La Carte et le T
Chapitre X
La mort de Houellebecq avait surpris Jed alors qu’il s’attendait d’un jour à l’autre à une nouvelle funeste concernant son père. Contrairement à toutes ses habitudes, celui-ci lui avait téléphoné fin septembre pour lui demander de passer le voir. Il était maintenant installé dans une résidence médicalisée au Vésinet, aménagée dans un grand manoir Napoléon III, beaucoup plus chic et plus chère que la précédente, une sorte d’élégant mouroir high-tech. Les appartements étaient spacieux, dotés d’une chambre et d’un salon, les pensionnaires disposaient d’un grand téléviseur LCD avec un abonnement câble et satellite, d’un lecteur de DVD et d’une connexion Internet haut débit. Il y avait un parc avec un petit lac où nageaient des canards, des allées bien tracées où gambadaient des biches. Ils pouvaient même, s’ils le souhaitaient, entretenir un coin de jardin qui leur était réservé, faire pousser des légumes et des fleurs – mais peu en faisaient la demande. Jed avait dû batailler pour lui faire accepter ce changement, il avait insisté à de nombreuses reprises pour lui faire comprendre que ce n’était plus la peine de se livrer à des économies sordides – pour lui faire comprendre que, maintenant, il était riche. Évidemment, l’établissement n’accueillait que des gens ayant, du temps de leur vie active, appartenu aux couches les plus élevées de la bourgeoisie française ; « des péteux et des snobs », avait une fois résumé le père de Jed, qui restait obscurément fier de ses origines populaires.
Jed ne comprit pas, d’abord, pourquoi son père l’avait fait venir. Après une courte promenade dans le parc – il marchait maintenant difficilement – ils s’installèrent dans une pièce qui voulait imiter un club anglais, avec ses boiseries et ses fauteuils de cuir, et où ils purent commander un café. Il leur fut apporté dans une cafetière en métal argenté, avec de la crème et une assiette de mignardises. La pièce était vide, à l’exception d’un très vieil homme installé seul devant une tasse de chocolat, qui dodelinait de la tête et semblait sur le point de s’assoupir. Ses cheveux blancs étaient longs et bouclés, il était vêtu d’un costume clair, un foulard de soie noué autour du cou, il faisait penser à un artiste lyrique sur le retour – un chanteur d’opérette par exemple, qui aurait obtenu ses plus grands triomphes au festival de Lamalou-les-Bains -, enfin on l’aurait imaginé dans un établissement du genre « La roue tourne » plutôt que dans une maison comme celle-ci, qui n’avait pas son équivalent en France, même sur la Côte d’Azur, il fallait aller à Monaco ou en Suisse pour trouver aussi bien.
Le père de Jed considéra le vieux beau silencieusement, un long moment, avant de s’adresser à son fils.
« Lui, il a de la chance… » dit-il finalement. « Il a une maladie orpheline très rare – une demeleumaïose, quelque chose dans ce goût-là. Il ne souffre pas du tout. Il est épuisé en permanence, s’endort tout le temps, même au moment des repas ; quand il fait une promenade, au bout de quelques dizaines de mètres il s’assied sur un banc et il s’endort sur place. Il dort un peu plus tous les jours, et à la fin il ne se réveillera plus du tout. Jusqu’au bout, il y en a qui ont de la chance… »
Il se tourna vers son fils, le regarda droit dans les yeux. « Ça me paraissait mieux de te prévenir, et je ne me voyais pas t’en parler au téléphone. Je me suis adressé à une organisation, en Suisse. J’ai décidé de me faire euthanasier. »
Jed ne réagit pas immédiatement, ce qui laissa le temps à son père de développer son argumentation, laquelle se résumait au fait qu’il en avait marre de vivre.
« Tu n’es pas bien ici ? » demanda enfin son fils d’une voix tremblante.
Si, il était très bien ici, il n’aurait pas pu être mieux, mais ce qu’il fallait qu’il se mette dans la tête c’est qu’il ne pouvait plus être bien nulle part, qu’il ne pouvait plus être bien dans la vie en général (il commençait à s’énerver, son débit devenait fort et presque colérique, mais le vieux chanteur avait de toute façon sombré dans l’assoupissement, tout était très calme dans la pièce). S’il devait encore continuer il allait falloir lui changer son anus artificiel, enfin il trouvait que ça commençait à suffire, cette plaisanterie. Et puis il avait mal, il n’en pouvait plus, il souffrait trop.
« Ils ne te donnent pas de morphine ? » s’étonna Jed.
Oh si on lui donnait de la morphine, autant qu’il en voulait évidemment, ils préféraient que les pensionnaires se tiennent tranquilles, mais est-ce que c’était une vie, d’être constamment sous l’emprise de la morphine ?
À vrai dire Jed pensait que oui, que c’était même une vie particulièrement enviable, sans soucis, sans responsabilités, sans désirs ni sans craintes, proche de la vie des plantes, où l’on pouvait jouir de la caresse modérée du soleil et de la brise. Il soupçonnait pourtant que son père aurait du mal à partager ce point de vue. C’était un ancien chef d’entreprise, un homme actif, ces gens-là ont souvent des problèmes avec la drogue, se dit-il.
« Et puis d’ailleurs, en quoi est-ce que ça te regarde ? » lança agressivement son père (Jed prit alors conscience qu’il n’écoutait plus, depuis un certain temps déjà, les récriminations du vieillard). Il hésita, tergiversa avant de répondre que si, quand même, en un sens, il avait l’impression que ça le regardait un peu. « Déjà, être un enfant de suicidé, ce n’est pas très drôle… » ajouta-t-il. Son père accusa le coup, se tassa sur lui-même avant de répondre avec violence : « Ça n’a rien à voir ! »
Avoir ses deux parents suicidés, poursuivit Jed sans tenir compte de l’interruption, vous mettait forcément dans une position vacillante, inconfortable : celle de quelqu’un dont les attaches à la vie manquent de solidité, en quelque sorte. Il parla longuement, avec une aisance qui devait rétrospectivement le surprendre, parce qu’après tout lui-même n’éprouvait pour la vie qu’un amour hésitant, il passait généralement pour quelqu’un de plutôt réservé et triste. Mais il avait tout de suite compris que le seul moyen d’influencer son père était de faire appel à son sens du devoir – son père avait toujours été un homme de devoir, seuls le travail et le devoir au fond avaient vraiment compté dans sa vie. « Détruire en sa propre personne le sujet de la moralité, c’est chasser du monde, autant qu’il dépend de soi, la moralité » se répétait-il machinalement sans vraiment comprendre la phrase, séduit par son élégance plastique, tout en alignant des arguments de portée générale : la régression de civilisation que représentait le recours généralisé à l’euthanasie, l’hypocrisie et le caractère au fond nettement mauvais de ses partisans les plus illustres, la supériorité morale des soins palliatifs, etc.
Lorsqu’il quitta la résidence vers cinq heures, la lumière était déjà rasante, teintée de magnifiques reflets d’or. Des moineaux sautillaient entre les herbes scintillantes de givre. Des nuages oscillant entre le pourpre et l’écarlate affectaient des formes déchiquetées, étranges, en direction du couchant. Il était impossible, ce soir-là, de nier une certaine beauté au monde. Son père était-il sensible à ces choses ? Il n’avait jamais manifesté le moindre intérêt pour la nature ; mais en vieillissant, peut-être, qui sait ? Lui-même, en rendant visite à Houellebecq, avait constaté qu’il commençait à apprécier la campagne – qui, jusque-là, lui avait toujours été indifférente. Il pressa maladroitement l’épaule de son père avant de déposer un baiser sur ses joues rêches – à ce moment précis il eut l’impression d’avoir gagné la partie, mais le soir même, et plus encore dans les jours qui suivirent, il fut envahi par le doute. Il n’aurait servi à rien de rappeler son père, ni de lui rendre visite à nouveau – au contraire, même, c’eût été prendre le risque de le braquer. Il se l’imaginait immobile sur une ligne de crête, hésitant de quel côté basculer. C’était la dernière décision importante qu’il avait à prendre dans sa vie, et Jed craignait que cette fois encore, comme il le faisait auparavant lorsqu’il rencontrait un problème sur un chantier, il ne choisisse de trancher dans le vif.
Les jours suivants, son inquiétude ne fit qu’augmenter ; à chaque instant maintenant, il s’attendait à recevoir un appel de la directrice de l’établissement : « Votre père est parti pour Zurich ce matin à dix heures. Il vous a laissé une lettre. » Aussi, quand une femme au téléphone lui annonça la mort de Houellebecq, il ne comprit pas immédiatement, et il crut à une erreur. (Marylin ne s’était pas annoncée, et il n’avait pas reconnu sa voix. Elle ne savait rien de plus que ce qu’il y avait dans les journaux, mais elle avait cru bon de l’appeler parce qu’elle avait pensé – à juste titre d’ailleurs – qu’il n’avait pas lu les journaux.) Et même après avoir raccroché il crut encore, quelque temps, à une erreur, parce que sa relation avec Houellebecq n’en était pour lui qu’à ses débuts, il avait toujours en tête l’idée qu’ils étaient appelés à se revoir, de nombreuses fois, et peut-être à devenir amis, dans la mesure où le terme était approprié à des gens dans leur genre. Il est vrai qu’ils ne s’étaient pas revus depuis qu’il lui avait rapporté son tableau, début janvier, et qu’on était déjà fin novembre. Il est vrai aussi qu’il n’avait pas rappelé le premier, ni pris l’initiative d’une rencontre, mais c’était tout de même un homme qui avait vingt ans de plus que lui, et pour Jed le seul privilège de l’âge, le seul et triste privilège de l’âge, était d’avoir gagné le droit qu’on vous foute la paix, et il lui avait semblé lors de leurs précédentes rencontres que Houellebecq souhaitait avant tout qu’on lui foute la paix, il n’en espérait pas moins que Houellebecq le rappellerait, car même après leur dernière rencontre il sentait qu’il avait encore beaucoup de choses à lui dire, et à entendre de lui en réponse. Il n’avait de toute façon presque rien fait, depuis le début de cette année : il avait ressorti son appareil photo, sans pour autant ranger ses pinceaux ni ses toiles, enfin son état d’incertitude était extrême. Il n’avait même pas déménagé, chose facile à faire pourtant.
Un peu fatigué le jour de l’enterrement, il n’avait pas compris grand-chose à la messe. Il y était question de douleur, mais aussi d’espérance et de résurrection, enfin le message délivré était confus. Dans les allées nettes, au quadrillage géométrique, au gravier calibré, du cimetière du Montparnasse, les choses étaient apparues par contre dans leur absolue clarté : la relation avec Houellebecq avait pris fin, pour cause de force majeure. Et les personnes réunies autour de lui, dont il ne connaissait aucune, semblaient communier dans la même certitude. Et en repensant à ce moment il comprit d’un seul coup, avec une certitude entière, que son père allait inéluctablement persister dans son projet létal ; qu’il allait tôt ou tard recevoir cet appel de la directrice, et que les choses se termineraient ainsi, sans conclusion ni explication, que le dernier mot ne serait jamais prononcé, qu’il ne demeurerait qu’un regret, qu’une lassitude.
Autre chose, pourtant, lui restait à vivre, et quelques jours plus tard un type appelé Ferber lui téléphona. Sa voix était douce et agréable, pas du tout celle qu’il imaginait à un policier. Il le prévint que ce ne serait pas lui mais son supérieur, le commissaire Jasselin, qui le recevrait Quai des Orfèvres.