assez léger, assez aérien – il aurait peut-être fallu lui dessiner des ailes, comme au dieu Mercure, songea-t-il stupidement ; là, avec son costume rayé et son sourire de commercial, il évoquait un peu Silvio Berlusconi.

Au classement ArtPrice des plus grosses fortunes artistiques, Koons était numéro 2 mondial ; depuis quelques années Hirst, de dix ans son cadet, lui avait ravi la place de numéro 1. Jed, quant à lui, avait atteint une dizaine d’années auparavant la cinq cent quatre-vingt-troisième place – mais dix-septième Français. Il avait ensuite, comme disent les commentateurs du Tour de France, « été relégué dans les profondeurs du classement », avant d’en disparaître tout à fait. Il acheva la boîte de cannelloni, découvrit un fond de cognac. Allumant sa rampe d’halogènes à puissance maximale, il les braqua au centre de la toile. En y regardant de près, la nuit elle-même n’allait pas : elle n’avait pas cette somptuosité, ce mystère qu’on associe aux nuits de la péninsule arabique ; il aurait dû employer du bleu céruléen, pas de l’outremer. C’était vraiment un tableau de merde qu’il était en train de faire. Il saisit un couteau à palette, creva l’œil de Damien Hirst, élargit l’ouverture avec effort – c’était une toile en fibres de lin serrées, très résistante. Attrapant la toile gluante d’une main, il la déchira d’un seul coup, déséquilibrant le chevalet qui s’affaissa sur le sol. Un peu calmé il s’arrêta, considéra ses mains gluantes de peinture, termina le cognac avant de sauter à pieds joints sur son tableau, le piétinant et le frottant contre le sol qui devenait glissant. Il finit par perdre l’équilibre et tomba, le cadre du chevalet lui heurta violemment l’occiput, il eut un renvoi et vomit, d’un seul coup il se sentit mieux, l’air frais de la nuit circulait librement sur son visage, il ferma les yeux avec bonheur ; il était visiblement parvenu à une fin de cycle.