La Carte et le T
Chapitre IX
Le dimanche 28 juin, en milieu d’après-midi, Jed accompagna Olga à l’aéroport de Roissy. C’était triste, quelque chose en lui comprenait qu’ils étaient en train de vivre un moment d’une tristesse mortelle. Le temps, beau et calme, ne favorisait pas l’apparition des sentiments appropriés. Il aurait pu interrompre le processus de déliaison, se jeter à ses pieds, la supplier de ne pas prendre cet avion ; il aurait probablement été écouté. Mais que faire ensuite ? Chercher un nouvel appartement (le bail de la rue Guynemer s’achevait à la fin du mois) ? Annuler le déménagement prévu pour le lendemain ? C’était possible, les difficultés techniques n’étaient pas énormes.
Jed n’était pas jeune, il ne l’avait à proprement parler jamais été ; mais il était un être humain relativement inexpérimenté. En matière d’êtres humains il ne connaissait que son père, et encore pas beaucoup. Cette fréquentation ne pouvait pas l’inciter à un grand optimisme, en matière de relations humaines. Pour ce qu’il avait pu en observer l’existence des hommes s’organisait autour du travail, qui occupait la plus grande partie de la vie, et s’accomplissait dans des organisations de dimension variable. À l’issue des années de travail s’ouvrait une période plus brève, marquée par le développement de différentes pathologies. Certains êtres humains, pendant la période la plus active de leur vie, tentaient en outre de s’associer dans des micro-regroupements, qualifiés de familles, ayant pour but la reproduction de l’espèce ; mais ces tentatives, le plus souvent, tournaient court, pour des raisons liées à la « nature des temps », se disait-il vaguement en partageant un expresso avec son amante (ils étaient seuls au comptoir du bar Segafredo, et plus généralement l’animation dans l’aéroport était faible, le brouhaha des inévitables conversations ouaté par un silence qui semblait consubstantiel à l’endroit, comme dans certaines cliniques privées). Ce n’était qu’une illusion, le dispositif général de transport des êtres humains, qui jouait un rôle si important aujourd’hui dans l’accomplissement des destinées individuelles, marquait simplement une légère pause avant d’entamer une séquence de fonctionnement à capacité maximale, lors de la période des premiers grands départs. Il était cependant tentant d’y voir un hommage, un hommage discret de la machinerie sociale à leur amour si vite interrompu.
Jed n’eut aucune réaction quand Olga, après un dernier baiser, se dirigea vers la zone de contrôle des passeports, et ce n’est qu’en rentrant chez lui, boulevard de l’Hôpital, qu’il comprit qu’il venait, presque à son insu, de franchir une nouvelle étape dans le déroulement de sa vie. Il le comprit à ceci que tout ce qui constituait, il y a quelques jours, son monde, lui apparaissait d’un seul coup complètement vide. Cartes routières et tirages photographiques s’étalaient par centaines sur le plancher, et tout cela n’avait plus aucun sens. Avec résignation il ressortit, acheta deux rouleaux de sacs-poubelle « gravats » à l’hypermarché Casino du boulevard Vincent-Auriol, puis rentra chez lui et commença à les remplir. C’est lourd le papier, songea-t-il, il allait lui falloir plusieurs voyages pour descendre les sacs. C’étaient des mois, des années de travail plutôt qu’il était en train de détruire ; il n’eut pourtant pas une seconde d’hésitation. Bien des années plus tard, lorsqu’il fut devenu célèbre – et même, à vrai dire, extrêmement célèbre – Jed devait être interrogé à de nombreuses reprises sur ce que signifiait, à ses yeux, le fait d’être un artiste. Il ne devait rien trouver de très intéressant ni de très original à dire, à l’exception d’une seule chose, qu’il devait par conséquent répéter presque à chaque interview : être artiste, à ses yeux, c’était avant tout être quelqu’un de soumis. Soumis à des messages mystérieux, imprévisibles, qu’on devait donc faute de mieux et en l’absence de toute croyance religieuse qualifier $ intuitions ; messages qui n’en commandaient pas moins de manière impérieuse, catégorique, sans laisser la moindre possibilité de s’y soustraire – sauf à perdre toute notion d’intégrité et tout respect de soi-même. Ces messages pouvaient impliquer de détruire une œuvre, voire un ensemble entier d’œuvres, pour s’engager dans une direction radicalement nouvelle, ou même parfois sans direction du tout, sans disposer du moindre projet, de la moindre espérance de continuation. C’est en cela, et en cela seulement, que la condition d’artiste pouvait, quelquefois, être qualifiée de difficile. C’est en cela aussi, et en cela seulement, qu’elle se différenciait de ces professions ou métiers auxquels il allait rendre hommage dans la seconde partie de sa carrière, celle qui devait lui valoir une renommée mondiale.
Le lendemain il descendit les premiers sacs-poubelle, puis lentement, minutieusement, démonta sa chambre photographique avant de ranger le soufflet, les dépolis, les objectifs, le dos numérique, le corps de l’appareil dans leurs mallettes de transport. Le temps sur la région parisienne restait beau. En milieu d’après-midi il alluma sa télévision pour suivre le prologue du Tour de France, qui fut remporté par un coureur ukrainien à peu près inconnu. Une fois l’appareil éteint, il se dit qu’il devrait probablement téléphoner à Patrick Forestier.
Le directeur de la communication du groupe Michelin France accueillit la nouvelle sans réelle émotion. Si Jed décidait de ne plus réaliser de photos de cartes Michelin, rien ne pouvait l’obliger à continuer ; il pouvait arrêter à tout instant, c’était précisé en toutes lettres dans le contrat. Il donnait en réalité à peu près l’impression de s’en foutre, et Jed fut même surpris qu’il lui propose un rendez-vous pour le lendemain matin.
Peu après son arrivée dans le bureau de l’avenue de la Grande-Armée, il comprit que Forestier souhaitait en réalité s’épancher, exposer ses soucis professionnels à un interlocuteur complaisant. Avec la mutation d’Olga, il venait de perdre une collaboratrice intelligente, dévouée, polyglotte ; et, chose à peine croyable, on ne lui proposait pour l’instant personne en remplacement. Il s’était « complètement fait enculer » par la direction générale, tels furent ses termes amers. Évidemment elle repartait en Russie, évidemment c’était son pays, évidemment ces putains de Russes achetaient des milliards de pneus, avec leurs putains de routes dégradées et leur putain de climat à la con, il n’empêche que Michelin restait une entreprise française, et que les choses ne se seraient pas passées comme ça, il y a encore quelques années. Les desiderata de la filière française, encore récemment, étaient des ordres, ou du moins étaient pris en compte avec une attention particulière, mais depuis que les investisseurs institutionnels étrangers avaient pris la majorité dans le capital du groupe c’était bien fini, tout cela. Oui, les choses avaient bien changé, répéta-t-il avec une délectation morose, évidemment les intérêts de Michelin France ne pesaient plus grand-chose par rapport à la Russie, sans même parler de la Chine, mais si ça devait continuer comme ça c’était à se demander s’il n’allait pas rentrer chez Bridgestone, ou même chez Goodyear. Enfin je vous dis ça entre nous, ajouta-t-il avec une crainte soudaine.
Jed l’assura de son entière discrétion, essaya de recentrer l’entretien sur son propre cas. « Ah oui, le site Internet… » Forestier semblait s’en souvenir juste à l’instant. « Eh bien, on va rajouter un message indiquant que vous considérez cette série d’œuvres comme terminée. Les tirages précédents resteront en vente, vous n’y voyez pas d’objection ? » Jed n’en voyait aucune. « D’ailleurs il ne reste plus grand-chose, ça s’est très bien vendu… » poursuivit-il d’une voix où renaissait un soupçon d’optimisme. « Nous continuerons également à indiquer dans notre communication que les cartes Michelin ont été à la base d’un travail artistique unanimement salué par la critique, ça ne vous dérange pas non plus ? » Ça ne dérangeait nullement Jed.
Forestier était tout ragaillardi lorsqu’il le raccompagna à la porte de son bureau, et c’est en lui serrant chaleureusement la main qu’il conclut : « J’ai été très heureux de vous connaître. C’était win-win entre nous, win-win absolument. »