La Carte et le T

Michel Houellebecq · Chapitre 24 sur 43

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La Carte et le T

Chapitre X

Comme d’habitude pas vraiment, songea Jed en remontant vers la place Jeanne-d’Arc. Son père au téléphone avait paru complètement abattu, et il avait d’abord proposé d’annuler leur repas annuel. « Je ne veux être à la charge de personne… » Son cancer du rectum avait connu une aggravation subite, il avait des pertes de matière maintenant, avait-il annoncé avec une délectation masochiste, il allait falloir lui poser un anus artificiel. Sur l’insistance de Jed il avait accepté qu’ils se voient, à condition que son fils le reçoive chez lui. « Je peux plus supporter la gueule des êtres humains… »

Arrivé sur le parvis de Notre-Dame de la Gare il hésita, puis entra. L’église lui parut d’abord déserte, mais en avançant vers l’autel il aperçut une jeune fille noire, de dix-huit ans tout au plus, agenouillée dans une stalle, les mains jointes, face à une statue de la Vierge ; elle formait des mots à voix basse. Concentrée dans sa prière, elle ne faisait aucune attention à lui. Son cul, cambré par l’agenouillement, était très précisément moulé par son pantalon de fin tissu blanc, nota Jed un peu contre son gré. Avait-elle des péchés à se faire pardonner ? Des parents malades ? Les deux, probablement. Sa foi paraissait grande. Ça devait être bien pratique, quand même, cette croyance en Dieu : quand on ne pouvait plus rien pour les autres – et c’était souvent le cas dans la vie, c’était au fond presque toujours le cas, et particulièrement en ce qui concernait le cancer de son père – demeurait la ressource de prier pour eux.

Il ressortit, mal à l’aise. La nuit tombait sur la rue Jeanne-d’Arc, les feux rouges des voitures s’éloignaient au ralenti vers le boulevard Vincent-Auriol. Au loin, le dôme du Panthéon était baigné d’une inexplicable lumière verdâtre, un peu comme si des aliens sphériques projetaient une attaque massive sur la région parisienne. Des gens mouraient sans doute, à cette minute même, çà et là, dans la ville.

Le lendemain pourtant, à la même heure, il se retrouva à allumer des bougies fantaisie et à déposer les coquilles de saumon sur sa table à tréteaux, cependant que l’ombre s’étendait sur la place des Alpes. Son père avait promis d’être là à dix-huit heures.

Il sonna en bas à dix-huit heures une. Jed ouvrit par l’interphone et respira lentement, profondément, à plusieurs reprises, pendant le trajet de l’ascenseur.

Il effleura rapidement les joues rêches de son père, qui se planta, immobile, au centre de la pièce. «Assieds-toi, assieds-toi…» dit-il. Obéissant aussitôt, son père s’assit à l’extrême bord d’une chaise et jeta des regards timides autour de lui. Il n’est jamais venu, réalisa soudain Jed, il n’est jamais venu dans mon appartement. Il fallut lui dire d’enlever son manteau, aussi. Son père tentait de sourire, un peu comme un homme qui cherche à montrer qu’il supporte vaillamment une amputation. Jed voulut ouvrir le Champagne, ses mains tremblaient un peu, il manqua de faire tomber la bouteille de vin blanc qu’il venait de sortir du congélateur ; il était en sueur. Son père souriait toujours, d’un sourire un peu figé. Voilà un homme qui avait dirigé avec dynamisme, et parfois avec dureté, une entreprise d’une cinquantaine de personnes, qui avait dû licencier, embaucher ; qui avait négocié des contrats portant sur des dizaines, parfois des centaines de millions d’euros. Mais les approches de la mort rendent humble, et il semblait désireux, ce soir, que tout se passe aussi bien que possible, il semblait surtout désireux de ne causer aucun trouble, c’était apparemment sa seule ambition à présent sur cette terre. Jed réussit à ouvrir le Champagne, se détendit un peu.

«J’ai appris ton succès… » dit son père en levant son verre. « Nous buvons à ton succès. »

C’était une piste, se dit aussitôt Jed, une ouverture pour une conversation possible, et il se mit à parler de ses tableaux, de ce travail qu’il avait entrepris il y a une dizaine d’années déjà, de sa volonté de décrire, par la peinture, les différents rouages qui concourent au fonctionnement d’une société. Il parla avec aisance, pendant presque une heure, en resservant régulièrement du Champagne puis du vin, alors qu’ils mangeaient les plats achetés la veille chez le traiteur, et ce qu’il disait là, il s’en rendit compte avec étonnement le lendemain, il ne l’avait jamais dit à personne.

Son père l’écoutait avec attention, posait de temps à autre une question, il avait l’expression étonnée et curieuse d’un petit enfant, en somme tout se passa à merveille jusqu’au fromage, où l’inspiration de Jed commença à se tarir, et où son père, comme sous l’effet de la pesanteur, retomba dans un accablement douloureux. Il était, cependant, un peu ragaillardi par le dîner, et c’est sans réelle tristesse, plutôt en secouant la tête avec incrédulité, qu’il lâcha à mi-voix : « Putain… Un anus artificiel… »

« Tu sais », dit-il d’une voix qui trahissait une légère ébriété, « dans un sens, je suis content que ta mère soit plus là. Elle qui était si raffinée, si élégante… La déchéance physique, elle aurait pas supporté. »

Jed se figea. Ça y est, se dit-il. Ça y est, nous y voilà ; après des années, il va parler. Mais son père avait surpris son changement d’expression.

« Je ne vais pas te révéler ce soir pourquoi ta mère s’est suicidée ! » scanda-t-il d’une voix forte, presque avec colère. « Je ne vais pas te le révéler parce que je n’en sais rien ! » Il se calma presque aussitôt, se tassa sur lui-même. Jed transpirait. Il faisait trop chaud peut-être, le chauffage était presque impossible à régler, il avait toujours peur qu’il ne retombe en panne, il allait déménager maintenant qu’il avait de l’argent, sûrement, c’est ce que font les gens quand ils ont de l’argent, ils essaient d’améliorer leur cadre de vie, mais déménager pour aller où ? Il n’avait aucun désir immobilier particulier. Il allait rester, faire des travaux peut-être, en tout cas changer le chauffe-eau. Il se releva, tenta plus ou moins de manipuler les commandes de l’appareil. Son père dodelinait de la tête, prononçait des mots à voix basse. Jed revint près de lui. Il aurait fallu le prendre par les mains, lui toucher l’épaule ou quelque chose, mais comment faire ? Il n’avait jamais fait ça. « Un anus artificiel… » murmura-t-il à nouveau, d’une voix rêveuse.

« Je sais qu’elle n’était pas satisfaite de notre vie », reprit-il ; « mais est-ce que c’est une raison suffisante pour mourir ? Moi non plus je n’étais pas satisfait de ma vie, je t’avoue que j’espérais autre chose de ma carrière d’architecte que de construire des résidences balnéaires à la con pour des touristes débiles, sous le contrôle de promoteurs foncièrement malhonnêtes et d’une vulgarité presque infinie ; mais bon c’était le travail, les habitudes… Probablement est-ce qu’elle n’aimait pas la vie, et voilà tout. Ce qui m’a le plus choqué, c’est ce que m’a raconté la voisine, qui l’a croisée juste avant. Elle revenait de faire ses courses, elle venait probablement de se procurer le poison – on n’a jamais su comment, d’ailleurs. Ce que m’a dit cette femme c’est qu’elle avait l’air heureuse, incroyablement enthousiaste et heureuse. Elle avait exactement, m’a-t-elle dit, l’expression de quelqu’un qui s’apprête à partir en vacances. C’était du cyanure, elle a dû mourir presque instantanément ; je suis absolument certain qu’elle n’a pas souffert. »

Puis il se tut, et le silence se prolongea longtemps, Jed finit par perdre légèrement conscience. Il eut la vision de prairies immenses, dont l’herbe était agitée par un vent léger, la lumière était celle d’un éternel printemps. Il se réveilla d’un seul coup, son père continuait à dodeliner de la tête et à marmonner, poursuivant un débat intérieur pénible. Jed hésita, il avait prévu un dessert : il y avait des profiteroles au chocolat dans le réfrigérateur. Devait-il les sortir ? Devait-il, au contraire, attendre d’en savoir davantage sur le suicide de sa mère ? Il n’avait de sa mère, au fond, presque aucun souvenir. C’était surtout important pour son père, probablement. Il décida quand même d’attendre un peu, pour les profiteroles.

« Je n’ai connu aucune autre femme… » dit son père d’une voix atone. « Aucune autre, absolument. Je n’en ai même pas éprouvé le désir. » Puis il recommença à marmonner et à hocher de la tête. Jed décida, finalement, de sortir les profiteroles. Son père les considéra avec stupéfaction, comme un objet entièrement nouveau, à quoi rien, dans sa vie antérieure, ne l’aurait préparé. Il en prit une, la fit tourner entre ses doigts, la considérant avec autant d’intérêt qu’il l’aurait fait d’une crotte de chien ; mais il la mit, finalement, dans sa bouche.

S’ensuivirent deux à trois minutes de frénésie muette, où ils attrapaient les profiteroles une par une, rageusement, sans un mot, dans le carton décoré fourni par le pâtissier, et les ingéraient aussitôt. Puis les choses se calmèrent, et Jed proposa du café. Son père accepta aussitôt.

« J’ai envie de fumer une cigarette… dit-il. Tu en as ?

— Je ne fume pas. » Jed se leva d’un bond. « Mais je peux y aller. Je connais un tabac place d’Italie ouvert tard le soir. Et puis… il consulta sa montre avec incrédulité, il n’est que huit heures.

— Même le soir de Noël, tu crois qu’ils sont ouverts ?

— Je peux essayer. »

Il enfila son manteau. En sortant, il fut giflé par une violente bourrasque ; des flocons de neige tourbillonnaient dans l’atmosphère glaciale, il devait faire dix degrés en dessous de zéro. Place d’Italie, le bar-tabac était en train de fermer. Le patron revint en maugréant derrière son comptoir.

« Qu’est-ce que ça sera ?

— Des cigarettes.

— Quelle marque ?

— Je ne sais pas. Des bonnes cigarettes. »

L’autre lui jeta un regard excédé. « Des Dunhill !

Des Dunhill et des Gitanes ! Et un briquet !… »

Son père n’avait pas bougé, toujours tassé sur sa chaise, il ne réagit même pas en entendant la porte s’ouvrir. Il tira cependant une Gitane du paquet, la considéra avec curiosité avant de l’allumer. « Ça fait vingt ans que je n’ai pas fumé… » remarqua-t-il. « Mais, maintenant, quelle importance ? » Il tira une bouffée, puis deux. « C’est fort… dit-il. C’est bon. Dans ma jeunesse, tout le monde fumait. Dans les réunions de travail, les discussions dans les cafés, on fumait tout le temps. C’est curieux comme les choses changent… »

Il but une gorgée du cognac que son fils avait posé devant lui, se tut à nouveau. Dans le silence, Jed perçut les sifflements du vent, de plus en plus violents. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre : les flocons de neige tourbillonnaient, très denses, ça devenait une vraie tempête.

«J’ai toujours voulu être architecte, je crois… » reprit son père. « Quand j’étais petit je m’intéressais aux animaux, comme tous les enfants probablement, quand on me posait la question je répondais que je voulais devenir vétérinaire plus tard, mais au fond je crois que j’étais déjà attiré par l’architecture. À l’âge de dix ans, je me souviens que j’avais essayé de construire un nid pour les hirondelles qui passaient l’été dans la remise. J’avais trouvé dans une encyclopédie des indications sur la manière dont les hirondelles construisent leurs nids, avec de la terre et de la salive, j’y avais passé des semaines… » Sa voix tremblait légèrement, il s’interrompit de nouveau, Jed le regarda avec inquiétude ; il avala d’un trait une grande gorgée de cognac avant de poursuivre.

« Mais elles n’ont jamais voulu utiliser mon nid. Jamais. Elles ont même cessé de nicher dans la remise… » Le vieil homme se mit soudain à pleurer, les larmes coulaient le long de son visage et c’était affreux. « Papa… » dit Jed, complètement désemparé, « papa… » Il semblait ne plus pouvoir s’arrêter de sangloter.

« Les hirondelles n’utilisent jamais les nids construits de main d’homme », dit Jed très vite, « c’est impossible. Même, lorsqu’un homme a touché leur nid, elles l’abandonnent pour en construire un nouveau.

— Comment tu sais ça ?

— Je l’ai lu il y a quelques années dans un livre sur le comportement animal, je m’étais documenté pour un tableau. »

C’était faux, il n’avait rien lu de tel, mais son père parut instantanément soulagé, et se calma aussitôt. Et dire, songea Jed, qu’il portait ce poids sur le cœur depuis plus de soixante ans!… Qu’il l’avait probablement accompagné tout au long de sa carrière d’architecte !…

« Après le bac, je me suis inscrit aux Beaux-arts de Paris. Ça inquiétait un peu ma mère, elle aurait préféré que je fasse une école d’ingénieurs ; mais j’ai été très soutenu par ton grand-père. Je crois qu’il avait une ambition artistique, comme photographe, mais il n’a jamais eu la possibilité de prendre autre chose que des mariages et des communions… »

Jed n’avait jamais vu son père occupé d’autre chose que de problèmes techniques, et sur la fin de plus en plus souvent de problèmes financiers ; l’idée que son père avait fait lui aussi les Beaux-arts, que l’architecture appartenait aux disciplines artistiques, était surprenante, inconfortable.

« Oui, moi aussi, je voulais être un artiste… » dit son père avec acrimonie, presque avec méchanceté. « Mais je n’ai pas réussi. Le courant dominant quand j’étais jeune était le fonctionnalisme, à vrai dire il dominait depuis plusieurs décennies déjà, il ne s’était rien passé en architecture depuis Le Corbusier et Van der Rohe. Toutes les villes nouvelles, toutes les cités qu’on a construites en banlieue dans les années 1950 et 1960 ont été marquées par leur influence. Avec quelques autres, aux Beaux-arts, on avait l’ambition de faire autre chose. On ne rejetait pas vraiment le primat de la fonction, ni la notion de « machine à habiter » ; mais ce qu’on remettait en cause, c’était ce que recouvrait le fait d’habiter quelque part. Comme les marxistes, comme les libéraux, Le Corbusier était un productiviste. Ce qu’il imaginait pour l’homme, c’était des immeubles de bureaux, carrés, utilitaires, sans décoration d’aucune sorte ; et des immeubles d’habitation à peu près identiques, avec quelques fonctions supplémentaires – garderie, gymnase, piscine ; entre les deux, des voies rapides. Dans sa cellule d’habitation, l’homme devait bénéficier d’air pur et de lumière, c’était très important à ses yeux ; et, entre les structures de travail et les structures d’habitation, l’espace libre était réservé à la nature sauvage : des forêts, des rivières – j’imagine que, dans son esprit, les familles humaines devaient pouvoir s’y promener le dimanche, quoi qu’il en soit il souhaitait préserver cet espace, c’était une sorte d’écologiste avant la lettre, pour lui l’humanité devait se limiter à des modules d’habitation circonscrits au milieu de la nature, mais qui ne devaient en aucun cas la modifier. C’est effroyablement primitif quand on y pense, c’est une régression terrifiante par rapport à n’importe quel paysage rural – mélange subtil, complexe, évolutif de prairies, de champs, de forêts, de villages. C’est la vision d’un esprit brutal, totalitaire. Le Corbusier nous paraissait un esprit totalitaire et brutal, animé d’un goût intense pour la laideur ; mais c’est sa vision qui a prévalu, tout au long du XXe siècle. Nous, nous étions plutôt influencés par Charles Fourier.. » Il sourit en voyant l’expression de surprise de son fils. « On a surtout retenu les théories sexuelles de Fourier, et c’est vrai qu’elles sont assez burlesques. Il est difficile de lire Fourier au premier degré, avec ses histoires de tourbillons, de fakiresses et de fées de l’armée du Rhin, on est même surpris qu’il ait eu des disciples, des gens qui le prenaient au sérieux, qui envisageaient réellement de construire un nouveau modèle de société sur la base de ses livres. C’est incompréhensible si l’on essaie de voir en lui un penseur\ parce que sa pensée on n’y comprend absolument rien, mais au fond Fourier n’est pas un penseur c’est un gourou, le premier de son espèce, et comme pour tous les gourous le succès est venu non de l’adhésion intellectuelle à une théorie mais au contraire de l’incompréhension générale, associée à un inaltérable optimisme, en particulier sur le plan sexuel, les gens ont besoin d’optimisme sexuel à un point incroyable. Pourtant le vrai sujet de Fourier, celui qui l’intéresse en premier lieu, ce n’est pas le sexe, mais l’organisation de la production. La grande question qu’il se pose, c’est : pourquoi l’homme travaille-t-il ? Qu’est-ce qui fait qu’il occupe une place déterminée dans l’organisation sociale, qu’il accepte de s’y tenir, et d’accomplir sa tâche ? À cette question, les libéraux répondaient que c’était l’appât du gain, purement et simplement ; nous pensions que c’était une réponse insuffisante. Quant aux marxistes ils ne répondaient rien, ils ne s’y intéressaient même pas, et c’est ce qui fait d’ailleurs que le communisme a échoué : dès qu’on a supprimé l’aiguillon financier les gens ont cessé de travailler, ils ont saboté leur tâche, l’absentéisme s’est accru dans des proportions énormes ; jamais le communisme n’a été capable d’assurer la production et la distribution des biens les plus élémentaires. Fourier avait connu l’Ancien

Régime, et il était conscient que bien avant l’apparition du capitalisme des recherches scientifiques, des progrès techniques avaient lieu, et que des gens travaillaient dur, parfois très dur, sans être poussés par l’appât du gain mais par quelque chose, aux yeux d’un homme moderne, de beaucoup plus vague : l’amour de Dieu, dans le cas des moines, ou plus simplement l’honneur de la fonction. »

Le père de Jed se tut, s’aperçut que son fils l’écoutait maintenant avec beaucoup d’attention. « Oui… » commenta-t-il, « il y a sans doute un rapport avec ce que tu as essayé de faire dans tes tableaux. Il y a beaucoup de galimatias chez Fourier, dans sa totalité c’est presque illisible ; il y a peut-être quand même, encore, quelque chose à en tirer. Enfin, c’est ce que nous pensions à l’époque… »

Il se tut, parut replonger dans ses souvenirs. Les bourrasques s’étaient calmées, laissant la place à une nuit étoilée, silencieuse ; une épaisse couche de neige recouvrait les toits.

«J’étais jeune… » dit-il enfin avec une espèce d’incrédulité adoucie. « Peut-être est-ce que tu ne peux pas tout à fait te rendre compte, parce que tu es né dans une famille déjà riche. Mais j’étais jeune, je m’apprêtais à devenir architecte, et j’étais à Paris ; tout me paraissait possible. Et je n’étais pas le seul, Paris était gai à l’époque, on avait l’impression qu’on pouvait reconstruire le monde. C’est là que j’ai rencontré ta mère, elle étudiait au Conservatoire, elle jouait du violon. On était comme une bande d’artistes, vraiment. Enfin, ça s’est limité à écrire quatre ou cinq articles dans une revue d’architecture, qu’on a signés à plusieurs. C’étaient des textes politiques, en grande partie. Nous y défendions l’idée qu’une société complexe, ramifiée, aux niveaux d’organisation multiples, comme celle proposée par Fourier, allait de pair avec une architecture complexe, ramifiée, multiple, laissant une place à la créativité individuelle. Nous y attaquions violemment Van der Rohe – qui fournissait des structures vides, modulables, les mêmes qui allaient servir de modèle aux open space des entreprises – et surtout Le Corbusier, qui bâtissait inlassablement des espaces concentrationnaires, divisés en cellules identiques tout juste bonnes, écrivions-nous, pour une prison modèle. Ces articles ont eu un certain retentissement, je crois que Deleuze en a parlé ; mais il a fallu travailler, les autres aussi, nous sommes rentrés dans de gros cabinets d’architectes, et la vie est tout de suite devenue beaucoup moins amusante. Assez vite ma situation financière s’est améliorée, il y avait beaucoup de travail à l’époque, la France se reconstruisait à grande vitesse. J’ai acheté la maison du Raincy, je pensais que c’était une bonne idée, à l’époque c’était une ville agréable. Et puis je l’ai eue pour un très bon prix, c’est un client qui m’a mis sur l’affaire, un promoteur immobilier. Le propriétaire était un vieux type, un intellectuel visiblement, toujours en costume trois pièces gris, avec une fleur à la boutonnière, chaque fois que je l’ai vu c’était une fleur différente. Il avait l’air de sortir de la Belle Époque, des années 1930 tout au plus, je n’arrivais pas du tout à l’associer à son environnement. On aurait pu imaginer le croiser, je ne sais pas, quai Voltaire… enfin sûrement pas au Raincy. C’était un ancien universitaire, spécialisé dans l’ésotérisme et l’histoire des religions, je me souviens qu’il était très calé sur la Kabbale et sur la gnose, mais il s’y intéressait d’une manière très particulière, par exemple il n’avait que mépris pour René Guénon. " Cet imbécile de Guénon ", c’est comme ça qu’il en parlait, je crois qu’il avait écrit plusieurs critiques virulentes de ses livres. Il n’avait jamais été marié, enfin il avait vécu pour ses travaux, comme on dit. J’ai lu un long article qu’il avait écrit dans une revue de sciences humaines, il y développait des considérations assez curieuses sur le Destin, sur la possibilité de développer une nouvelle religion basée sur le principe de synchronicité. Sa bibliothèque, à elle seule, aurait valu le prix de la maison, je crois – il y avait plus de cinq mille volumes, en français, en anglais et en allemand. C’est là que j’ai découvert les œuvres de William Morris. »

Il s’interrompit en observant un changement d’expression sur le visage de Jed.

« Tu connais William Morris ?

— Non, papa. Mais j’ai vécu dans cette maison, moi aussi, je me souviens de la bibliothèque… » Il soupira, hésita. «Je ne comprends pas pourquoi tu as attendu tant d’années pour me parler de tout ça » dit-il.

« C’est parce que je vais mourir bientôt, je pense » dit simplement son père. « Enfin pas tout de suite, pas après-demain, mais je n’en ai plus pour très longtemps, c’est une évidence… » Il regarda autour de lui, sourit presque gaiement. « Je peux reprendre du cognac ? » Jed le resservit aussitôt. Il alluma une Gitane, aspira la fumée avec délectation.

« Et puis, ta mère est tombée enceinte de toi. La fin de la grossesse s’est mal passée, il a fallu lui faire une césarienne. Le médecin lui a annoncé qu’elle ne pourrait plus avoir d’enfants, en plus elle a eu des cicatrices, assez vilaines. C’était dur, pour elle ; c’était une belle femme, tu sais… On n’était pas malheureux ensemble, il n’y a jamais eu de dispute sérieuse entre nous, mais c’est vrai que je ne lui parlais pas assez. Il y a le violon aussi, je crois qu’elle n’aurait jamais dû arrêter. Je me souviens d’un soir, porte de Bagnolet, je rentrais du travail dans ma Mercedes, il était déjà neuf heures mais il y avait encore des embouteillages, je ne sais pas ce qui a déclenché ça, peut-être les immeubles des Mercuriales parce que je travaillais sur un projet très proche, que je trouvais sans intérêt et laid, mais je me suis vu dans ma voiture au milieu des bretelles d’accès rapide, en face de ces bâtiments immondes, et d’un seul coup je me suis dit que je ne pouvais pas continuer. J’avais presque quarante ans, ma vie professionnelle était un succès, mais je ne pouvais pas continuer. En quelques minutes j’ai décidé de fonder ma propre entreprise, pour essayer de faire de l’architecture comme je l’entendais. Je savais que ce serait difficile, mais je ne voulais pas mourir sans avoir au moins essayé. J’ai fait appel aux anciens que je fréquentais aux Beaux-arts, mais tous étaient installés dans la vie – ils avaient réussi, eux aussi, et n’avaient plus trop envie de prendre de risques. Alors, je me suis lancé tout seul. J’ai repris contact avec Bernard LamarcheVadel, on s’était rencontrés quelques années auparavant, on avait plutôt sympathisé, il m’a présenté les gens de la figuration libre : Combas, Di Rosa… Je ne sais pas si je t’ai déjà parlé de William Morris ?

— Oui, papa, tu viens d’en parler il y a cinq minutes.

— Ah ? » Il s’interrompit, une expression égarée traversa son visage. « Je vais essayer une Dunhill… » Il tira quelques bouffées. « C’est bon aussi ; différent des Gitanes, mais c’est bon. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde a renoncé à fumer, d’un seul coup. »

Il se tut, savoura sa cigarette jusqu’au bout. Jed attendait. Très loin à l’extérieur, un klaxon solitaire essayait d’interpréter : « Il est né, le divin enfant », ratait des notes, reprenait ; puis le silence revint, il n’y eut pas de concert de klaxons. Sur les toits de Paris, la couche de neige était maintenant épaisse, stabilisée ; il y avait quelque chose de définitif dans ce silence, se dit Jed.

« William Morris était proche des préraphaélites », reprit son père, « de Gabriel Dante Rossetti au début, et de Burne-Jones jusqu’à la fin. L’idée fondamentale des préraphaélites, c’est que l’art avait commencé à dégénérer juste après le Moyen âge, que dès le début de la Renaissance il s’était coupé de toute spiritualité, de toute authenticité, pour devenir une activité purement industrielle et commerciale, et que les soi-disant grands maîtres de la Renaissance – que ce soit Botticelli, Rembrandt ou Léonard de Vinci – se comportaient en réalité purement et simplement comme les chefs d’entreprises commerciales ; exactement comme Jeff Koons ou Damien Hirst aujourd’hui, les soi-disant grands maîtres de la Renaissance dirigeaient d’une main de fer des ateliers de cinquante, voire cent assistants, qui produisaient à la chaîne des tableaux, des sculptures, des fresques. Eux-mêmes se contentaient de donner la direction générale, de signer l’œuvre achevée, et surtout ils se consacraient aux relations publiques auprès des mécènes du moment – princes ou papes. Pour les préraphaélites, comme pour William Morris, la distinction entre l’art et l’artisanat, entre la conception et l’exécution, devait être abolie : tout homme, à son échelle, pouvait être producteur de beauté – que ce soit dans la réalisation d’un tableau, d’un vêtement, d’un meuble ; et tout homme également avait le droit, dans sa vie quotidienne, d’être entouré de beaux objets. Il alliait cette conviction à un activisme socialiste qui l’a conduit, de plus en plus, à s’engager dans les mouvements d’émancipation du prolétariat ; il voulait simplement mettre fin au système de production industrielle.

« Ce qui est curieux, c’est que Gropius, lorsqu’il a fondé le Bauhaus, était exactement sur la même ligne – peut-être un peu moins politique, avec davantage de préoccupations spirituelles —, quoique lui aussi ait été socialiste, en réalité. Dans la Proclamation du Bauhaus de 1919, il déclare vouloir dépasser l’opposition entre l’art et l’artisanat, proclame le droit à la beauté pour tous : exactement le programme de William Morris. Mais peu à peu, à mesure que le Bauhaus s’est rapproché de l’industrie, il est devenu de plus en plus fonctionnaliste et productiviste ; Kandinsky et Klee ont été marginalisés à l’intérieur du corps enseignant, et au moment où l’institut a été fermé par Goering il était de toute façon entièrement passé au service de la production capitaliste.

« Nous-mêmes, nous n’étions pas vraiment politisés ; mais la pensée de William Morris nous a aidés à nous libérer de l’interdit que Le Corbusier avait fait peser sur toute forme d’ornementation. Je me souviens que Combas était assez réservé, au départ – les peintres préraphaélites, ce n’était pas vraiment son univers ; mais il devait convenir que les motifs de papier peint dessinés par William Morris étaient très beaux, et quand il a vraiment compris de quoi il s’agissait il est devenu tout à fait enthousiaste. Rien n’aurait pu lui faire davantage plaisir que de dessiner des motifs pour des tissus d’ameublement, des papiers peints ou des frises extérieures, reprises dans tout un groupe d’immeubles. Ils étaient quand même assez seuls à l’époque, les gens de la figuration libre, le courant minimaliste restait dominant, et le graf n’existait pas encore – du moins on n’en parlait pas. Alors on a monté des dossiers, pour tous les projets à peu près intéressants qui faisaient l’objet de concours, et on a attendu… »

Son père se tut à nouveau, resta comme suspendu dans ses souvenirs, puis se tassa sur lui-même, parut se rapetisser, s’amenuiser, et Jed prit alors conscience de la fougue, de l’enthousiasme avec lesquels il avait parlé pendant ces dernières minutes. Jamais il ne l’avait entendu parler ainsi, depuis qu’il était enfant – et jamais plus, songea-t-il aussitôt, il ne l’entendrait parler ainsi, il venait de revivre, pour la dernière fois, l’espérance et l’échec qui formaient l’histoire de sa vie. C’est peu de chose, en général, une vie humaine, ça peut se résumer à un nombre d’événements restreint, et cette fois Jed avait bel et bien compris, l’amertume et les années perdues, le cancer et le stress, le suicide de sa mère aussi.

« Les fonctionnalistes étaient en position dominante dans tous les jurys… » conclut son père avec douceur. « Je me suis cogné contre une vitre ; on s’est tous cognés contre une vitre. Combas et Di Rosa n’ont pas lâché tout de suite, ils m’ont téléphoné pendant des années, pour savoir si quelque chose se débloquait… Puis, voyant que rien ne venait, ils se sont concentrés sur leur travail de peintre. Et moi, j’ai bien dû finir par accepter une commande normale. La première, ça a été Port-Ambarès – et puis ça s’est accumulé, surtout des aménagements de stations balnéaires. J’ai rangé mes projets dans des cartons, ils sont toujours dans une armoire de mon bureau, au Raincy, tu pourras aller voir… » Il se retint d’ajouter : « quand je serai mort », mais Jed avait parfaitement compris.

« Il est tard », dit-il en se redressant sur sa chaise. Jed jeta un coup d’œil à sa montre : quatre heures du matin. Son père se leva, passa aux toilettes, puis revint enfiler son manteau. Pendant les deux à trois minutes que dura l’opération Jed eut l’impression fugitive, alternative, qu’ils venaient d’entamer une nouvelle étape dans leurs relations, ou au contraire qu’ils ne se reverraient jamais. Comme son père se campait finalement devant lui, dans une attitude d’attente, il dit : « Je vais t’appeler un taxi. »