La Carte et le T
Chapitre II
La mémoire de Jed ne conservait presque aucune image de sa mère ; mais, bien sûr, il avait vu des photos. C’était une jolie femme au teint pâle, aux longs cheveux noirs, sur certains clichés on pouvait même la dire franchement belle ; elle ressemblait un peu au portrait d’Agathe von Astighwelt conservé au musée de Dijon. Elle souriait rarement sur ces images, et même son sourire semblait encore recouvrir une angoisse. Bien entendu, on était sans doute influencé par l’idée de son suicide ; mais même en essayant de s’en abstraire il y avait en elle quelque chose d’un peu irréel, ou en tout cas d’intemporel ; on l’imaginait facilement dans un tableau du Moyen âge, ou de la Renaissance primitive ; il paraissait par contre invraisemblable qu’elle ait pu être adolescente dans les années 1960, qu’elle ait pu posséder un transistor ou aller à des concerts de rock.
Pendant les premières années suivant sa mort, le père de Jed avait essayé de suivre le travail scolaire de son fils, avait programmé des activités le week-end, au McDonald’s ou au musée. Puis, presque inéluctablement, les activités de sa firme avaient pris de l’ampleur ; son premier contrat dans le domaine des stations balnéaires clefs en main avait été un succès éclatant. Non seulement les délais et les devis initiaux avaient été respectés – ce qui était déjà, en soi, relativement rare – mais la réalisation avait été unanimement saluée pour son équilibre et son respect de l’environnement – il avait eu des articles dithyrambiques dans la presse régionale comme dans les revues d’architecture nationales, et jusqu’à une pleine page dans le cahier « Styles » de Libération. À Port-Ambarès, écrivait-on, il avait su se rapprocher de « l’essence de l’habitat méditerranéen ». Il n’avait fait à son avis qu’aligner des cubes de taille variable, d’un blanc mat uniforme, directement calqués sur les constructions traditionnelles marocaines, en les séparant par des massifs de lauriers-roses. Toujours est-il que les commandes, après ce premier succès, avaient afflué, et que de plus en plus il avait dû se déplacer à l’étranger. À l’entrée en sixième de Jed, il se résolut à le mettre en pension.
Il opta pour le collège de Rumilly, dans l’Oise, tenu par des jésuites. C’était une institution privée, mais pas de celles réservées à l’élite, d’ailleurs les frais de scolarité restaient raisonnables, l’enseignement n’était pas bilingue, les équipements sportifs n’avaient rien d’extravagant. Le public du collège de Rumilly n’était pas constitué par les ultrariches mais plutôt par des gens conservateurs, d’ancienne bourgeoisie (beaucoup de parents étaient militaires ou diplomates), pas des catholiques intégristes cependant – la plupart du temps, l’enfant avait été mis en pension à la suite d’un divorce qui tournait mal.
Austères et plutôt laids, les bâtiments offraient un confort raisonnable – en chambre à deux dans les petites classes, les élèves bénéficiaient d’une chambre individuelle dès leur entrée en troisième. Le point fort de l’établissement, l’atout majeur de son argumentaire, c’était le soutien pédagogique qu’il offrait à chacun de ses élèves – et le taux de réussite au baccalauréat s’était en effet, depuis la création de l’établissement, toujours maintenu au-dessus de 95 %.
C’est entre ces murs, et à de longues promenades sous le couvert extrêmement sombre des allées de sapins du parc, que Jed allait passer ses années d’adolescence, studieuses et tristes. Il ne se plaignait pas de son sort, et n’en imaginait pas d’autre. Les bagarres étaient parfois violentes entre élèves, les relations d’humiliation violentes et cruelles, et Jed, délicat et fluet, aurait été bien hors d’état de se défendre ; mais le bruit s’était répandu qu’il était orphelin, qui plus est orphelin de mère, et cette souffrance qu’ils ne connaissaient pas intimidait ses condisciples ; il y avait ainsi autour de lui comme un halo de respect craintif. Il n’avait pas d’ami proche, et ne recherchait pas l’amitié d’autrui. Il passait par contre des après-midi entières dans la bibliothèque, et à l’âge de dix-huit ans, son baccalauréat une fois obtenu, il avait une connaissance étendue, inhabituelle chez les jeunes gens de sa génération, du patrimoine littéraire de l’humanité. Il avait lu Platon, Eschyle et Sophocle ; il avait lu Racine, Molière et Hugo ; il connaissait Balzac, Dickens, Flaubert, les romantiques allemands, les romanciers russes. Plus surprenant encore, il était familier des principaux dogmes de la foi catholique, dont l’empreinte sur la culture occidentale avait été si profonde – alors que ses contemporains en savaient en général un peu moins sur la vie de Jésus que sur celle de Spiderman.
Cette impression qu’il donnait d’une gravité un peu désuète devait favorablement disposer les enseignants qui eurent à examiner son dossier d’admission aux Beaux-arts ; ils avaient à l’évidence affaire à un candidat original, cultivé, sérieux, probablement travailleur. Le dossier en lui-même, intitulé « Trois cents photos de quincaillerie », témoignait d’une surprenante maturité esthétique. Évitant de mettre en avant l’éclat des métaux et le caractère menaçant des formes, Jed avait utilisé un éclairage neutre, peu contrasté, et photographié les articles de quincaillerie sur un fond de velours gris moyen. Écrous, boulons et clefs à molette apparaissaient ainsi comme autant de joyaux, à la luisance discrète.
Il avait par contre eu beaucoup de mal (et cette difficulté devait l’accompagner toute sa vie) à rédiger la note de présentation de ses photos. Après diverses tentatives de justification de son sujet il se réfugia dans le factuel pur, se bornant à souligner que les pièces de quincaillerie les plus rudimentaires, réalisées en acier, avaient déjà une précision d’usinage de l’ordre du 1/10 de millimètre. Plus près de la mécanique de précision proprement dite, les pièces entrant dans la composition des appareils photographiques de qualité, ou des moteurs de formule 1, étaient généralement réalisées en aluminium ou en alliage léger, et usinées au 1/100 de millimètre. Enfin, la mécanique de haute précision, employée par exemple en horlogerie ou en chirurgie dentaire, faisait intervenir le titane ; la tolérance des cotes était alors de l’ordre du micron. En somme, concluait Jed de manière abrupte et approximative, l’histoire de l’humanité pouvait en grande partie se confondre avec l’histoire de la maîtrise des métaux – l’âge des polymères et des plastiques, encore récent, n’ayant pas eu le temps selon lui de produire de réelle transformation mentale.
Des historiens d’art, plus versés dans le maniement du langage, notèrent plus tard que cette première vraie réalisation de Jed se présentait déjà, de même en un sens que toutes ses réalisations ultérieures, et ce malgré la variété de leurs supports, comme un hommage au travail humain.
Ainsi, Jed se lança dans une carrière artistique sans autre projet que celui – dont il n’appréhendait que rarement le caractère illusoire – de donner une description objective du monde. Malgré sa culture classique, il n’était nullement – contrairement à ce qui fut souvent écrit par la suite – habité par un respect religieux des maîtres anciens ; à Rembrandt et Vélasquez il préférait largement, dès cette époque, Mondrian et Klee.
Pendant les premiers mois qui suivirent son installation dans le XIIIe arrondissement il ne fit à peu près rien, que répondre aux commandes de photographies d’objets, d’ailleurs nombreuses, qui lui étaient faites. Et puis un jour, en déballant un disque dur multimédia Western Digital qui venait de lui être livré par porteur, et dont il devait fournir des clichés sous différents angles pour le lendemain, il comprit qu’il en avait fini avec la photographie d’objets – au moins sur le plan artistique. Comme si le fait qu’il en soit venu à photographier ces objets dans un but purement professionnel, commercial, invalidait toute possibilité de les utiliser dans un projet créateur.
Cette évidence brutale autant qu’inattendue le plongea dans une période dépressive d’intensité faible, au cours de laquelle sa principale distraction quotidienne devint le visionnage de Questions pour un champion, une émission animée par Julien Lepers. Par son acharnement, son effarante capacité de travail, cet animateur initialement peu doué, un peu stupide, au visage et aux appétits de bélier, qui envisageait plutôt, à ses débuts, une carrière de chanteur de variétés, et en gardait sans doute une nostalgie secrète, était peu à peu devenu une figure incontournable du paysage médiatique français. Les gens se reconnaissaient en lui, les élèves de première année de Polytechnique comme les institutrices à la retraite du Pas-de-Calais, les bikers du Limousin comme les restaurateurs du Var, il n’était ni impressionnant ni lointain, il se dégageait de lui une image moyenne, et presque sympathique, de la France des années 2010. Inconditionnel de Jean-Pierre Foucault, de son humanité, de sa rondeur matoise, Jed devait néanmoins convenir qu’il était, de plus en plus souvent, séduit par Julien Lepers.
Début octobre il reçut un coup de téléphone de son père, lui annonçant que sa grand-mère venait de mourir ; sa voix était lente, un peu accablée, mais à peine plus que d’habitude. La grand-mère de Jed ne s’était, il le savait, jamais remise de la mort de son mari, qu’elle avait passionnément aimé, avec même une passion surprenante dans un milieu rural et pauvre peu propice d’ordinaire aux épanchements romantiques. Après son décès rien, pas même son petit-fils, n’était parvenu à la sortir d’une spirale de tristesse qui lui avait fait peu à peu renoncer à toute activité, de l’élevage de lapins à la fabrication de confitures, et abandonner à la fin jusqu’au jardinage.
Le père de Jed devait se rendre dans la Creuse dès le lendemain pour l’enterrement puis pour la maison, les questions d’héritage ; il aurait aimé que son fils l’accompagne. Il aurait même aimé en réalité qu’il reste un peu plus, qu’il s’occupe de toutes les formalités, il avait en ce moment beaucoup de travail à l’agence. Jed accepta immédiatement.
Le lendemain, son père passa le prendre dans sa Mercedes. Vers onze heures ils s’engagèrent sur l’autoroute A20, une des plus belles autoroutes de France, une de celles qui traversent les paysages ruraux les plus harmonieux ; l’atmosphère était limpide et douce, avec un peu de brume à l’horizon. À quinze heures, ils s’arrêtèrent dans un relais un peu avant La Souterraine ; à la demande de son père, pendant que celui-ci faisait le plein, Jed acheta une carte routière « Michelin Départements » de la Creuse, Haute-Vienne. C’est là, en dépliant sa carte, à deux pas des sandwiches pain de mie sous cellophane, qu’il connut sa seconde grande révélation esthétique. Cette carte était sublime ; bouleversé, il se mit à trembler devant le présentoir. Jamais il n’avait contemplé d’objet aussi magnifique, aussi riche d’émotion et de sens que cette carte Michelin au 1/150 000 de la Creuse, Haute-Vienne. L’essence de la modernité, de l’appréhension scientifique et technique du monde, s’y trouvait mêlée avec l’essence de la vie animale. Le dessin était complexe et beau, d’une clarté absolue, n’utilisant qu’un code restreint de couleurs. Mais dans chacun des hameaux, des villages, représentés suivant leur importance, on sentait la palpitation, l’appel, de dizaines de vies humaines, de dizaines ou de centaines d’âmes – les unes promises à la damnation, les autres à la vie éternelle.
Le corps de sa grand-mère reposait déjà dans un cercueil de chêne. Elle était vêtue d’une robe sombre, les yeux clos, les mains jointes ; les employés des pompes funèbres n’attendaient qu’eux pour refermer le couvercle. Ils les laissèrent seuls, pendant une dizaine de minutes, dans la chambre. « C’est mieux pour elle… » dit son père après un temps de silence. Oui, probablement, pensa Jed. « Elle croyait en Dieu, tu sais » ajouta son père timidement.
Le lendemain, au cours de la messe d’enterrement, à laquelle tout le village assistait, puis devant l’église, au moment où ils recevaient les condoléances, Jed se dit qu’ils étaient, son père et lui, remarquablement adaptés à ce genre de circonstances. Pâles et las, tous deux vêtus d’un costume sombre, ils n’avaient aucune difficulté à exprimer la gravité, la tristesse résignée qui étaient de mise dans l’événement ; ils appréciaient même, sans pouvoir y adhérer, la note de discrète espérance apportée par le prêtre – un prêtre âgé lui aussi, un vieux routier des enterrements, qui devaient être, vu la moyenne d’âge de la population, de loin son activité principale.
En revenant vers la maison, où était servi le vin d’honneur, Jed se rendit compte que c’était la première fois qu’il assistait à un enterrement sérieux, à l’ancienne, un enterrement qui ne cherchait pas à escamoter la réalité du décès. Plusieurs fois à Paris, il avait assisté à des incinérations ; la dernière était celle d’un camarade des Beaux-arts, qui avait été tué dans un accident d’avion lors de ses vacances à Lombok ; il avait été choqué que certains des assistants n’aient pas éteint leur portable au moment de la crémation.
Son père repartit juste après, il avait un rendez— vous professionnel le lendemain matin à Paris. Jed sortit dans le jardin. Le soleil se couchait, les feux arrière de la Mercedes s’éloignaient en direction de la nationale, et il repensa à Geneviève. Ils avaient été amants pendant quelques années, alors qu’il faisait ses études aux Beaux-arts ; c’est même avec elle, en réalité, qu’il avait perdu sa virginité. Geneviève était malgache, et lui avait parlé des curieuses coutumes d’exhumation pratiquées dans son pays. Une semaine après le décès on déterrait le cadavre, on défaisait les linges qui l’entouraient et on prenait un repas en sa présence, dans la salle à manger familiale ; puis on l’enterrait de nouveau. On recommençait au bout d’un mois, puis de trois, il ne se souvenait plus très bien mais il lui semblait qu’il n’y avait pas moins de sept exhumations successives, la dernière se déroulant un an après le décès, avant que le défunt ne soit définitivement considéré comme mort, et ne puisse accéder à l’éternel repos. Ce dispositif d’acceptation de la mort, et de la réalité physique du cadavre, allait exactement à l’inverse de la sensibilité occidentale moderne, se dit Jed, et fugitivement il regretta d’avoir laissé Geneviève sortir de sa vie. Elle était douce et paisible ; il était à l’époque victime de migraines ophtalmiques terribles, elle pouvait sans s’ennuyer rester des heures à son chevet, lui préparant à manger, lui apportant de l’eau et des médicaments. De tempérament, aussi, elle était plutôt chaude, et sur le plan sexuel elle lui avait tout appris. Jed aimait ses dessins, qui empruntaient un peu au graf, mais s’en distinguaient par le caractère enfantin, joyeux des personnages, par quelque chose aussi de plus arrondi dans l’écriture, et par la palette qu’elle employait – beaucoup de rouge de cadmium, de jaune indien, de terre de Sienne naturelle ou brûlée.
Pour financer ses études, Geneviève faisait commerce de ses charmes, comme on disait jadis ; Jed trouvait que cette expression surannée lui convenait mieux que le terme anglo-saxon â’escort. Elle prenait deux cent cinquante euros de l’heure, avec un supplément de cent euros pour l’anal. Il ne trouvait rien à objecter à cette activité, et lui proposa même de faire des photos érotiques pour améliorer la présentation de son site. Autant les hommes sont souvent jaloux, et parfois horriblement jaloux, des ex de leurs amantes, autant ils se demandent avec angoisse pendant des années, et parfois jusqu’à leur mort, si ce n’était pas mieux avec l’autre, si l’autre ne les faisait pas mieux jouir, autant ils acceptent facilement, sans le moindre effort, tout ce qu’a pu faire leur femme par le passé dans le cadre d’une activité de prostitution. Dès lors qu’elle se conclut par une transaction financière, toute activité sexuelle est excusée, rendue inoffensive, et en quelque sorte sanctifiée par l’antique malédiction du travail. Suivant les mois Geneviève gagnait entre cinq et dix mille euros, sans y consacrer davantage que quelques heures par semaine. Elle l’en faisait profiter en l’incitant à « ne pas faire d’histoires », et plusieurs fois ils prirent ensemble des vacances d’hiver, à l’île Maurice ou aux Maldives, qu’elle avait intégralement payées. Elle était si naturelle, si enjouée que jamais il n’en ressentit aucune gêne, jamais il ne se sentit, si peu que ce soit, dans la peau d’un maquereau.
Il ressentit par contre une vraie tristesse lorsqu’elle lui annonça qu’elle allait s’installer avec un de ses clients réguliers – un avocat d’affaires de trente-cinq ans, dont la vie ressemblait, d’après ce qu’elle en dit à Jed, trait pour trait à la vie des avocats d’affaires décrits dans les thrillers d’avocats d’affaires – américains généralement. Il savait qu’elle tiendrait sa parole, qu’elle resterait fidèle à son mari, et en somme au moment où il franchit pour la dernière fois la porte de son studio il savait qu’il ne la reverrait sans doute jamais. Quinze années s’étaient écoulées depuis lors ; son mari était vraisemblablement un époux comblé, et elle une mère de famille heureuse ; ses enfants étaient, il en était certain sans les connaître, polis et bien éduqués, et obtenaient d’excellents résultats scolaires. Les revenus de son mari, de l’avocat d’affaires, étaient-ils à présent supérieurs aux revenus de Jed en tant qu’artiste ? C’était une question difficile à trancher, mais peut-être la seule qui méritât d’être posée. « Toi, tu as la vocation d’artiste, tu en veux vraiment… » lui avait-elle dit lors de leur dernière rencontre. « Tu es tout petit, tout mignon, tout gracile, mais tu as la volonté de faire quelque chose, tu as une ambition énorme, je l’ai vu tout de suite dans ton regard. Moi, je fais ça juste… » (elle désigna d’un geste évasif et circulaire ses fusains accrochés au mur), « je fais ça juste pour m amuser ».
Jed avait gardé quelques-uns des dessins de Geneviève, et il continuait à leur trouver une réelle valeur. L’art devrait peut-être ressembler à cela, se disait-il parfois, une activité innocente et joyeuse, presque animale, il y avait eu des opinions dans ce sens, « bête comme un vrai peintre », « il peint comme l’oiseau chante » et ainsi de suite, peut-être l’art deviendrait-il comme ça une fois que l’homme aurait dépassé la question de la mort, et peut-être avait-il déjà été comme ça, par périodes, chez Fra Angelico par exemple, si proche du paradis, si plein de l’idée que son séjour terrestre n’était qu’une préparation temporaire, brumeuse, au séjour éternel auprès de son seigneur Jésus. Et maintenant je suis avec vous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde.
Le lendemain de l’enterrement, il reçut la visite du notaire. Ils n’en avaient pas parlé avec son père, il se rendit compte qu’ils n’avaient même pas abordé le sujet – pourtant le principal motif de son séjour – mais il lui parut tout de suite évident qu’il n’était pas question de vendre la maison, et il n’éprouva même pas le besoin de téléphoner à son père pour en discuter. Il se sentait bien dans cette maison, il s’y était tout de suite senti bien, c’était un endroit où l’on pouvait vivre. Il aimait la juxtaposition maladroite entre la partie rénovée, aux murs recouverts d’un enduit isolant de couleur blanche, et la partie ancienne, aux murs faits de pierres inégalement jointes. Il aimait la porte battante, impossible à vraiment fermer, qui donnait sur la route de Guéret, et l’énorme poêle de la cuisine, qu’on pouvait alimenter par du bois, du charbon, et sans doute par n’importe quelle sorte de combustible. Il était tenté dans cette maison de croire à des choses telles que l’amour, l’amour réciproque du couple qui irradie les murs d’une certaine chaleur, d’une chaleur douce qui se transmet aux futurs occupants pour leur apporter la paix de l’âme. À ce compte-là il aurait bien pu croire aux fantômes, ou à n’importe quoi.
Le notaire, quoi qu’il en soit, n’était nullement disposé à l’encourager à un projet de vente ; il aurait réagi différemment, avoua-t-il, il y a seulement deux ou trois ans. À l’époque les traders anglais, les jeunes-vieux traders anglais à la retraite, après avoir investi la Dordogne, se répandaient par nappes en destination du Bordelais et du Massif central, progressant rapidement en s’appuyant sur les positions acquises, et avaient déjà investi le Limousin central ; on pouvait attendre à brève échéance leur arrivée dans la Creuse, et un renchérissement concomitant des prix. Mais la chute de la bourse de Londres, la crise des subprimes et l’effondrement des valeurs spéculatives avaient bien changé la donne : loin de songer à s’aménager des résidences de charme, les jeunes-vieux traders anglais avaient maintenant bien du mal à payer les traites de leur maison de Kensington, ils songeaient au contraire, de plus en plus souvent, à revendre, et pour tout dire les prix avaient chuté absolument. Il faudrait à présent, c’était du moins le diagnostic du notaire, attendre l’arrivée d’une nouvelle génération de riches, à la richesse plus solide, assise sur une production industrielle ; ce pourrait être des Chinois, ou des Vietnamiens qu’en savait-il, mais quoi qu’il en soit le mieux pour l’instant lui paraissait d’attendre, de maintenir la maison en l’état, de procéder éventuellement à quelques améliorations, toujours respectueuses de la tradition artisanale locale. Il était par contre inutile de procéder à des aménagements de prestige tels qu’une piscine, un jacuzzi ou une connexion Internet haut débit ; les nouveaux riches, une fois la maison acquise, préféraient toujours s’en charger eux-mêmes, il était absolument formel sur ce point, c’était l’expérience qui parlait, il avait quarante ans de notariat derrière lui.
Lorsque son père revint le chercher le week-end suivant tout était réglé, les affaires triées et rangées, les petits legs prévus par le testament distribués aux voisins. Ils avaient le sentiment que leur mère et grand-mère pouvait reposer en paix, comme on dit. Jed se détendit dans le siège en cuir Nappa alors que la classe S abordait l’entrée de l’autoroute avec un ronronnement de satisfaction mécanique. Pendant deux heures, ils traversèrent à vitesse modérée un paysage aux teintes automnales, ils parlaient peu mais Jed avait l’impression qu’il s’était établi entre eux une espèce d’entente, un accord sur la manière générale d’aborder la vie. Au moment où ils approchaient de l’échangeur de Melun-Centre, il comprit qu’il avait vécu, pendant cette semaine, une parenthèse paisible.