La Carte et le T

Michel Houellebecq · Chapitre 14 sur 43

Pages du PDF

La Carte et le T

Chapitre XI

Par la suite, Jed ne devait pas rester fidèle à la marque Sennelier, et ses toiles de la maturité sont presque entièrement réalisées à l’aide des huiles Mussini de chez Schmincke. Il y a des exceptions, et certains verts, en particulier les verts cinabre qui donnent une lueur si magique aux forêts de pins californiennes qui descendent vers la mer dans « Bill Gates et Steve Jobs s’entretenant du futur de l’informatique », sont empruntés à la gamme d’huiles Rembrandt de la firme Royal Talens. Et, pour les blancs, il devait presque toujours employer les huiles Old Holland, dont il appréciait l’opacité.

Les premiers tableaux de Jed Martin, ont plus tard souligné les historiens d’art, pourraient facilement conduire à une fausse piste. En consacrant ses deux premières toiles, « Ferdinand Desroches, boucher chevalin », puis « Claude Vorilhon, gérant de bar-tabac », à des professions en perte de vitesse, Martin pourrait donner l’impression d’une nostalgie, pourrait sembler regretter un état antérieur, réel ou fantasmé, de la

France. Rien, et c’est la conclusion qui a fini par se dégager de tous les travaux, n’était plus étranger à ses préoccupations réelles ; et si Martin se pencha en premier lieu sur deux professions sinistrées, ce n’était nullement qu’il voulût inciter à se lamenter sur leur disparition probable : c’était simplement qu’elles allaient, en effet, bientôt disparaître, et qu’il importait de fixer leur image sur la toile pendant qu’il en était encore temps. Dès son troisième tableau de la série des métiers, « Maya Dubois, assistante de télémaintenance », il devait se consacrer à une profession nullement sinistrée ni ringarde, une profession au contraire emblématique de la politique de flux tendus qui avait orienté l’ensemble du redéploiement économique de l’Europe occidentale au tournant du troisième millénaire.

Dans la première monographie qu’il consacre à Martin, Wong Fu Xin développe une curieuse analogie basée sur la colorimétrie. Les couleurs des objets du monde peuvent être représentées au moyen d’un certain nombre de couleurs primaires ; le nombre minimal, pour obtenir une représentation à peu près réaliste, est de trois. Mais on peut parfaitement bâtir une charte colorimétrique sur la base de quatre, cinq, six, voire davantage de couleurs primaires ; le spectre de la représentation n’en deviendra que plus étendu et plus subtil.

De la même manière, affirme l’essayiste chinois, les conditions de production d’une société donnée peuvent être reconstituées au moyen d’un certain nombre de professions-type, dont le nombre selon lui (c’est un chiffre qu’il donne sans l’étayer en aucune manière) peut être fixé entre dix et vingt. Dans la part numériquement la plus importante de la série des « métiers », celle que les historiens d’art ont pris pour habitude d’intituler la « série des métiers simples », Jed Martin ne représente pas moins de quarante-deux professions-type, offrant ainsi, pour l’étude des conditions productives de la société de son temps, un spectre d’analyse particulièrement étendu et riche. Les vingt-deux tableaux suivants, axés sur des confrontations et des rencontres, classiquement dénommés la « série des compositions d’entreprise », visant, eux, à donner une image, relationnelle et dialectique, du fonctionnement de l’économie dans son ensemble.

La réalisation des tableaux de la « série des métiers simples » prit à Jed Martin un peu plus de sept ans. Durant ces années il ne vit pas grand monde, ne noua aucune nouvelle relation – qu’elle soit sentimentale ou simplement amicale. Il eut des moments de bonheur sensoriel : une orgie de pâtes italiennes, à l’issue d’une razzia à l’hypermarché Casino du boulevard Vincent-Auriol ; telle ou telle soirée avec une escort-girl libanaise dont les prestations sexuelles justifiaient amplement les critiques dithyrambiques qu’elle recevait sur le site Niamodel.com. « Layla je t’aime, tu es le soleil de mes jours au bureau, ma petite étoile orientale » écrivaient les malheureux quinquagénaires, et Layla de son côté rêvait à des hommes musclés, virils, pauvres et forts, et ceci est la vie, en gros, telle qu’elle se présente. Facilement identifié comme un type « un peu bizarre mais gentil, pas du tout dangereux », Jed bénéficiait avec Layla de cette espèce & exception d’extra-territorialité qui est depuis toujours accordée aux artistes par les filles. C’est peut-être un peu Layla, mais plus sûrement Geneviève, son ancienne amie malgache, qui est évoquée dans une de ses toiles les plus touchantes, « Aimée, escort-girl », traitée dans une palette exceptionnellement chaleureuse à base de terre d’ombre, d’orange indien et de jaune de Naples. Aux antipodes de la représentation à la Toulouse-Lautrec d’une prostituée fardée, chlorotique et malsaine, Jed Martin peint une jeune femme épanouie, à la fois sensuelle et intelligente, dans un appartement moderne inondé de lumière. Dos à la fenêtre ouverte sur un jardin public qu’on a pu identifier comme étant le square des Batignolles, simplement vêtue d’une minijupe moulante blanche, Aimée termine d’enfiler un minuscule top d’un jaune orangé qui ne recouvre que très partiellement sa magnifique poitrine.

Seul tableau érotique de Martin, c’est également le premier où l’on ait pu déceler des résonances ouvertement autobiographiques. Le second, « L’architecte Jean-Pierre Martin quittant la direction de son entreprise », fut peint deux ans plus tard, et marque le début d’une authentique période de frénésie créatrice qui devait durer un an et demi et prendre fin avec « Bill Gates et Steve Jobs s’entretenant du futur de l’informatique », sous-titré La conversation de Palo Alto, que beaucoup considèrent comme son chef-d’œuvre. Il est stupéfiant de penser que les vingt-deux tableaux de la « série des compositions d’entreprise », souvent complexes et de format large, furent réalisés en moins de dix-huit mois. Il est surprenant aussi que Jed Martin ait finalement achoppé sur une toile, « Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l’art », qui aurait pu, à bien des égards, constituer le pendant de sa composition Jobs-Gates. Analysant cet échec, Wong Fu Xin y voit la raison de son retour, un an plus tard, à la « série des métiers simples » à travers son soixante-cinquième et dernier tableau. La clarté de la thèse de l’essayiste chinois emporte, ici, la conviction : désireux de donner une vision exhaustive du secteur productif de la société de son temps, Jed Martin devait nécessairement, à un moment ou à un autre de sa carrière, représenter un artiste.