La Carte et le T

Michel Houellebecq · Chapitre 16 sur 43

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La Carte et le T

Chapitre II

Le Sushi Warehouse de Roissy 2E proposait un choix exceptionnel d’eaux minérales norvégiennes. Jed se décida pour la Husqvarna, plutôt une eau du centre de la Norvège, qui pétillait avec discrétion. Elle était extrêmement pure – quoique, en réalité, pas davantage que les autres. Toutes ces eaux minérales ne se distinguaient que par un pétillement, une texture en bouche légèrement différents ; aucune d’entre elles n’était si peu que ce soit salée, ni ferrugineuse ; le point commun des eaux minérales norvégiennes semblait être la modération. Des hédonistes subtils, ces Norvégiens, se dit Jed en payant sa Husqvarna ; il était agréable, se dit-il encore, qu’il puisse exister tant de formes différentes de pureté.

Le plafond nuageux arriva très vite, et avec lui ce rien qui caractérise un voyage aérien au-dessus du plafond nuageux. Brièvement, à mi-parcours, il aperçut la surface gigantesque et ridée de la mer, comme une peau de vieux en phase terminale.

L’aéroport de Shannon, par contre, enchanta Jed par ses formes rectangulaires et nettes, la hauteur de ses plafonds, les étonnantes dimensions de ses couloirs – tournant au ralenti, il ne servait plus guère qu’aux compagnies low cost et aux transports de troupes de l’armée américaine, mais il avait visiblement été prévu pour un trafic cinq fois supérieur. Avec sa structure de piliers métalliques, sa moquette rase, il datait probablement du début des années 1960, voire de la fin des années 1950. Mieux encore qu’Orly, il évoquait cette période d’enthousiasme technologique dont le transport aérien était une des réalisations les plus innovantes et les plus prestigieuses. À partir du début des années 1970, avec les premiers attentats palestiniens – plus tard relayés, de manière plus spectaculaire et plus professionnelle, par ceux d’Al-Qaida – le voyage aérien était devenu une expérience infantilisante et concentrationnaire, que l’on souhaitait voir s’achever au plus vite. Mais à l’époque, se dit Jed en attendant sa valise dans l’immense hall d’arrivée – les chariots à bagages métalliques, carrés et massifs, étaient probablement d’époque, eux aussi – à cette époque surprenante des Trente Glorieuses, le voyage aérien, symbole de l’aventure technologique moderne, était bien autre chose. Encore réservé aux ingénieurs et aux cadres, aux constructeurs du monde de demain, il était appelé, nul n’en doutait dans le contexte d’une social-démocratie triomphante, à devenir de plus en plus accessible aux couches populaires à mesure que se développeraient leur pouvoir d’achat et leur temps libre (ce qui s’était d’ailleurs finalement produit, mais à la suite d’un détour par l’ultra-libéralisme adéquatement symbolisé par les compagnies low cost, et au prix d’une totale perte du prestige antérieurement associé au transport aérien).

Quelques minutes plus tard, Jed eut une confirmation de son hypothèse sur l’âge de l’aéroport. Le long couloir de sortie était décoré de photographies de personnalités éminentes ayant honoré l’aéroport de leur visite – essentiellement, des présidents des États-Unis d’Amérique et des papes. Jean-Paul II, Jimmy Carter, Jean XXIII, George Bush I et II, Paul VI, Ronald Reagan… aucun ne manquait à l’appel. Arrivé à l’extrémité du couloir, Jed eut la surprise de constater que le premier de ces visiteurs illustres n’avait pas été immortalisé au moyen d’une photo, mais bel et bien d’un tableau.

Debout sur le tarmac, John Fitzgerald Kennedy avait distancé le petit groupe des officiels – parmi lesquels on remarquait la présence de deux ecclésiastiques ; à Parrière-plan, des hommes en gabardine appartenaient probablement aux services de sécurité américains. Le bras lancé vers l’avant et vers le haut – en direction de la foule massée derrière les barrières, pouvait-on imaginer – Kennedy souriait avec cet enthousiasme et cet optimisme crétins qu’il est si difficile aux non-Américains de contrefaire. Son visage, ceci dit, paraissait botoxé. Revenant en arrière, Jed examina attentivement l’ensemble des représentations de personnalités éminentes. Bill Clinton était tout aussi grassouillet et lisse que son plus illustre prédécesseur ; les présidents démocrates américains, il fallait bien en convenir, ressemblaient globalement à des botoxés lubriques.

Revenant vers le portrait de Kennedy, Jed fut cependant conduit à une conclusion d’un autre ordre. Le Botox n’existait pas à l’époque, et le contrôle des bouffissures graisseuses et des rides, aujourd’hui obtenu par des injections transcutanées, était alors opéré par le pinceau complaisant de l’artiste. Ainsi, à l’extrême fin des années 1950, voire au tout début des années 1960, était-il encore concevable de confier le soin d’illustrer et d’exalter les moments marquants d’un règne à des artistes peintres – au moins aux plus médiocres d’entre eux. On avait indubitablement affaire à une croûte, il suffisait de comparer le traitement du ciel à ce qu’auraient fait Turner ou Constable, même les aquarellistes anglais de seconde zone s’en sortaient mieux. Il n’empêche qu’il y avait dans ce tableau une sorte de vérité humaine et symbolique, au sujet de John Fitzgerald Kennedy, que n’atteignait aucune des photos de la galerie – même celle de Jean-Paul II, pourtant très en forme, pris sur la passerelle de l’avion au moment où il ouvrait largement les bras pour saluer une des dernières populations catholiques européennes.

L’hôtel Oakwood Arms, lui aussi, empruntait sa décoration à ces périodes pionnières de l’aviation commerciale : publicités d’époque Air France ou Lufthansa, photographies noir et blanc de Douglas DC-8 et de Caravelle fendant l’atmosphère limpide, de commandants de bord en grand uniforme posant fièrement dans leur cockpit. La ville de Shannon, avait appris Jed sur Internet, devait sa naissance à l’aéroport. Elle avait été construite dans les années 1960, sur un emplacement où n’avait jamais existé aucun peuplement, aucun village. L’architecture irlandaise, pour ce qu’il avait pu en voir, n’avait aucun caractère spécifique : c’était un mélange de maisonnettes en brique rouge, similaires à celles que l’on pouvait rencontrer dans les banlieues anglaises, et de vastes bungalows blancs, entourés d’un espace goudronné et bordés de pelouses, à l’américaine.

Il s’attendait plus ou moins à devoir laisser un message sur le répondeur de Houellebecq, ils n’avaient communiqué jusqu’à présent que par mails, et sur la fin par SMS ; pourtant celui-ci répondit, au bout de quelques sonneries.

« Vous reconnaîtrez facilement la maison, c’est la pelouse la plus mal tenue des alentours » lui avait dit Houellebecq. « Et peut-être de toute l’Irlande » avait-il ajouté. Sur le moment il avait cru à une exagération, mais la végétation atteignait, en effet, des hauteurs phénoménales. Jed suivit un chemin dallé qui serpentait sur une dizaine de mètres entre les massifs de chardons et de ronces, jusqu’au terre-plein goudronné sur lequel stationnait un SUV Lexus RX 350. Comme on pouvait s’y attendre, Houellebecq avait choisi l’option bungalow : c’était une grande bâtisse blanche et neuve, aux toits d’ardoise – une maison parfaitement banale, en réalité, mis à part l’état répugnant de la pelouse.

Il sonna, attendit une trentaine de secondes et l’auteur des Particules élémentaires vint lui ouvrir, en chaussons, vêtu d’un pantalon de velours côtelé et d’une confortable veste d’intérieur en laine écrue. Il considéra longuement, pensivement Jed avant de reporter son regard sur la pelouse dans une méditation morose qui paraissait lui être habituelle.

« Je ne sais pas me servir d’une tondeuse », conclut-il. « J’ai peur de me faire trancher les doigts par les lames, il paraît que ça arrive très souvent. Je pourrais acheter un mouton, mais je ne les aime pas. Il n’y a pas plus con qu’un mouton. »

Jed le suivit dans des pièces dallées, vides de meubles, avec çà et là quelques cartons de déménagement. Les murs étaient recouverts d’un papier peint uni, blanc cassé ; une légère pellicule de poussière recouvrait le sol. La maison était très vaste, il devait y avoir au moins cinq chambres ; il ne faisait pas très chaud, seize degrés pas davantage ; Jed eut l’intuition que toutes les chambres, à l’exception de celle où Houellebecq dormait, devaient être vides.

« Vous venez de vous installer ici ?

— Oui. Enfin, ça fait trois ans. »

Ils arrivèrent enfin dans une pièce un peu plus chaleureuse, une sorte de petite serre de forme carrée, i

aux murs vitrés sur trois côtés, ce que les Anglais appellent un conservatory. Elle était meublée d’un canapé, d’une table basse et d’un fauteuil ; un tapis oriental au rabais décorait le sol. Jed avait emmené deux portfolios de format A3 ; le premier comportait une quarantaine de photos retraçant sa carrière antérieure – essentiellement extraites de sa série « quincaillerie » et de sa période « cartes routières ». Le second portfolio contenait soixante-quatre clichés, qui représentaient l’intégralité de sa production picturale, depuis « Ferdinand Desroches, boucher chevalin » jusqu’à « Bill Gates et Steve Jobs s’entretenant du futur de l’informatique ».

« Vous aimez la charcuterie ? demanda l’écrivain.

— Oui… Disons que je n’ai rien contre.

— Je vais préparer du café. »

Il se leva avec vivacité et revint une dizaine de minutes plus tard, portant deux tasses et une cafetière italienne.

« Je n’ai ni lait, ni sucre, annonça-t-il.

— Ça ne fait rien. Je n’en prends pas. »

Le café était bon. Le silence se prolongea, absolu, pendant deux à trois minutes.

« J’aimais beaucoup la charcuterie », dit finalement Houellebecq, « mais j’ai décidé de m’en passer. Vous comprenez, je ne pense pas qu’il devrait être permis à l’homme de tuer des cochons. Je vous ai dit tout le mal que je pensais des moutons ; et je persiste dans mon jugement. La vache elle-même, et sur ce point je suis en désaccord avec mon ami Benoît Duteurtre, me paraît très surfaite. Mais le porc est un animal admirable, intelligent, sensible, capable d’une affection sincère et exclusive pour son maître. Et son intelligence, réellement, surprend, on n’en connaît même pas exactement les limites. Savez-vous qu’on a pu leur enseigner à maîtriser les opérations simples ? Enfin au moins l’addition, et je crois la soustraction chez certains spécimens très doués. L’homme est-il en droit de sacrifier un animal capable de s’élever jusqu’aux bases de l’arithmétique ? Franchement, je ne le crois pas. »

Sans attendre de réponse, il se plongea dans l’examen du premier portfolio de Jed. Après avoir rapidement observé les photos de boulons et d’écrous, il demeura, pendant un temps qui parut à Jed infini, devant les représentations de cartes routières ; de temps à autre, de manière imprévisible, il tournait une page. Jed jeta un coup d’œil discret à sa montre : il s’était écoulé un peu plus d’une heure depuis son arrivée. Le silence était total ; puis, dans le lointain, se détacha le ronronnement caverneux d’un compresseur de frigidaire.

« Ce sont d’anciens travaux » hasarda finalement Jed. « Je les ai juste apportés pour situer mon travail. L’exposition… porte uniquement sur le contenu du second classeur. »

Houellebecq leva vers lui un regard vide, il semblait avoir oublié ce que faisait Jed chez lui, la raison de sa présence ; pourtant, obéissant, il ouvrit le second classeur. Une demi-heure s’écoula encore avant qu’il ne le referme d’un geste sec, avant d’allumer une cigarette. Jed remarqua alors qu’il n’avait pas du tout fumé, pendant tout le temps qu’il regardait ses photographies.

« Je vais accepter », dit-il. « Vous savez, je n’ai jamais fait ça ; mais je savais que ça arriverait, à un moment ou à un autre de ma vie. Beaucoup d’écrivains, si vous y regardez de près, ont écrit sur des peintres ; et cela depuis des siècles. C’est curieux. Il y a une chose que je me demande en regardant votre travail depuis tout à l’heure : pourquoi avoir abandonné la photographie ? Pourquoi être revenu à la peinture ? »

Jed réfléchit longtemps avant de répondre. « Je ne suis pas très sûr de savoir » avoua-t-il finalement. « Mais le problème des arts plastiques, il me semble », poursuivit-il avec hésitation, « c’est l’abondance des sujets. Par exemple, je pourrais parfaitement considérer ce radiateur comme un sujet pictural valable. » Houellebecq se retourna vivement en jetant au radiateur un regard suspicieux, comme si celui-ci allait s’ébrouer de joie à l’idée d’être peint ; rien de tel ne se produisit.

« Vous, je ne sais pas si vous pourriez faire quelque chose, sur le plan littéraire, avec le radiateur » insista Jed. « Enfin si, il y a Robbe-Grillet, il aurait simplement décrit le radiateur… Mais, je ne sais pas, je ne trouve pas ça tellement intéressant… » Il s’enlisait, avait conscience d’être confus et peut-être maladroit, Houellebecq aimait-il Robbe-Grillet ou non il n’en savait rien, mais surtout il se demandait lui-même, avec une sorte d’angoisse, pourquoi il avait bifurqué vers la peinture, qui lui posait encore, plusieurs années après, des problèmes techniques insurmontables, alors qu’il maîtrisait parfaitement les principes et l’appareillage de la photographie.

« Oublions Robbe-Grillet » trancha son interlocuteur à son vif soulagement. « Si, éventuellement, avec ce radiateur, on pourrait faire quelque chose… Par exemple, je crois avoir lu sur Internet que votre père était architecte…

— Oui, c’est exact ; je l’ai représenté dans un de mes tableaux, le jour où il a abandonné la direction de son entreprise.

— Les gens achètent rarement ce type de radiateurs à titre individuel. Les clients sont en général des entreprises de construction, comme celle que dirigeait votre père, et ils achètent des radiateurs par dizaines, voire par centaines d’exemplaires. On pourrait très bien imaginer un thriller avec un important marché portant sur des milliers de radiateurs – pour équiper, par exemple, toutes les salles de classe d’un pays – des pots de vin, des interventions politiques, la commerciale très sexy d’une firme de radiateurs roumains. Dans ce cadre il pourrait très bien y avoir une longue description, sur plusieurs pages, de ce radiateur, et de modèles concurrents. »

Il parlait vite maintenant, allumait cigarette sur cigarette, il donnait l’impression de fumer pour se calmer, pour ralentir le fonctionnement de son cerveau. Jed songea fugitivement que, compte tenu des activités du cabinet, son père avait plutôt été en position d’acheter massivement des climatiseurs ; sans doute l’avait-il fait.

« Ces radiateurs sont en fonte, poursuivit Houellebecq avec animation ; probablement en fonte grise, à taux de carbone élevé, dont la dangerosité a maintes fois été soulignée dans des rapports d’experts. On pourrait considérer comme scandaleux que cette maison récente ait été équipée de radiateurs aussi anciens, de radiateurs au rabais en quelque sorte, et en cas d’accident, par exemple d’une explosion des radiateurs, je pourrais vraisemblablement me retourner contre les constructeurs. Je suppose que, dans un cas de ce genre, la responsabilité de votre père aurait été engagée ?

— Oui, sans aucun doute.

— Voilà un sujet magnifique, foutrement intéressant même, un authentique drame humain ! » s’enthousiasma l’auteur de Plateforme. « À priori la fonte ça vous a un petit côté XIXe siècle, aristocratie ouvrière des hauts-fourneaux, absolument désuet en somme, et pourtant on fabrique encore de la fonte, pas en France évidemment, plutôt dans des pays du genre Pologne ou Malaisie. On pourrait très bien, aujourd’hui, retracer dans un roman le parcours du minerai de fer, la fusion réductrice du fer et du coke métallurgique, l’usinage du matériau, la commercialisation enfin – ça pourrait venir en ouverture du livre, comme une généalogie du radiateur.

— Dans tous les cas, il me semble que vous avez besoin de personnages…

— Oui, c’est vrai. Même si mon vrai sujet était les processus industriels, sans personnages je ne pourrais rien faire.

— Je crois que c’est la différence fondamentale. Tant que je me suis contenté de représenter des objets, la photographie me convenait parfaitement. Mais, quand j’ai décidé de prendre pour sujet des êtres humains, j’ai senti qu’il fallait que je me remette à la peinture ; je ne pourrais pas vous dire exactement pourquoi. À l’inverse, je ne parviens plus du tout à trouver d’intérêt aux natures mortes ; depuis l’invention de la photographie, je trouve que ça n’a plus aucun sens. Enfin, c’est un point de vue personnel…» conclut-il sur un ton d’excuse.

Le soir tombait. Par la fenêtre donnant vers le sud, on distinguait des prairies qui descendaient vers l’estuaire du Shannon ; au loin, un banc de brume flottait sur les eaux, réfractant faiblement les rayons du soleil couchant.

« Par exemple, ce paysage… » poursuivit Jed. « Bon, je sais bien qu’il y a eu de très belles aquarelles impressionnistes au XIXe siècle ; pourtant, si j’avais à représenter ce paysage aujourd’hui, je prendrais simplement une photo. Si par contre il y a un être humain dans le décor, ne serait-ce qu’un paysan dans le lointain qui répare ses clôtures, alors je serais tenté de recourir à la peinture. Je sais que cela peut paraître absurde ; certains vous diront que le sujet n’a aucune importance, que c’est même ridicule de vouloir faire dépendre le traitement du sujet traité, que la seule chose qui compte est la manière dont le tableau ou la photographie se décompose en figures, en lignes, en couleurs.

— Oui, le point de vue formaliste… ça existe chez les écrivains aussi ; c’est même plus répandu en littérature que dans les arts plastiques, il me semble. »

Houellebecq se tut, baissa la tête, releva le regard vers Jed ; il sembla d’un seul coup envahi par des pensées extrêmement tristes. Il se leva et partit en direction de la cuisine ; il revint quelques minutes plus tard, portant une bouteille de vin rouge argentin et deux verres.

« On va dîner ensemble, si vous voulez. Le restaurant de l’Oakwood Arms est pas mal. Il y a les plats traditionnels irlandais – du saumon fumé, de l’Irish stew, des choses assez insipides et primaires en fait ; mais il y aussi des kebabs et des tandooris, leur cuisinier est pakistanais.

— Il n’est même pas six heures » s’étonna Jed.

— Oui, je crois que ça ouvre à six heures et demie. On mange tôt, vous savez, dans ce pays ; mais ce n’est jamais assez tôt pour moi. Ce que je préfère, maintenant, c’est la fin du mois de décembre ; la nuit tombe à quatre heures. Alors je peux me mettre en pyjama, prendre mes somnifères et aller au lit avec une bouteille de vin et un livre. C’est comme ça que je vis, depuis des années. Le soleil se lève à neuf heures ; bon, le temps de se laver, de prendre des cafés, il est à peu près midi, il me reste quatre heures de jour à tenir, le plus souvent j’y parviens sans trop de dégâts. Mais au printemps c’est insupportable, les couchers de soleil sont interminables et magnifiques, c’est comme une espèce de putain d’opéra, il y a sans arrêt de nouvelles couleurs, de nouvelles lueurs, j’ai essayé une fois de rester ici tout le printemps et l’été et j’ai cru mourir, chaque soir j’étais au bord du suicide, avec cette nuit qui ne tombait jamais. Depuis, début avril, je vais en Thaïlande et j’y reste jusqu’à la fin août, début de journée six heures fin de journée six heures, c’est plus simple, équatorial, administratif, il fait une chaleur à crever mais la climatisation marche bien, c’est la morte-saison touristique, les bordels tournent au ralenti mais ils sont quand même ouverts et ça me va, ça me convient, les prestations restent excellentes ou très bonnes.

— Là, j’ai l’impression que vous jouez un peu votre propre rôle…

— Oui, c’est vrai » convint Houellebecq avec une spontanéité surprenante, « ce sont des choses qui ne m’intéressent plus beaucoup. Je vais arrêter bientôt de toute façon, je vais retourner dans le Loiret ; j’ai vécu mon enfance dans le Loiret, je faisais des cabanes en forêt, je pense que je peux retrouver une activité du même ordre. La chasse au ragondin ? »

Il conduisait rapidement, souplement sa Lexus, avec un plaisir visible. « Quand même elles sucent sans capote, ça c’est bien… » marmonna encore vaguement, comme le souvenir d’un rêve défunt, l’auteur des Particules élémentaires, avant de se garer sur le parking de l’hôtel ; puis ils pénétrèrent dans la salle de restaurant, vaste et bien éclairée. En entrée il prit un cocktail de crevettes, Jed opta pour un saumon fumé. Le serveur polonais déposa devant eux une bouteille de chablis tiède.

« Ils n’y arrivent pas… » geignit le romancier. « Ils n’arrivent pas à servir le vin blanc à température.

— Vous vous intéressez aux vins ?

— Ça me donne une contenance ; ça fait français. Et puis il faut s’intéresser à quelque chose, dans la vie, je trouve que ça aide.

— Je suis un peu surpris…» avoua Jed. «Je m’attendais en vous rencontrant à quelque chose… enfin, disons, de plus difficile. Vous avez la réputation d’être très dépressif. Je croyais par exemple que vous buviez beaucoup plus.

— Oui… » Le romancier étudiait à nouveau la carte des vins avec attention. « Si vous prenez le gigot d’agneau ensuite, il faudra choisir autre chose : peut-être un vin argentin de nouveau ? Vous savez, ce sont les journalistes qui m’ont fait la réputation d’un ivrogne ; ce qui est curieux, c’est qu’aucun d’entre eux n’ait jamais réalisé que si je buvais beaucoup en leur présence, c’était uniquement pour parvenir à les supporter. Comment est-ce que vous voudriez soutenir une conversation avec une flotte comme Jean-Paul Marsouin sans être à peu près ivre mort ? Comment est-ce que vous voudriez rencontrer quelqu’un qui travaille pour Marianne ou Le Parisien libéré sans être pris d’une envie de dégueuler immédiate ? La presse est quand même d’une stupidité et d’un conformisme insupportables, vous ne trouvez pas ? » insista-t-il.

« Je ne sais pas, à vrai dire, je ne la lis pas.

— Vous n’avez jamais ouvert un journal ?

— Si, probablement… » fit Jed avec bonne volonté, mais de fait il n’en gardait aucun souvenir ; il parvenait à visualiser des piles de Figaro magazine disposées sur une table basse, dans la salle d’attente de son dentiste ; mais cela faisait déjà longtemps que ses problèmes dentaires étaient résolus. Il n’avait en tout cas jamais éprouvé le besoin d’acheter un journal. À Paris l’air ambiant est comme saturé d’information, on aperçoit qu’on le veuille ou non les titres dans les kiosques, on entend les conversations dans la queue des supermarchés. Lorsqu’il s’était rendu dans la Creuse pour l’enterrement de sa grand-mère, il s’était rendu compte que la densité atmosphérique d’information diminuait nettement à mesure que l’on s’éloignait de la capitale ; et que plus généralement les choses humaines perdaient de leur importance, peu à peu tout disparaissait, hormis les plantes.

« Je vais écrire le catalogue de votre exposition » poursuivit Houellebecq. « Mais êtes-vous sûr que ce soit une bonne idée pour vous ? Je suis vraiment détesté par les médias français, vous savez, à un point incroyable ; il ne se passe pas de semaine sans que je ne me fasse chier sur la gueule par telle ou telle publication.

— Je sais, j’ai regardé sur Internet avant de venir.

— En vous associant à moi, vous n’avez pas peur de vous griller ?

— J’en ai parlé avec mon galeriste ; il pense que ça n’a aucune importance. On ne vise pas tellement le marché français, pour cette exposition. De toute façon il n’y a presque pas d’acheteurs français pour l’art contemporain, en ce moment.

— Qui achète ?

— Les Américains. C’est la nouveauté depuis deux ou trois ans, les Américains recommencent à acheter, et un petit peu aussi les Anglais. Mais ce sont surtout les Chinois, et les Russes. »

Houellebecq le regarda comme s’il pesait le pour et le contre. « Alors, si ce sont les Chinois et les Russes qui comptent, vous avez peut-être raison… » conclut-il. Excusez-moi, ajouta-t-il en se levant brusquement, j’ai besoin d’une cigarette, je n’arrive pas à penser sans tabac. »

Il sortit sur le parking et revint cinq minutes plus tard, au moment où le serveur apportait leurs plats. Il attaqua son agneau Biryani avec enthousiasme, mais considéra avec suspicion le plat de Jed. « Je suis sûr qu’ils ont mis de la sauce à la menthe avec votre gigot… » commenta-t-il. « Ça on n’y peut rien, c’est l’influence anglaise. Pourtant, les Anglais ont aussi colonisé le Pakistan. Mais ici c’est pire, ils se sont mélangés aux autochtones. » Sa cigarette lui avait visiblement fait du bien. « Ça compte beaucoup, pour vous, cette exposition, n’est-ce pas ? » poursuivit-il.

« Oui, énormément. J’ai l’impression que, depuis que j’ai commencé ma série des métiers, personne ne comprend plus où je veux en venir. Sous prétexte que je pratique la peinture sur toile, et même cette forme particulièrement datée qu’est la peinture à l’huile, je suis toujours classé dans une sorte de mouvement qui prône le retour à la peinture, alors que je ne connais pas ces gens, je ne me sens pas la moindre affinité avec eux.

— Il y a un retour à la peinture, en ce moment ?

— Plus ou moins, enfin c’est une des tendances. Retour à la peinture, ou à la sculpture, enfin retour à l’objet. Mais, à mon avis, c’est surtout pour des raisons commerciales. Un objet, c’est plus facile à stocker et à revendre qu’une installation, ou qu’une performance. À vrai dire je n’ai jamais fait de performance, mais j’ai l’impression d’avoir quelque chose en commun avec ça. D’un tableau à l’autre j’essaie de construire un espace artificiel, symbolique, où je puisse représenter des situations qui aient un sens pour le groupe.

— C’est un peu ce qu’essaie de faire le théâtre, aussi. Sauf que vous n’êtes pas obsédé par le corps… J’avoue d’ailleurs que c’est reposant.

— Non, c’est en train de passer un peu, d’ailleurs, cette obsession du corps. Enfin au théâtre pas encore, mais dans les arts visuels oui. Ce que je fais, en tout cas, se situe entièrement dans le social.

— Bon, je vois… Je vois à peu près ce que je peux faire. Il vous faut le texte pour quand ?

— L’inauguration de l’exposition est prévue en mai, il nous faudrait le texte du catalogue fin mars. Ça vous laisse deux mois.

— Ce n’est pas énorme.

— Ça n’a pas besoin d’être très long. Cinq ou dix pages, ça ira très bien. Si vous voulez faire plus, vous pouvez, bien sûr.

— Je vais essayer… Enfin c’est de ma faute, j’aurais dû répondre à vos mails avant.

— Pour la rémunération, je vous l’ai dit, on a prévu dix mille euros. Franz, mon galeriste, m’a dit que je pouvais, à la place, vous proposer un tableau, mais je trouve ça gênant, c’est délicat pour vous de refuser. Donc, a priori, on va dire dix mille euros ; mais si vous préférez un tableau c’est d’accord.

— Un tableau… » dit pensivement Houellebecq. « En tout cas, j’ai des murs pour l’accrocher. C’est la seule chose que j’aie vraiment, dans ma vie : des murs. »