La Carte et le T

Michel Houellebecq · Chapitre 28 sur 43

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La Carte et le T

Chapitre I

Dès qu’il ouvrit la porte de la Safrane, Jasselin comprit qu’il allait vivre un des pires moments de sa carrière. Assis dans l’herbe à quelques pas de la barrière, la tête entre ses mains, le lieutenant Ferber était prostré dans une immobilité absolue. C’était la première fois qu’il voyait un collègue dans cet état – dans la police judiciaire, ils finissaient tous par acquérir une dureté de surface qui leur permettait de contrôler leurs réactions émotionnelles, ou bien ils démissionnaient, et Ferber avait plus de dix ans de métier. Quelques mètres plus loin, les trois hommes de la gendarmerie de Montargis étaient tétanisés : deux d’entre eux gisaient dans l’herbe, agenouillés, le regard vide, et le troisième – probablement leur supérieur, Jasselin crut reconnaître des insignes de brigadier – oscillait lentement sur lui-même, à la limite de l’évanouissement. Des effluves de puanteur s’échappaient de la longère, portés par la brise qui agitait doucement les boutons d’or au-dessus de la prairie d’un vert lumineux. Aucun des quatre hommes n’avait réagi à l’arrivée de la voiture.

Il s’avança vers Ferber, qui demeura prostré. Avec son teint pâle, ses yeux d’un bleu très clair, ses cheveux mi-longs et noirs, Christian Ferber avait à trente-deux ans un physique romantique de beau gosse ténébreux, sensible, assez inhabituel dans la police ; c’était pourtant un policier compétent et opiniâtre, un de ceux avec qui il préférait travailler. « Christian… » dit Jasselin doucement, puis de plus en plus fort. Lentement, comme un gosse puni, Ferber leva les yeux, lui jetant un regard de rancune plaintive.

« C’est à ce point ? demanda doucement Jasselin.

— C’est pire. Pire que ce que tu peux imaginer. Celui qui a fait ça… ne devrait pas exister. On devrait le rayer de la surface de la terre.

— On va l’attraper, Christian. On les attrape toujours. »

Ferber hocha la tête et se mit à pleurer. Tout cela devenait très inhabituel.

Au bout d’un temps qui lui parut très long Ferber se leva, encore mal assuré sur ses jambes, et conduisit Jasselin jusqu’au groupe de gendarmes. « Mon supérieur, le commissaire Jasselin… » dit-il d’une voix basse. À ces mots, l’un des deux jeunes gendarmes se mit à vomir longuement, il reprenait sa respiration puis vomissait à nouveau sur la terre, sans s’occuper de personne, et cela non plus n’était pas très habituel, chez un gendarme. « Brigadier Bégaudeau » dit mécaniquement son supérieur, sans cesser son mouvement oscillatoire de signification nulle, en somme sur ce coup il n’y avait rien à attendre de la gendarmerie de Montargis.

« Ils vont être dessaisis », résuma Ferber. « C’est nous qui avons déclenché les recherches, il avait un rendez-vous à Paris où il n’est pas venu, on nous a appelés. Comme il avait un domicile ici, je leur ai demandé de vérifier ; et ils l’ont trouvé.

— S’ils ont trouvé le corps, ils peuvent demander que l’affaire leur soit confiée.

— Je crois pas qu’ils le feront.

— Qu’est-ce qui te fait penser ça ?

— Je pense que tu seras de mon avis en voyant… l’état de la victime. » Il s’interrompit, eut un frisson et une nouvelle crise de nausée, mais il n’avait plus rien à vomir, juste un peu de bile.

Jasselin jeta un regard vers la porte de la maison, grande ouverte. Une nuée de mouches s’était accumulée à proximité, elles volaient sur place en bourdonnant, comme si elles attendaient leur tour. Du point de vue d’une mouche un cadavre humain c’est de la viande, purement et simplement de la viande ; de nouveaux effluves descendirent vers eux, la puanteur était vraiment atroce. S’il devait avoir à supporter la vision de cette scène de crime il devrait, il en prenait nettement conscience, adopter pour quelques minutes le point de vue d’une mouche ; la remarquable objectivité de la mouche, Musca domestica. Chaque femelle de Musca domestica peut pondre jusqu’à cinq cents et parfois mille œufs. Ces œufs sont blancs et mesurent environ 1,2 mm de longueur. Au bout d’une seule journée, les larves (asticots) en sortent ; elles vivent et se nourrissent sur de la matière organique (généralement morte et en voie de décomposition avancée, telle qu’un cadavre, des détritus ou des excréments). Les asticots sont blanc pâle, d’une longueur de 3 à 9 mm. Ils sont plus fins dans la région buccale et n’ont pas de pattes. À la fin de leur troisième mue, les asticots rampent vers un endroit frais et sec et se transforment en pupes, de couleur rougeâtre.

Les mouches adultes vivent de deux semaines à un mois dans la nature, ou plus longtemps dans les conditions du laboratoire. Après avoir émergé de la pupe, les mouches cessent de grandir. De petites mouches ne sont pas des mouches jeunes, mais des mouches n’ayant pas eu suffisamment de nourriture durant leur stade larvaire.

À peu près trente-six heures après son émergence de la pupe, la femelle est réceptive pour l’accouplement. Le mâle la monte sur le dos pour lui injecter du sperme. Normalement la femelle ne s’accouple qu’une seule fois, stockant le sperme afin de l’utiliser pour plusieurs pontes d’oeufs. Les mâles sont territoriaux : ils défendent un certain territoire contre l’intrusion d’autres mâles, et cherchent à monter toute femelle qui entre sur ce territoire.

« En plus, la victime était célèbre… ajouta Ferber.

— C’était qui ?

— Michel Houellebecq. »

Devant l’absence de réaction de son supérieur, il ajouta : « C’est un écrivain. Enfin, c’était un écrivain. Il était très connu. »

Eh bien, l’écrivain connu servait maintenant de support nutritionnel à de nombreux asticots, se dit Jasselin dans un courageux effort de mind control.

« Tu crois que je devrais y aller ? » demanda-t-il finalement à son subordonné. « Aller voir à l’intérieur ? »

Ferber hésita longuement avant de répondre. Le responsable d’une enquête devrait toujours voir, personnellement, la scène de crime, Jasselin insistait beaucoup là-dessus lors des conférences qu’il donnait à l’Institut de formation des commissaires de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or. Un crime, et surtout un crime ni crapuleux ni brutal, est une chose très intime, où l’assassin exprime forcément quelque chose de sa personnalité, de son rapport avec la victime. Il y a ainsi presque toujours dans la scène de crime quelque chose d’individuel et d’unique, comme une signature du criminel ; et c’est particulièrement vrai, ajoutait-il, des crimes atroces ou rituels, de ceux pour lesquels on est naturellement disposé à orienter les recherches vers un psychopathe.

« Si j’étais toi, j’attendrais les TSC… » répondit finalement Ferber. « Ils auront des masques stériles ; ça te permettra, au moins, d’échapper à l’odeur. »

Jasselin réfléchit ; c’était un bon compromis.

« Ils arrivent quand ?

— Dans deux heures. »

Le brigadier Bégaudeau oscillait toujours sur lui-même, il avait atteint un rythme de croisière dans ses oscillations et ne semblait pas en mesure de faire quoi que ce soit d’inquiétant, il fallait juste aller le coucher c’est tout, dans un lit d’hôpital ou même chez lui, mais avec des tranquillisants forts. Ses deux subordonnés, toujours agenouillés à ses côtés, commençaient à hocher la tête et à se balancer mollement à l’imitation de leur chef. Ce sont des gendarmes de zone rurale, se dit, bénévolent, Jasselin. Habilités à verbaliser un excès de vitesse, une fraude minime à la carte bleue.

« Si tu permets… » dit-il à Ferber. «Je vais faire un tour dans le village en attendant. Juste visiter, m’imprégner de l’ambiance.

— Vas-y, vas-y… C’est toi le chef… » Ferber eut un sourire las. « Je m’occupe de tout, j’assure la réception des invités en ton absence. »

Il se rassit dans l’herbe, renifla à plusieurs reprises et tira de sa veste un livre de poche – c’était Aurélia, de Gérard de Nerval, remarqua Jasselin. Puis il se retourna et se dirigea vers le village – un tout petit village en vérité, un groupe de maisons assoupies au creux de la forêt.