La Carte et le T

Michel Houellebecq · Chapitre 23 sur 43

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La Carte et le T

Chapitre IX

Lorsque Jed déboucha sur le parvis de Notre-Dame de la Gare, une pluie fine et glaciale se mit à tomber brusquement, comme un avertissement, puis s’arrêta tout aussi vite, au bout de quelques secondes. Il monta les quelques marches qui conduisaient à l’entrée. Les portes de l’église étaient comme toujours grandes ouvertes, à deux battants ; l’intérieur paraissait désert. Il hésita, puis se retourna. La rue Jeanne -d’Arc descendait jusqu’au boulevard Vincent-Auriol, que surplombait le métro aérien ; au loin, on apercevait le dôme du Panthéon. Le ciel était d’un gris sombre et mat. Au fond, il n’avait pas grand-chose à dire à Dieu ; pas en ce moment.

La place Nationale était déserte, et les arbres dépouillés de leurs feuilles laissaient entrevoir les structures rectangulaires, emboîtées, de la faculté de Tolbiac. Jed obliqua dans la rue du Château-des-Rentiers. Il était en avance, mais Franz était déjà là, attablé devant un ballon de rouge ordinaire, et ce n’était visiblement pas le premier. Couperosé, hirsute, il donnait l’impression de n’avoir pas dormi depuis des semaines.

« Bon », résuma-t-il dès que Jed se fut installé. « J’ai eu des offres pour presque tous les tableaux, maintenant. J’ai fait monter les enchères, je peux peut-être faire monter encore un peu, enfin pour l’instant le prix moyen se stabilise autour de cinq cent mille euros.

— Pardon ?

— Tu as bien entendu : cinq cent mille euros. »

Franz tortillait nerveusement des mèches de ses cheveux blancs en désordre ; c’était la première fois que Jed lui voyait ce tic. Il vida son verre, en commanda aussitôt un autre.

« Si je vends maintenant, poursuivit-il, on touchera trente millions d’euros ; environ. »

Le silence retomba dans le café. Près d’eux, un vieillard très maigre, en pardessus gris, s’assoupissait devant son Picon bière. À ses pieds, un petit chien ratier blanc et roux, obèse, somnolait à demi, comme son maître. La pluie se remit à tomber doucement.

« Alors ? » demanda Franz au bout d’une minute. « Qu’est-ce que je fais ? Je vends maintenant ?

— Comme tu veux.

— Comment ça, comme je veux, merde ! Tu te rends compte du fric que ça représente ? » Il avait presque crié, et le vieillard près d’eux se réveilla en sursaut ; le chien se redressa péniblement, gronda dans leur direction.

«Quinze millions d’euros… Quinze millions d’euros chacun… » poursuivit Franz plus doucement, mais d’une voix étranglée. « Et j’ai l’impression que ça ne te fait ni chaud ni froid…

— Si, si, excuse-moi » répondit rapidement Jed. « Disons que je suis sous le choc » ajouta-t-il un peu plus tard.

Franz le considéra avec un mélange de suspicion et d’écœurement. « Bon, OK » dit-il finalement. « Je suis pas Larry Gagosian, j’ai pas les nerfs pour ce genre de trucs. Je vais vendre maintenant. »

« Tu as sûrement raison » dit Jed une bonne minute plus tard. Le silence s’était fait à nouveau, uniquement troublé par les ronflements du ratier qui s’était recouché, rassuré, aux pieds de son maître.

« À ton avis… » reprit Franz. « À ton avis, quel est le tableau qui a décroché la meilleure offre ? »

Jed réfléchit un instant. « Peut-être Bill Gates et Steve Jobs… » suggéra-t-il finalement.

« Exactement. Il est monté à un million et demi d’euros. Par un courtier américain, qui paraît-il opère pour le compte de Jobs lui-même.

«Depuis longtemps…» poursuivit Franz d’une voix tendue, à la limite de l’exaspération, « depuis longtemps le marché de l’art est dominé par les hommes d’affaires les plus riches de la planète. Et aujourd’hui pour la première fois ils ont l’occasion, en même temps qu’ils achètent ce qui est le plus à l’avant-garde dans le domaine esthétique, d’acheter un tableau qui les représente eux-mêmes. Je te dis pas le nombre de propositions que j’ai eues, de la part d’hommes d’affaires ou d’industriels, qui voudraient que tu fasses leur portrait. On est revenus aux temps de la peinture de cour d’Ancien Régime… Enfin ce que je veux dire c’est qu’il y a une pression, une grosse pression sur toi en ce moment. Tu as toujours l’intention de donner son tableau à Houellebecq ?

— Évidemment. J’ai promis.

— À ton aise. C’est un beau cadeau. Un cadeau à sept cent cinquante mille euros… Remarque, il le mérite. Son texte a joué un rôle important. En insistant sur le côté systématique, théorique de ta démarche, il a permis d’éviter que tu sois assimilé aux nouveaux figuratifs, à tous ces minables… Évidemment je n’ai pas laissé les tableaux dans mon entrepôt de l’Eure-et-Loir, j’ai loué des coffres dans une banque. Je vais te faire un papier, tu pourras passer chercher le portrait de Houellebecq quand tu voudras. »

« J’ai reçu une visite, aussi » poursuivit Franz après une nouvelle pause. « Une jeune femme russe, je suppose que tu vois qui c’est. » Il sortit une carte de visite, la tendit à Jed. « Une très jolie jeune femme… »

La lumière commençait à baisser. Jed rangea la carte de visite dans une poche intérieure de son blouson, l’enfila à demi.

«Attends… » l’interrompit Franz. «Avant que tu partes, je voudrais juste vérifier que tu comprends exactement la situation. J’ai reçu une cinquantaine d’appels d’hommes qui comptent parmi les plus grosses fortunes mondiales. Parfois ils ont fait téléphoner par un assistant, mais le plus souvent ils ont appelé eux-mêmes. Tous, ils voudraient que tu fasses leur portrait. Tous, ils te proposent un million d’euros – au minimum. »

Jed termina d’enfiler son blouson, sortit son portefeuille pour payer.

«Je t’invite… » dit Franz avec une grimace narquoise. « Ne réponds pas, ce n’est pas la peine, je sais exactement ce que tu vas dire. Tu vas demander à réfléchir ; et dans quelques jours tu vas m’appeler pour me dire que tu refuses. Et puis tu vas arrêter. Je commence à te connaître, tu as toujours été comme ça, déjà à l’époque des cartes Michelin : tu travailles, tu t’acharnes dans ton coin pendant des années ; et puis dès que ton travail est exposé, dès que tu accèdes à la reconnaissance, tu laisses tomber.

— Il y a des petites différences. Là, je commençais à piétiner au moment où j’ai laissé tomber " Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l’art ".

— Oui, je sais ; c’est même ce qui m’a décidé à organiser l’exposition. Je suis content, d’ailleurs, que tu n’aies pas terminé ce tableau. Pourtant j’aimais bien l’idée, le projet avait une pertinence historique, c’était un témoignage assez juste sur la situation de l’art à un moment donné. Il y a eu, en effet, une espèce de partage : d’un côté le fun, le sexe, le kitsch, l’innocence ; de l’autre le trash, la mort, le cynisme. Mais, dans ta situation, ça aurait forcément été interprété comme l’œuvre d’un artiste de second plan, jaloux du succès de confrères plus riches ; on en est à un point de toute façon où le succès en termes de marché justifie et valide n’importe quoi, remplace toutes les théories, personne n’est capable de voir plus loin, absolument personne. Maintenant ce tableau tu pourrais te le permettre, tu es devenu l’artiste français le mieux payé du moment ; mais je sais que tu ne le peindras pas, tu vas passer à autre chose. Tu vas peut-être simplement arrêter les portraits ; ou arrêter la peinture figurative en général ; ou arrêter la peinture tout court, peut-être revenir à la photographie, je n’en sais rien. »

Jed garda le silence. À la table voisine le vieillard sortit de son assoupissement, se releva, gagna la porte ; son chien le suivit avec difficulté, son gros corps se dandinant sur ses pattes courtes.

« En tout cas », dit Franz, « je veux que tu saches que je reste ton galeriste. Quoi qu’il arrive. »

Jed acquiesça. Le patron sortit de la réserve, alluma la rampe de néons au-dessus du comptoir, hocha la tête en direction de Jed ; Jed hocha de son côté. Ils étaient des clients réguliers, et même de vieux clients maintenant, mais aucune réelle familiarité ne s’était établie entre eux. Le patron de l’établissement avait même oublié qu’il avait, une dizaine d’années auparavant, autorisé Jed à prendre des photos de lui et de son café, dont celui-ci devait s’inspirer pour la réalisation de « Claude Vorilhon, gérant de bar-tabac », le second tableau de sa série des métiers simples – pour lequel un courtier en bourse américain venait d’offrir la somme de trois cent cinquante mille euros. Il avait toujours vu en eux des clients atypiques, pas du même âge ni du même milieu que le reste de sa pratique, en somme ils ne faisaient pas partie de son cœur de cible.

Jed se leva, il se demandait quand il reverrait Franz, en même temps il prit conscience d’un seul coup qu’il était devenu un homme riche, et juste avant qu’il se dirige vers la porte Franz lui demanda : « Tu fais quoi pour Noël ? – Rien. Je vois mon père, comme d’habitude. »