La Carte et le T

Michel Houellebecq · Chapitre 6 sur 43

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La Carte et le T

Chapitre III

On a souvent présenté le travail de Jed Martin comme étant issu d’une réflexion froide, détachée, sur l’état du monde, on en a fait une sorte d’héritier des grands artistes conceptuels du siècle précédent. C’est pourtant dans un état de frénésie nerveuse qu’il acheta, dès son retour à Paris, toutes les cartes Michelin qu’il put trouver – un peu plus de cent cinquante. Rapidement, il se rendit compte que les plus intéressantes appartenaient aux séries « Michelin Régions », qui couvraient une grande partie de l’Europe, et surtout « Michelin Départements », limitée à la France. Tournant le dos à la photographie argentique, qu’il avait jusque-là exclusivement pratiquée, il fit l’acquisition d’un dos Betterlight 6000-HS, qui permettait la capture de fichiers 48 bits RGB dans un format de 6000 X 8000 pixels.

Pendant presque six mois il sortit très peu de chez lui, sinon pour une promenade quotidienne qui l’amenait jusqu’à l’hypermarché Casino du boulevard Vincent-Auriol. Ses contacts avec les autres étudiants des Beaux-arts, déjà peu nombreux à l’époque de sa scolarité, se raréfièrent jusqu’à disparaître tout à fait, et c’est avec surprise qu’il reçut, au début du mois de mars, un mail lui proposant de prendre part à une exposition collective, Restons courtois, qui devait être organisée en mai par la fondation d’entreprise Ricard. Il accepta cependant, par retour de mail, sans vraiment se rendre compte que c’était justement son détachement presque ostensible qui avait créé autour de lui une ambiance de mystère, et que beaucoup de ses anciens condisciples avaient envie de savoir où il en était.

Le matin du vernissage, il se rendit compte qu’il n’avait pas prononcé une parole depuis presque un mois, à part le « Non » qu’il répétait tous les jours à la caissière (rarement la même, il est vrai) qui lui demandait s’il avait la carte Club Casino ; mais il se dirigea cependant, à l’heure dite, vers la rue Boissy-d’Anglas. Il y avait peut-être cent personnes, enfin il n’avait jamais su évaluer ce genre de chose, les invités en tout cas se chiffraient par dizaines, et il eut d’abord un mouvement d’inquiétude en constatant qu’il n’en reconnaissait aucun. Il craignit un instant de s’être trompé de jour ou d’exposition, mais son tirage photo était bien là, accroché à un mur du fond, correctement éclairé. Après s’être servi un verre de whisky il fit plusieurs fois le tour de la salle, suivant une trajectoire ellipsoïdale, feignant plus ou moins d’être absorbé dans ses réflexions alors que son cerveau ne parvenait à formuler aucune pensée hormis quand même la surprise de ce que l’image de ses anciens camarades ait aussi complètement disparu de sa mémoire, effacée, radicalement effacée, c’en était à se demander s’il appartenait au genre humain. Il aurait reconnu Geneviève au moins, oui, il était certain qu’il aurait reconnu son ancienne amante, c’était une certitude à laquelle il pouvait se raccrocher.

En terminant son troisième parcours, Jed remarqua une jeune femme qui fixait son tirage photo avec beaucoup d’attention. Il aurait été difficile de ne pas la remarquer : non seulement c’était de très loin la plus belle femme de la soirée, mais c’était sans doute la plus belle femme qu’il ait jamais vue. Avec son teint très pâle, presque translucide, ses cheveux d’un blond platine et ses pommettes saillantes, elle correspondait parfaitement à l’image de la beauté slave telle que l’ont popularisée les agences de mannequins et les magazines après la chute de l’URSS.

Lors de son parcours suivant, elle n’était plus là ; il l’aperçut de nouveau vers le milieu de son sixième circuit, souriante, un verre de Champagne à la main, au milieu d’un petit groupe. Les hommes la buvaient des yeux avec une convoitise qu’ils n’essayaient même pas de dissimuler ; l’un d’entre eux avait la mâchoire à demi décrochée.

Lorsqu’il repassa, la fois suivante, devant son tirage photo, elle était de nouveau là, seule à présent. Il eut une seconde d’hésitation, puis prit la tangente et vint se planter à son tour devant l’image, qu’il considéra avec un hochement de tête.

Elle se tourna vers lui, le regarda pensivement pendant quelques secondes avant de demander :

« Vous êtes l’artiste ?

— Oui. »

Elle le regarda de nouveau, plus attentivement, pendant au moins cinq secondes, avant de dire :

« Je trouve que c’est très beau. »

Elle avait dit ça simplement, calmement, mais avec une vraie conviction. Incapable de trouver une réponse appropriée, Jed tourna son regard vers l’image. Il devait convenir qu’il était, en effet, assez content de lui. Pour l’exposition il avait choisi une partie de la carte Michelin de la Creuse, dans laquelle figurait le village de sa grand-mère. Il avait utilisé un axe de prise de vues très incliné, à trente degrés de l’horizontale, tout en réglant la bascule au maximum afin d’obtenir une très grande profondeur de champ. C’est ensuite qu’il avait introduit le flou de distance et l’effet bleuté à l’horizon, en utilisant des calques Photoshop. Au premier plan étaient l’étang du Breuil et le village de Châtelus-le-Marcheix. Plus loin, les routes qui sinuaient dans la forêt entre les villages de Saint-Goussaud, Laurière et Jabreilles-les-Bordes apparaissaient comme un territoire de rêve, féerique et inviolable. Au fond et à gauche de l’image, comme émergeant d’une nappe de brume, on distinguait encore nettement le ruban blanc et rouge de l’autoroute A20.

« Vous prenez souvent des photos de cartes routières ?

— Oui… Oui, assez souvent.

— Toujours des Michelin ?

— Oui. »

Elle réfléchit quelques secondes avant de lui demander :

« Vous avez fait beaucoup de photos de ce genre ?

— Un peu plus de huit cents. »

Cette fois elle le fixa, franchement interloquée, pendant au moins vingt secondes, avant de poursuivre :

« Il faut qu’on en parle. Il faut qu’on se voie pour en parler. Ça va peut-être vous surprendre, mais… je travaille chez Michelin. »

Elle sortit d’un minuscule sac Prada une carte de visite, qu’il considéra bêtement avant de la ranger : Olga Sheremoyova, service de la communication, Michelin France.

Il rappela le lendemain matin ; Olga lui proposa de dîner le soir même.

« Je ne dîne pas tellement… » objecta-t-il. « Enfin, je veux dire, pas tellement au restaurant. Je crois même que je ne connais aucun restaurant à Paris.

— Moi, j’en connais beaucoup » répondit-elle avec fermeté. «Je peux même dire… c’est un peu mon métier. »

Ils se retrouvèrent Chez Anthony et Georges, un minuscule restaurant d’une dizaine de tables situé rue d’Arras. Tout dans la salle, la vaisselle comme l’ameublement, avait été chiné chez des antiquaires et formait un mélange coquet et disparate de meubles copiés du dix-huitième siècle français, de bibelots Art Nouveau, de vaisselle et de porcelaine anglaises. Toutes les tables étaient occupées par des touristes, surtout américains et chinois – il y avait, aussi, une tablée de Russes. Olga fut accueillie comme une habituée par Georges, maigre, chauve et vaguement inquiétant, qui avait un peu un look d’ancien pédé cuir. Anthony, en cuisine, était bear sans excès – il devait probablement faire attention, mais sa carte trahissait une véritable obsession pour le foie gras. Jed les catalogua comme des pédés semi-modernes, soucieux d’éviter les excès et les fautes de goût classiquement associés à leur communauté, mais, quand même, se lâchant un peu de temps en temps – au moment de l’arrivée d’Olga, Georges lui avait demandé : «Je prends ton manteau, ma chérie ? », insistant sur le ma chérie avec un ton très Michou. Elle portait un manteau de fourrure, choix curieux pour la saison, mais en dessous Jed découvrit une minijupe très courte et un top bandeau de satin blanc, ornés de cristaux Swarovski ; elle était vraiment magnifique.

« Comment tu vas, ma douce ? » Anthony, un tablier de cuisine autour des reins, se dandinait devant leur table. « Tu aimes le poulet aux écrevisses ? On a reçu des écrevisses du Limousin, sublimes, absolument sublimes. – Bonjour, monsieur » ajouta-t-il à l’attention de Jed.

« Ça vous plaît ? » demanda Olga à Jed une fois qu’il se fut éloigné.

— Je… oui. C’est typique. Enfin on a l’impression que c’est typique, mais on ne sait pas très bien de quoi. C’est dans le guide ? », il avait l’impression que c’était la question à poser.

« Pas encore. On va le rajouter dans l’édition de l’an prochain. Il y a eu un article dans Condé Nast Traveller, et dans le Elle chinois. »

Si elle travaillait en ce moment dans les bureaux parisiens de Michelin, Olga était en fait détachée par la holding Compagnie Financière Michelin, basée en Suisse. Dans une tentative de diversification assez logique, la firme avait récemment pris des participations importantes dans les chaînes Relais et Châteaux, et surtout French Touch, qui montait fortement en puissance depuis quelques années – tout en maintenant, pour des raisons déontologiques, une indépendance stricte par rapport aux rédactions des différents guides. La firme avait vite pris conscience que les Français n’avaient, dans l’ensemble, plus tellement les moyens de se payer des vacances en France, et en tout cas certainement pas dans les hôtels proposés par ces chaînes. Un questionnaire distribué dans les French Touch l’année passée avait montré que 75 % de la clientèle pouvait se répartir entre trois pays : Chine, Inde et Russie – le pourcentage montant à 90 % pour les établissements « Demeures d’exception », les plus prestigieux de la gamme. Olga avait été embauchée pour recentrer la communication afin de l’adapter aux attentes de cette nouvelle clientèle.

Le mécénat dans le domaine de l’art contemporain ne faisait pas tellement partie de la culture traditionnelle de Michelin, poursuivit-elle. La multinationale, domiciliée à Clermont-Ferrand depuis l’origine, dans le comité directeur de laquelle avait presque toujours figuré un descendant des fondateurs, avait la réputation d’une entreprise plutôt conservatrice, voire paternaliste. Son projet d’ouvrir à Paris un espace Michelin dédié à l’art contemporain avait beaucoup de mal à passer auprès des instances dirigeantes, alors qu’il se traduirait, elle en était certaine, par une importante montée en gamme de l’image de la compagnie en Russie et en Chine.

« Je vous ennuie ? » s’interrompit-elle soudain. « Je suis désolée, je ne parle que de business, alors que vous êtes un artiste…

— Pas du tout » répondit Jed avec sincérité. « Pas du tout, je suis fasciné. Regardez, je n’ai même pas touché à mon foie gras… »

Il était en effet fasciné, mais plutôt par ses yeux, par le mouvement de ses lèvres quand elle parlait – elle avait un rouge à lèvres rose clair, légèrement nacré, qui allait très bien avec ses yeux.

Ils se regardèrent alors, sans parler, pendant quelques secondes, et Jed n’eut plus de doute : le regard qu’elle plongeait dans le sien était bel et bien un regard de désir. Et, à son expression, elle sut aussitôt qu’il savait.

« Bref… » reprit Olga, un peu embarrassée, « bref pour moi c’est inespéré d’avoir un artiste qui prend pour sujet de ses œuvres les cartes Michelin.

— Mais, vous savez, je les trouve vraiment belles, ces cartes.

— Ça se voit. Ça se voit dans vos photos. »

Il n’était que trop facile alors de l’inviter chez lui pour lui montrer d’autres clichés. Au moment où le taxi s’engageait dans l’avenue des Gobelins, il fut quand même envahi par une gêne.

« J’ai peur que l’appartement ne soit un peu en désordre… » dit-il.

Évidemment elle répondit que ce n’était pas grave, mais en montant l’escalier son malaise s’accrut, et en ouvrant la porte il lui jeta un bref regard : elle avait quand même un peu tiqué. En désordre était vraiment un euphémisme. Autour de la table à tréteaux sur laquelle il avait installé sa chambre Linhof, l’ensemble du sol était recouvert de tirages, parfois sur plusieurs couches, il y en avait probablement des milliers. Il n’y avait qu’un étroit passage aménagé entre la table à tréteaux et le matelas, posé à même le sol. Et non seulement l’appartement était en désordre mais il était sale, les draps étaient presque bruns, et maculés de taches organiques.

«Oui, c’est un appartement de garçon…» dit Olga avec légèreté, puis elle s’avança dans la pièce et s’accroupit pour examiner un tirage, sa minijupe remonta largement sur ses cuisses, ses jambes étaient incroyablement longues et fines, comment pouvait-on avoir des jambes aussi longues et fines ? Jed n’avait jamais eu une érection pareille, ça faisait franchement mal, il tremblait sur place et avait l’impression qu’il allait bientôt s’évanouir.

«Je… » émit-il d’une voix croassante, méconnaissable. Olga se retourna et s’aperçut que c’était sérieux, elle reconnut immédiatement ce regard aveuglé, panique de l’homme qui n’en peut plus de désir, elle vint vers lui en quelques pas, l’enveloppa de son corps voluptueux et l’embrassa à pleine bouche.